Des malades en tête

J’ai commencé par travailler jeune et je garde de cette aventure un souvenir fugace où « l’homme n’est rien rivé à la chaîne ». Souvenir d’une femme fourbue par le travail qui dans le bus dit : « il est gentil, notre employeur, il nous donne une glace gratuite par mois ». Glace gratuite qui a une odeur nauséabonde, celle des colorants à la fraise de l’usine, qui me les rendront indigestes pendant des années. L’usine, ce n’était pas la solidarité, si l’un diminuait la cadence, l’autre devait l’augmenter… Il y avait les jeunes et les autres… Les permanents qui faisaient attention à la bonne marche de l’entreprise, pendant que les saisonniers essayaient d’arrêter la machine en glissant des pelures d’orange dans les rouages. A cette époque, une minute de retard valait quinze minutes de salaire en moins. Et même s’il y avait des chefs, les ouvriers faisaient la loi entre eux et parfois se crêpaient le chignon.
Nous étions jeunes et le midi nous cherchions du travail ailleurs. Après les glaces Stromboli, nous voici dans la cuisine de l’hôpital où nous faisons la plonge. Une salariée permanente ne supporte pas la venue de tous ces jeunes pendant l’été et se plaint de notre travail. Pas suffisamment rapide, pas suffisamment efficace. Elle ne nous le dit pas, mais au supérieur. Nous sommes quatre, les quatre mêmes qui travaillaient ensemble à l’usine. Elle, elle ne peut plus prendre aucune initiative et à 21 heures nous avons tout fini, sans lui laisser la possibilité de faire quelque chose. Inutile de dire que le lendemain elle est en arrêt maladie… Les trois semaines suivantes, nous avons géré l’activité et tout s’est bien passé, sauf le nombre d’assiettes cassées car nous avions trouvé un jeu : à celui qui serait le plus rapide.
Après la plonge, me voici ASH (agent des services hospitaliers). J’apprécie de faire le ménage dans les chambres, mais je n’ai pas le sens de la courtoisie. Je suis en train de servir les repas, lorsqu’une famille me demande de nettoyer le sol. Je lui réponds courtoisement que je finis de servir les repas et j’arrive. Elle insiste lourdement, jusqu’au moment où je me déplace et rétorque : « La prochaine fois, je vous mets la serpillère plein de pisse dans votre assiette ». Inutile de vous dire que mon contrat n’a pas été renouvelé.
Puis ensuite ce sera des remplacements d’aide-soignante. J’aime et je m’entends bien avec le personnel, mais je me sens plus à l’aise avec une équipe plutôt qu’une autre et, entre les étages, il y a des tensions. Entre l’étage où il y a des escarres et celui qui n’en a pas. Comme je suis sur les deux étages, des comparaisons se font. Je me sens plus à l’aise à un endroit qu’à un autre. Mais comme je fais bien mon travail, je me retrouve avec les gens avec lesquels je me sens bien et j’ignore les autres. Après je travaillerai en réanimation, avec une infirmière avec qui nous avions des affinités, c’était un vrai plaisir. J’y resterai trois ans en tant que vacataire et pour moi l’hôpital c’était un peu ma famille.
Tous ces emplois m’ont marquée parce que j’en ai gardé une empreinte et qu’ils ont orienté mes choix. Je ne serai jamais « ouvrier » et jamais je ne serai me soumettre, mais dans le travail je trouvais ma place. On m’aimait bien et j’éprouvais de la joie. J’ai encore des souvenirs des malades en tête, de la suractivité du dimanche qu’on assumait à deux dans la bonne humeur, et de la relation avec les malades avec qui s’établissaient des liens. Nous vivions ces moments ensemble et déjà à cette époque, les personnes qui étaient seules dans une chambre, étaient celles qui faisaient peur en raison de leur maladie ou de leur handicap. Il y avait aussi une mégère, une ancienne prof de français grincheuse qui faisait peur à tout le monde. Avec ma grande gueule, je l’avais apprivoisé et pour avoir eu le culot de lui répondre, j’avais réussi à établir une relation. Ensuite il y avait la femme du Directeur et comme je m’en foutais, je la traitais comme les autres. Combien de fois ai-je entendu : « mais attends, c’est la femme du Directeur… » Et alors ? Je crois que cette femme m’aimait bien, parce que je la considérais comme les autres.
Il y avait aussi une femme ayant un cancer enfermée dans sa chambre, sa mort était attendue, alors plus personne ne prenait de temps pour elle. Un jour, je lui ai fait sa toilette en lui parlant, elle a sorti un billet de 50 francs, comme si ce n’était pas normal que je prenne soin d’elle. Et puis il y avait aussi une personne handicapée, avec un corps d’enfant et une tête d’adulte. Cet homme voulait que je lui fasse la toilette et marquait son désaccord avec des cris quand c’était ma collègue. Nous vivions tout cela ensemble, les infirmières étaient nos collègues sans considération des diplômes. Les malades faisaient partie de la vie de l’établissement et nous avions des moments de complicité, les médecins, eux, ne supportaient pas cette proximité.
Quand je vais à l’hôpital faire des visites, je ressens la même chose mais je suis plus réceptive à des signes de négligence. Les personnes vivent là, elles fraternisent, même si parfois c’est dans la « démence ». Il y a des contacts qui s’établissent naturellement, d’autres pas. Une vieille femme vient d’arriver. Son mari a fait un AVC et, pour lui permettre de rester avec lui, on lui a trouvé une chambre au deuxième étage. Parce qu’ils sont seuls et qu’elle ne peut pas se déplacer seule ils ont mis le couple sous tutelle, elle ne réalise pas encore ce qui se passe. Première visite, elle tremble que quelqu’un lui parle, je lui prends la main, elle pleure. Moment émouvant qui signe notre amitié. Deuxième visite, les éléments se bousculent dans sa tête, elle commence à prendre conscience de ce qui lui arrive et le fait que quelqu’un lui parle, lui permet de sortir de son monde intérieur. « Heureusement qu’il y a des gens comme vous », me dit-elle. J’attends la visite suivante où son mari est réveillé mais ne réagit plus. Elle reste prostrée, debout à côté du lit et ne s’assoit jamais. Elle me dit que « nous les femmes, nous sommes plus résistantes et que tant qu’ils sont ensemble, elle tiendra ». Elle revient régulièrement sur ses fils qu’ils n’ont pas revus depuis dix ans. Je lui propose de les appeler et elle me répond : « Ça ne sert à rien, c’est des têtes de mule. Mais vous si vous ne revenez pas, je vous appellerai ».
Je suis attendue, je suis engagée dans cette relation. Rien que pour cette femme, je suis obligée de revenir à l’hôpital. Dans le couloir, une autre femme démente crie, je lui prends la main, lui parle, elle me regarde, essaie d’articuler un mot et réussit à me dire : « j’ai du mal à parler ». Et puis il y a l’artiste qui répète une tirade qui commence toujours par « le petit chat est mort … », garde sa main dans la mienne et avec qui nous comptons les jours qui restent avant que je revienne. « Non aujourd’hui on est vendredi, ça fait… lundi, mardi… » Et puis, ce besoin de toucher le visage, ce besoin de lui dire « vous êtes belle aussi … » et cette lumière qui éclaire son visage dans ce corps désarticulé. Et puis aujourd’hui Monsieur G. se rappelle de mon prénom, le contact s’établit. Il est dans son fauteuil pas très bien installé. Je tente de mettre les appuis pieds et je tourne la télévision pour qu’il puisse la regarder. Ce monsieur n’est pas très soigné, mais aujourd’hui il est levé. La semaine dernière, il n’avait pas eu le temps de le faire. Il parle de Gabin, Louis de Funès… et comme à l’hôpital il n’y a que la télé, je me dis que ce serait drôlement bien de faire une chaîne avec des vieux films… Et puis je suis mal à l’aise avec le monsieur tétraplégique, il est jeune et je m’imagine à sa place. Il aime l’histoire, je lui propose des audio livres car il ne peut rien faire et préfère ne pas écouter la musique et regarder la télévision, sinon il doit la supporter toute la journée. Je lui parle de mon malaise, de la relation en miroir… Il est à l’hôpital depuis 2004 et il souffre car le personnel est de moins en moins disponible et qu’il est à leur merci. A chaque fois il appréhende. Il attend depuis longtemps son fauteuil électrique pour sortir de son lit, mais personne ne peut lui répondre.
C’est drôlement vétuste l’hôpital. A un étage on trouve les personnes âgées et à l’autre les déficients mentaux, mais ils essaient de laisser ensemble les gens qui sont proches. Ils ont donné une chambre au deuxième à cette femme pour qu’elle reste avec son mari et le papa du monsieur tétraplégique est au deuxième. Ils ne peuvent pas toujours se voir car l’un ne peut pas sortir de son lit et l’autre ne peut pas descendre, mais ils ont des amis et de la famille qui passent parfois et qui leur permettent de se rencontrer. Ils ne sont pas résignés et ne vivent pas mal leur situation, mais à certains moments ils perdent la tête par manque de contacts. La visite des bénévoles est précieuse, elle les remet dans la réalité.
Le personnel soignant ne peut pas tout faire et il s’habitue progressivement à l’atmosphère de l’établissement, assure les besoins de base et ne peuvent pas prendre le temps de prendre une main, d’écouter et de laisser parler pour réaliser que les signes de démence sont aussi liés au manque de relation. « Quand je te parle, tu existes et tu quittes ton monde mental pour tourner ton regard vers moi et établir la relation », par le regard le contact s’établit, puis par les mains nouées, la sécurité aussi, avant que progressivement les mots viennent. Nous sommes en relation. C’est un bonheur de pouvoir vivre cette émotion, de sentir en soi l’humain, d’être reliés.
Ma perception de la relation est à l’opposé de la vision technocratique des institutions. Pourtant, j’ai su tenir des postes de responsable sans être en difficulté. Je crois que cela a été possible car tout au long de mon parcours, j’ai rencontré des personnes compétentes et qu’entre personnes compétentes on se reconnaît. Quels que soient le poste, la fonction, l’institution, l’attitude adoptée par les personnes lors des réunions ou des temps de travail collectifs nous en dit beaucoup sur leurs valeurs et leur façon d’envisager leurs fonctions. Quelles que soient leur position dans l’espace social et leur posture, j’aime partager avec ces gens, car j’ai le sentiment qu’ils peuvent entendre et comprendre ce que je suis. C’est donc à partir de la communication non verbale que s’établissent les liens de reconnaissance, même si les circonstances permettent de découvrir d’autres facettes des personnes.