Une question de pigments

« Tu es une p… de bonne comédienne ! Dommage que tu sois black, tu ne feras rien dans ce métier. » C’est avec cette phrase fleurant bon l’optimisme qu’un élève du cours de théâtre parisien renommé, dont le jury venait de m’attribuer un prix, m’avait félicitée. Je n’avais pas su quoi répondre. J’avais été cueillie à chaud et je devinais qu’il n’avait pas voulu se montrer cruel. C’était un fait. Comédienne, femme, black en France, ensemble, j’avais tiré la courte paille. Aurai-je le courage de faire mentir cette prophétie ?
Des années après, cette phrase flotte encore dans mon éther. C’est dire à quel point j’ai du mal à cicatriser. J’avais choisi un chemin semé d’embuches pour un individu lambda. En plus de cela, j’avais une couleur de peau qui ne se glissait bien souvent dans l’inconscient des scénaristes ou réalisateurs-trices ou autres décideurs qu’au travers de clichés éculés. Je me suis permise un luxe : ne pas ressentir le racisme avant un bon moment.
Je parlerai davantage du moment où j’ai pris conscience de la couleur de ma peau. Et surtout du fait que je n’avais pas la « couleur locale ». Certes, je suis française. Mais, française « d’origine ». Ce n’est pas un label de qualité comme pour le vin ou le fromage. Non, c’est une façon de dire à tous que j’ai les papiers mais pas la saveur. Je suis membre de ce qu’on nomme poliment (?) la « minorité visible ». Tu penses ! En effet quoi de plus visible que la couleur Mahogany ? « Mahogany », j’ai piqué ça aux States, en fait c’est acajou mâtiné d’ébène, mais Mahogany, je trouve que ça a du cachet, oui comme... une appellation d’origine certifiée ! En fait, je suis davantage medium-brown-hazelnut que mahogny. Autrement dit, brun-moyen noisette. Mais bon, dans un pays qui chaque été vante les mérites d’une peau bronzée, nous avons le privilège d’arborer un magnifique teint halé, 24/sept.
Cette dénomination de « minorité visible » a changé les choses jusque dans le monde glamour de l’esthétique. Ainsi, je tiens ça des charmantes esthéticiennes élevées à l’ellipse et au sourire synthétique, je n’ai plus la peau noire, mais une peau brune, et dans le meilleur des cas, une peau ambrée, bronze doré (ça c’était chez Guerlain sur les Champs-Elysées). Bref, une couleur qui se fait très rare aux rayons fond de teint des grandes surfaces. C’est toute une histoire, la chasse au fond de teint noisette-ambré-moka... C’est une sorte de jeu de piste crypté pour esthéticienne de la majorité visible. Une façon implicite qu’ont les grandes marques de cosmétiques de nous faire comprendre que nous ne le valons pas tant que ça ! Et que quand nous le valons, nous le valons très cher !
Pour l’amazone mahogny à la recherche du fond de teint parfait, deux options se présentent : la marque ou la démarque. La première a le droit aux honneurs des stands privés au Galfa ou autre Printemps. Elle est issue de laboratoires prestigieux. Elle est portée par des top models qui ont épousé des rock-stars. Elle nous rend sublimissimes, scintillantes de beauté, et plonge notre porte-monnaie dans un coma très inquiétant. La démarque, on la trouve dans ce qu’on appelle affectueusement une « boutique exotique ». Elle trône entre les bananes plantains, la pâte d’arachide et le savon qui nous transforme en Michael Jackson. Moins de dépenses certes, mais plus de risques de voir sa peau prendre une couleur étrange, et de développer un cancer. Dilemme, dilemme...
En tant qu’artiste « visible », la chasse au parfait fond de teint, on l’avait compris, tient davantage de la quête du Graal que du « Prends-moi-donc », sur l’étagère beauté de Séphora ! Mais un jour, j’ai eu le bonheur de toucher au but ! J’ai rencontré une chimiste qui avait créé, tenez-vous bien, le fond de teint ultime ! Le fond de teint sur mesure ! Mon rêve ! Son rêve ! Notre rêve !
En quand je dis « notre », je parle des copines et des cousines mahogany que j’ai rameutées grâce à radio « Féli » ! Elles étaient toutes chez moi, frétillantes et pleines d’espoir. Ronke a été accueillie comme une rock-star. « Ronke ! Ronke ! Ronke ! » Elle a déballé, pigments, palettes, pinceaux. Nous avons, nettoyé, exfolié, hydraté. Et comme un Da Vinci de l’Afrique Sub-saharienne, elle a fait ses mélanges, elle a créé, pour chacune d’entre nous, un fond de teint customisé. Nous étions devenues nous, mais en vachement mieux ! Tout ça grâce au pinceau magique qui était offert avec le fond de teint pour la modique somme de 60 euro ! La poudre en valait 75, mais nous étions « nous » mais en vachement mieux ! Est-ce que c’est pas top ça ? Nous étions heureuses, Ronke était ravie.
Oui... Une chose nous avait échappé tant nous étions emballées à l’idée de montrer au monde nos peaux parfaites, recouvertes d’un fond de teint insoupçonnable : nous étions en hiver ! Et alors ? Pour nous autres mahogany, dès que le soleil pointe, je dis bien dès qu’il pointe, nous changeons de couleur. Et ce, progressivement. Il nous aurait donc fallu, un fond de teint pour littéralement chaque saison, tout en sachant qu’entre juin et septembre, nous progressons d’une nuance et demie par mois, selon le degré d’exposition au soleil ! Mon fond de teint ne m’a servi que trois mois cette année-là.
Cette histoire de couleur me collait à la peau si je puis dire, dans mon métier aussi. Lorsque j’ai commencé à me rendre aux castings une constante revenait comme un vilain refrain qu’on ne veut plus entendre : je n’avais pas la bonne couleur. Quand l’industrie s’est décidée à infuser un peu plus de couleur, ça s’est fait doucement. La tendance était aux femmes métisses aux longues et épaisses chevelures bouclées ou lissées. Il fallait une actrice/mannequin à la peau café noyé dans du lait ou caramel doré par le soleil du bord de mer. Si en plus elle avait les yeux clairs, par ici mon petit. Il fallait être black mais light. J’avais les yeux noirs, les cheveux tressés et la peau mahogany. J’étais full sugar. Puis la mode évoluant, on préféra les femmes à la peau d’ébène, aux cheveux crépus, voire afro et aux courbes affriolantes. Une fois de plus je restais dans le tamis. J’étais trop claire de peau et j’avais un derrière d’asiatique. On ne m’a jamais autant fait comprendre que ma couleur était un facteur discriminant que dans la grande famille du 7ème art.
Quand je pense qu’il fut un temps où je ne me posais pas tant de questions sur ma couleur. Ni sur celle des autres d’ailleurs. J’avais une maman parfaite, avec une notion très personnelle du racisme et des réponses toutes prêtes.

Elle s’en est occupée en effet, quand j’ai été punie pour avoir fait sauter le plombage d’une girafe du CM2. J’étais en CE2, elle avait « traité » Sylvie et ma cousine, m’avait fait franchir l’étape de la baffe au coup de poing. J’étais très fière de ma droite. Je suis passée de la théorie à la pratique ! Mais ce n’était pas du goût de ma maitresse. Cent fois « Je ne donne pas de coups de poing à mes copines dans la cour de récréation » pour moi, l’autre cent fois « Je ne me moque pas du physique de mes copines », j’avais été flouée ! Maman avait tout de même raison. J’étais devenue la coqueluche du primaire, un Robin des bois des minorités visibles qui s’ignorent, dont les filles avec appareils dentaires peu seyants, les filles avec dents de lapins peu pratiques, celles qui avaient la peau mangée par les taches de rousseur, celles qui sentaient bizarre (eh oui !), et les boulottes comme ma copine Carole... Pas de filles colorées (eh non !, j’étais très très en minorité et pas mal visible dans cette école !) Quoiqu’il en soit, grâce à cette couleur sur ma peau, j’étais devenue une chef de gang redoutée et respectée. Je pense que c’est une part de ce qui a construit ma personnalité. Le racisme était pour moi davantage une chose dont on parlait à la télé ; ça me passait au-dessus de la tête puisque je ne regardais que les pubs et les dessins animés.

Je ne faisais pas le lien entre être une négresse et avoir ma couleur de peau. J’ai fait la connaissance de ma couleur, le jour où j’ai découvert à quel point l’homme pouvait être un loup pour l’homme. Maman nous avait obligées à regarder un documentaire sur la vie de Martin Luther King junior. J’y ai découvert, horrifiée, qu’on pouvait tuer des gens à cause de leur couleur de peau. Je regardais, sidérée, la photo en noir et blanc figurant deux hommes blancs hilares posant à côté de deux corps d’hommes noirs se balançant au bout d’une corde. Suivait la photo d’un homme battu à mort dont le corps gisait comme une marionnette brisée, dessinant sur le sol une silhouette qui n’avait pas de sens. Je me souviens avoir eu très froid et très peur. Je lisais la haine sur ces visages d’hommes et de femmes blancs alors qu’ils insultaient des hommes et des femmes noirs qui montaient un escalier. Je ne comprenais pas. Je regardais ma mère. La rage et l’impuissance personnifiées. Je ne comprenais pas pourquoi je devais regarder ça, pourquoi on me forçait à descendre de mon nuage. Je l’avais entendue parler des Black Panthers. Mais pour moi c’était comme parler des chutes du Zambèze ou de la Sibérie. C’était loin. Et d’un coup, je réalisais que j’étais concernée, ainsi que ma mère, ma sœur, toute ma famille, tous les noirs. J’allais devoir apprendre à vivre avec cette peur au ventre. J’étais en état de sidération. Cet état fut le terreau d’une rage profonde. Mais je ne me suis jamais résignée. Dans ce processus où je faisais le deuil d’une République piétinant les fondements de la fraternité et de l’égalité, je sautais deux stades pour passer de la colère à la reconstruction. Il ne s’agissait pas d’accepter de se faire marcher dessus au nom d’une prétendue supériorité raciale, mais de faire face froidement à une réalité qui courait comme une eau souterraine, alimentant les relations interraciales qu’elle qu’en soit la nature. Ainsi en venant au monde, j’avais fait une mauvaise pioche. Ce n’était pas possible. Parce que je savais que j’étais petite, maigrichonne, rusée, et que mes collants préférés étaient troués aux genoux -j’ai une photo de classe qui en témoigne et le ressentiment for ever de ma mère lorsqu’elle l’avait vu- ; mais j’ignorais que j’étais noire. Mes copines aussi n’avaient pas reçu le mémo. Il y avait Carole l’Espagnole, Sylvie la Bretonne, Laurenz la Yougoslave, Myriam métisse Mali-France, Evelyne la Guadeloupéenne, Malika d’Algérie, et Claudine titi parisien exilée en banlieue. Une belle bande chamarrée. Jamais la couleur n’était au centre de nos débats. Les bonbons, les notes, les fringues et les chanteurs oui, Cloclo contre Johnny, Sheila contre Sylvie, mais de couleur, il ne fut jamais question. Les commerçants ont toujours été bienveillants. Je me souviens très bien de la gentille dame de la boutique verte, elle ajoutait toujours des bonbecs en plus dans mon sachet. Et il y avait la boulangère qui souriait toujours et me donnait une sucette ou un bonbon en me caressant les cheveux. Je ne parvenais pas à apposer sur leurs visages les masques simiesques d’assassins en salopette Levis. C’était loin l’Amérique. Pour la petite fille qui rêvait en multicolore que j’étais encore, mon arc en ciel avait déteint. Désormais je devais voir le monde en noir et blanc. Vous parlez d’un progrès. Je refusais d’écouter la corne de brume qui annonçait qu’un froid polaire avait entrepris de corrompre mon univers. Je refusais de voir mon innocence pendue à la branche d’un arbre face à deux rigolards aux yeux clairs. Mais je ne pus m’empêcher de remarquer que la boulangère adorait toucher mes cheveux –« C’est doux on dirait de la mousse »- et qu’elle ne le faisait pas avec mes copines ; que la dame de la boutique verte me donnait des bonbons avec la tête d’une grenouille de bénitier faisant une bonne action. Tout avait changé. Je venais de comprendre que j’étais en danger. Et que je ne pourrais rien y faire.
Un jour, ma mère prit le temps de répondre à nos questions. On n’a pas beaucoup de questions sur le sujet quand on est enfant, mais on a besoin de comprendre. De l’ignorance naît la peur et j’étais terrifiée. Elle parla de la découverte des Amériques et du massacre des autochtones par les conquistadors. Nous expliquant que les Indiens n’ayant pas résisté à l’encomienda (pseudo-servage), les Espagnol se rabattirent sur les Africains. Ils enlevèrent des jeunes. Elle nous parla de la ségrégation et du colonialisme. Ma mère avait milité pour l’indépendance du Cameroun. Elle connaissait les rouages de la colonisation mais étrangement ne nous en parla pas. J’avais suffisamment mal en pensant aux noirs d’Afrique du Sud et de Rhodésie. Je sentais que d’une certaine façon j’étais privilégiée. J’avais rêvé de devenir comédienne. Et sans aucune retenue, je me projetais sur les scènes de théâtres et sur les écrans du monde entier. Mais j’avais ouvert les yeux, et le rêve se dissolvait dans les relents méphitiques de la polarité noir-blanc. J’étais noire, le monde appartenait aux blancs, et dans ce monde, j’étais en condamnée. Je me sentais impuissante. Et surtout je ne me voyais pas endurer les affres des compagnons de King ou de Gandhi. Mon courage se limitant à affronter une bande de filles adverses avec ma bande à la récré. J’avais honte de ma lâcheté. Je pense que c’est là que je me suis enfermée dans mes rêves, les histoires que je créais et qui me rendaient le monde supportable. Je traçais une route dorée pour me donner l’envie d’avancer et de croire que le monde me réservait quelque chose de grand, de beau, de magnifique. Mon inconscient ne se faisait pas avoir. Aucun marchandage n’en a eu raison. Du coup, j’ai fait des cauchemars quotidiens et récurrents pendant cinq ans. Je suintais la trouille.
J’évoluais dans des milieux où, mis à part les membres de la famille, ma sœur et moi étions les seules noires. Nous fréquentions des cours privés catholiques versaillais, nous étions scoutes, nous allions au catéchisme, petites pépites d’exotisme, exceptions confirmant la règle. J’ai fait partie de la tribu des « Mais toi ce n’est pas pareil » nègres blancs dont la couleur avait fini par se délaver. Je me forgeais mes convictions sur le feu des contradictions typiques de l’Oreo, noire à l’extérieure, blanche à l’intérieur. Être noire, c’était appartenir à un vaste continent imaginaire : la mère Afrique. C’était être un symbole sur patte. « Represent ». Faire nôtre le souhait de nos parents, de nos pairs, de toute une diaspora. « Parce que tu es noire, tu dois être la meilleure ». Je devais tout faire pour arriver en tête. Il ne s’agissait pas d’orgueil ou d’arrogance. C’était une question d’honneur un moyen de foutre une raclée au racisme et à la bassesse de certains. Un claquage de beignets en règle. Toute ma scolarité jusqu’au bac fut un acte de revendication. J’avançais la rage au ventre. Un blanc qui échoue échoue. Un noir qui échoue ternit le drapeau de tous les noirs de par le monde. Je me souviens d’avoir eu ce cri révoltant quand on découvrit l’identité de l’assassin Guy Georges. « Merde, c’est un noir ! » C’est ce qui me faisait le plus mal. Et c’était moche. Nous avons appris à vivre en suspendant notre souffle, éléments enragés d’une entité polycéphale. C’est vraiment une mission d’être noire.
Je savais que j’étais une enfant du Cameroun. Je savais aussi que le Cameroun était un pays d’Afrique. Et bien entendu, je savais que les habitants de ce pays étaient noirs. Mais pour le reste, pour ma sœur et moi, le Cameroun était une douce fable que ma mère avait inventée afin de mieux nous contrôler. Ma mère était un concentré de contradictions. J’ai mis des années à m’en rendre compte. Ça n’en demeure pas moins fascinant. Elle nous a élevées dans l’amour d’un pays dont nous ne connaissions rien, à base de traditions très strictes qui nous permettaient de comprendre que bien que nous ayons les papiers des Français, nous n’en ayons pas la tradition.
Tout cela a débuté un beau jour alors que je rentrais de l’école. J’étais en primaire, élève studieuse, amoureuse de ses bouquins. Je venais d’avoir une superbe note en histoire. Histoire de France. Mama me demanda : « Qui sont tes ancêtres ? » Elle était assise dans le salon de notre appartement, aux côtés d’un tonton qui nous regardait avec bienveillance. J’étais l’as de ma classe en histoire, trop facile ! « Nos ancêtres étaient les Gaulois » Éclats de rire du tonton, gouttes de Chivas sur le tapis. Silence confus de ma mère. Elle venait certainement de perdre un pari. Je fus envoyée vers la cuisine pour prendre mon goûter, dépitée et très déçue par ce « tonton ». Ce n’est que plus tard que j’ai appris qu’elle se vantait de ne pas nous avoir coupées de nos racines et avait tenu à le lui prouver. Bref, tout cela fut le point de démarrage de notre africanisation.
D’abord connaître sa tribu, sa nation, son peuple. Nsa je suis, pluriel bassa. Mais bon, le commun des mortels utilise la dénomination au pluriel même pour le singulier. On dit normalement : un Ntou, des Ba Ntous, ce qui est devenu bantous, d’où un bantou, le colon ne s’étant pas illustré par son respect de la syntaxe indigène (sic), je passe. Donc je suis Nsa. Mais ce n’est pas tout.
Ensuite étudier sa lignée. Maman est issu d’une lignée d’ancêtres Bassa Ndoc Bea (issus de Béa), Papa est issu d’une lignée d’ancêtres Bassa, différente. Dans la lignée de maman, on ne se marie pas entre Ndoc Bea. Ainsi tout risque de consanguinité est évité. Les enfants sont solides, viables et vivent longtemps. Du côté de mon père, c’est une autre histoire à part les interdits compréhensibles, frère-sœur, cousins issus de germain..., ensuite la gaudriole est permise. Mais, je ne me permettrais pas de faire des remarques sur la qualité des produits qui en découlent. D’autant plus que je suis membre de la lignée de papa, non de celle de maman. Même si, à plusieurs occasions, elle a fait jouer ce joker pour m’éviter de tomber en pâmoison dans les bras de quelque magnifique Casanova Ndoc Béa. Mais c’est une autre histoire.
Placer le Cameroun sur la carte. Je découvre avec stupeur que l’Algérie, le Maroc, et la Tunisie sont des pays d’Afrique. Ce qui me valut une grosse paire de baffes de la part de Malika, la petite teigne, quand je le lui ai annoncé triomphalement en cour de récré. Mais je l’ai assaisonnée aussi. On a été punies toutes les deux, mais c’est moi qui avais raison. Je le sais, la maîtresse le lui a dit. Il fallait voir la tronche de Malika ! On aurait dit la tête de Tom (de Tom et Jerry) en arrêt sur image quand il se retrouve dans le vide et qu’il réalise qu’il va chuter ! Ça n’a pas de prix. Malika n’a pas apprécié mon sourire. On nous a encore punies, mais qu’est-ce que j’ai ri ! Dès lors, on sera deux à être traitées d’« Africaine vilaine, va jouer avec ta hyène ! ». Sauf qu’avec moi elles n’osent plus trop. Le Cameroun a les contours d’une femme en pagne agenouillée avec un foulard sur la tête. C’est la pièce de puzzle que je préfère sur la carte d’Afrique que maman a achetée. Chaque soir, elle prend une pièce du puzzle au hasard sur la table pendant qu’on mange, et on doit deviner le pays. Si on a bon, c’est cool ! Si on a faux, pas cool du tout ! Ma sœur, ce n’est pas son truc d’apprendre, alors si en plus maman se met à donner des devoirs ! Elle s’est pris plein de baffes. Mais je ne suis pas sure que ça ait fait rentrer les pays d’Afrique dans sa tête.
Commencer à apprendre à parler le Nsa. Quand mes parents ont appris qu’ils allaient avoir un bébé, ils vivaient en France, une décision s’imposait. Quelle éducation donner au futur nouveau-né et quelles valeurs lui transmettre ? Il a été décidé que pour que je m’intègre de la meilleure façon possible, je n’aurai recours qu’à une langue maternelle, celle de Molière, celle de mes non ancêtres gaulois. Bref, puisque le langage forge la pensée et même semble-t-il l’usage du cerveau, française je serai. Durant plusieurs années ça ne m’a causé aucune peine. Mais après l’épisode tonton Chivas, maman a décidé qu’il était temps de nous mettre en contact plus direct avec la langue de nos ancêtres bassa. La méthode la plus pratique étant l’immersion totale, elle a commencé à nous parler dans la langue de chez nous.
Problème : une femme qui travaille plus de dix heures par jour, qui a deux enfants scolarisés, décide de donner à ces enfants un cours de langue. Elle est fatiguée. Ils le sont aussi. Et le cours doit avoir lieu durant le repas. Cela va sans dire, cela a été la guerre. Ma sœur avait élaboré une stratégie : ne rien vouloir, ne rien demander. Exemple :
« -mama : comment dit-on je veux du pain en nsa ?

Je pouvais sentir les fléchettes virtuelles que m’envoyait ma sœur qui n’avait pas détecté le drapeau blanc tout aussi virtuel que mon cerveau agitait en vain. Et après m’avoir tendu la carafe d’eau, la température redevenait respirable. Mon lexique nsa s’épuisa très vite, maman aussi. Elle décida que nous ferions le choix d’apprendre cette merveilleuse langue (elle l’est !) plus tard.
Apprentissage de la musique de chez nous. Le répertoire musical chez nous était assez éclectique, mais très orienté. Jazz, musique classique, albums Motown et reggae. Mama se rendait souvent à Londres et revenait avec du bon son. Nous avions très vitre appris à mépriser la variété française, sauf pour les grand : Brel, Piaf, Montand, Reggiani, Ferré, Ferrat... et pour moi Gainsbourg. J’avais un faible pour Sheila et les B devotion, mais ça ne se disait pas. Mais en matière de roots, no sound. Il a fallu l’arrivée de mon cousin dans notre vie pour changer tout ça.
Pour nous, la musique africaine était un truc hyper folklo. Des femmes qui s’agitaient la poitrine découverte, au son de tam-tams frappés fébrilement par des hommes très musclés et en sueur. Nous avions eu le loisir d’aller applaudir les tambours du Burundi, et de regarder à la télé quelques danses du Sénégal et autres pays d’Afrique sub-saharienne. Les danseurs effectuaient des pas qui nous semblaient si puissants et complexes. Certains portaient des masques qui devaient être super lourds, et possédés par le rythme virevoltaient en l’air et au sol avec une rapidité étourdissante. Ils étaient pour nous des magiciens, fascinants mais si loin de ce que nous étions. La musique de la terre d’Afrique, demandait pour moi une initiation. Je n’avais pas la carte de membre, alors j’en écoutais les échos sur les trottoirs alors que les initiés en profitaient de l’intérieur. Mais ça ne manquait pas vraiment. Lorsque mon cousin nous fit écouter pour la première fois du Makossa, du soukouss, et autres rythmes endiablés contemporains de notre époque, je réalisais que non seulement il y avait eu un manque, mais plus encore, je ne savais pas danser. A force de vouloir faire de nous des Françaises intégrées, nos parents avent réussi à faire de nous des filles d’Afrique sans sens du rythme...
J’entrais au collège fière et très mal préparée mentalement. Par là je veux dire que je pénétrais dans un territoire où les filles de onze ans pensaient être des femmes ou presque avec l’esprit d’une enfant de neuf ans. Si mon intellect était très mûr, on disait de moi que j’étais une vieille âme, mon imaginaire restait très infantile et babillant. Je ne voulais pas grandir. Et la nature faisait bien les choses car je restais petite et frêle.
Alors que mes condisciples s’habillaient de façon sexy avec force maquillage, j’arborais fièrement une tenue classique à l’anglaise, imitant à merveille un uniforme d’écolière british. J’avais même des souliers vernis avec une languette en croco rouge qui faisaient ma fierté. Autant dire, que si je ne connaissais personne, tout le monde sut très vite qui j’étais. D’autant plus que maman, enorgueillie d’avoir une fille collégienne, m’accompagna jusque dans ma classe, m’installa à mon pupitre et bavarda un coup avec mon professeur, sous les yeux ébahis des élèves. Je compris plus tard que cela ne se faisait pas. Mais maman avançait avec une autorité si naturelle que nul n’osait lui barrer le passage. Étonnamment cela ne me valut aucune brimade. Ma réputation de chef de bande m’avait-elle précédée ? C’est ce que je voulus croire.
Voilà, je suis à l’aube de l’adolescence, je dois avoir douze ans et des poussières. Et je suis de retour au pays. D’abord, l’odeur. Une odeur que je décrirais comme celle du compost, une odeur moite et collante, liée à l’humidité qui dans ce coin du pays avoisine les soixante-dix pour cent, une chaleur étouffante qui vous saute à la gorge comme un malfrat à peine vous sortez de l’avion, et toujours cette odeur végétale qui vous enveloppe et rappelle qu’ici, vous avez mis pied dans le berceau du monde. On sent que des forces invisibles très anciennes règnent sur ce territoire. Et pour une gamine de douze ans, ce n’est pas le pied !
Ensuite, la foule. Il est six heures du matin, et il y a autant de monde qu’à Paris un après-midi de printemps. Ça grouille dans tous les sens, ça crie, et ça rigole, ça vous bouscule, et ça ne s’excuse pas. Je viens d’arriver et j’en ai déjà marre. Dans la voiture, je regarde sur les bords de route les enfants en uniforme qui partent pour l’école à la queue leu-leu. Il est six heures du matin ! Mon oncle m’explique combien l’éducation est importante ici et que les enfants se lèvent tôt et parcourent des kilomètres pour aller à l’école. Mama se retourne très fière. Ce discours corrobore ce qu’elle nous serine depuis quelques années maintenant, le Camerounais étudie avec zèle et constance. Fait qui sera très rapidement démolit par mon cousin T… qui, lui, se levait très tôt pour faire l’apprentissage, de la culture de la rue, bière et sexe à tous les étages. Je fus rassurée de constater qu’il y avait aussi des cancres au Cameroun.
Dans les rues, dans les boutiques, au guichet de la poste, partout, que des noirs. J’ai mis du temps à mettre un nom sur mon malaise. Petite bille perdue au milieu de la population qui déambulait sans faire attention à la petite gamine que j’étais. Je compris que c’était le problème : ils ne faisaient pas attention à moi ! Depuis que j’étais enfant, j’avais toujours eu le sentiment d’être surveillée. Je ne m’en rendais simplement pas compte. A l’école avant l’arrivée de ma sœur, j’étais la seule choco. Ce qui me valut des moments très cocasses avec des maitresses d’école communistes au talent de missionnaire caché. Elles me parlaient comme si j’étais une demeurée et m’assuraient que je pouvais à tout moment leur demander de l’aide si d’aventure j’étais perdue devant l’énoncé d’un quelconque exercice. Cet engouement prenait toujours fin de la même façon. A la première rédaction, ou au premier devoir sur table, je voyais ma maitresse se plonger sur mon dossier dans un état de panique, et réaliser que j’étais la fille d’un universitaire et que mes premiers mots et ceux qui suivaient, seraient toujours dans un excellent français. Ça me valut, sauf une seule fois, leur sincère inimitié. Je pense que j’avais dû leur retirer la palme de « la maitresse la plus humaniste de l’année », je n’étais plus un projet dont on pouvait se vanter à table lors du repas dominical.
Au conservatoire, j’étais la seule choco au cours de danse classique, ce qui causait problème puisque, en plus, je n’étais pas tellement douée. Et avec cette flagrante différence de pigmentation, j’attirais l’attention à chaque spectacle de fin d’année. Mon professeur, eut l’intelligence de me placer, dès mes trois ans, à chaque fois comme « petite-soliste-comète ». Autrement dit, je devais traverser la scène par intervalles, en faisant des petits bons relativement gracieux. Je fus ravie de n’éborgner aucune de mes compagnes dans le procès. Ce rôle me fut dévolu tant que je restais à l’académie, mes progrès étant plus que relatifs.
Et dans les magasins, je devenais une vedette. J’ai une manie avec les collants, même lorsqu’ils ne coûtent pas trop cher : je prends le temps de les choisir. Je peux ainsi rester devant le rayon dix bonnes minutes. C’est ainsi que je me suis rendue compte de ma popularité. Installée face à mes collants, je devisais avec moi-même, pour savoir si je prenais le moucheté fait d’élasthanne qui allait donner à mes jambes un brillant qui contournerait de façon très sexy les muscles de mes jambes, ou celui à petit pois qui donnerait à ma robe rose pâle un coté Sixties affriolant. J’en étais là de mes réflexions quand je constatais qu’auprès de moi se trouvaient désormais deux clientes qui comme moi semblaient perplexes quant au type de collant elles allaient poser dans leur caddies, lesquels étaient totalement vides à la différence du mien. Et la lumière fut... Je décidais de m’amuser un peu. Je pris le moucheté, le posa dans le cadi, fit mine de partir, revint sur mes pas. Reposais le moucheté, pris celui à pois, fit mine de partir un peu plus loin cette fois, revint, redéposa, repris les deux cette fois, au bout du troisième mouvement de tango, mes partenaires s’étaient évaporées. Mais je pris les deux tout de même.
C’était ça qui me mettait mal à l’aise en Afrique ? être fondue dans la masse ? Ça ne m’était jamais arrivé. De minorité très visible, je passais à majorité bruyante, certes, mais j’étais invisible. J’aurais dû trouver ça cool, mais je suis tombée malade.
J’avais une copine de pension qui aimait faire ses courses avec moi aux grandes galeries d’Amiens, les détectives étaient tellement occupés à coller au train de tout ce qui était coloré qu’ils ne repéraient pas cette jolie blonde aux yeux bleus qui pillait sans vergogne les rayons. Elle me l’avait avoué un jour où l’une de mes suiveuses avait manqué de subtilité au point de me faire sortir de mes gonds. J’étais allée voir ce Colombo de pacotille et lui avais fait connaître mon opinion à propos de ses piètres compétences. Je n’ai plus jamais été suivie dans ce magasin. Nous étions ma sœur et moi davantage française que camerounaises. Je me souviens d’avoir récité comme un perroquet bien dressé que j’avais des ancêtres gaulois dont les longues tresses blondes volaient joyeusement au vent.
Aussi, de fouler une terre rousse qui avait connu la plante de mes petons bébé, de respirer un air saturé d’humidité porteur d’une pulsation qu’il me semblait reconnaître, de n’avoir pas à me justifier d’être là, je vivais une seconde naissance. Là-bas, on nous appelait « les blanches », comme quoi, la couleur est vraiment quelque chose de subjectif. Nos manières et notre « accent français » faisaient automatiquement de nous des outcasts. Mais quand on est ado, c’est super fly.
Lorsque nous sommes rentrés en France, je ne faisais plus de cauchemars. J’avais intégré ma peau et toute son histoire. J’avais retrouvé ma verticalité sur la terre de mes ancêtres, dont les boucles très serrées ne pouvaient se balancer au vent qu’avec l’aide de produits chimiques dangereux.
A la suite de ce voyage, je suis rentrée à l’internat. Et j’ai commencé une vie nouvelle. Tous les signes clignotaient pour accueillir ce nouveau moi. J’allais à l’internat, où je fis la connaissance d’une dizaine de filles originaires d’Afrique. Tout pour que la bouture puisse prendre. Nous nous étions rassemblées sans même le vouloir. Une table colorée et bruyante. Conglomérat d’esprits brillants et de saillies pétillantes. Je revivais. Seul élément ajoutant à la diversité, ma meilleure amie Christine, une fille pied-noir, blonde aux yeux bleus. Les pieds sur terre, la tête dans les étoiles et le cœur d’or pur.
Je ne choisissais pas entre mon héritage atavique et mon acquis d’adoption, je fusionnais. Non dualité. C’est comme ça que j’ai continué. C’est ainsi que j’ai bâti ma vie. Sur les fondements d’une intégration existentielle. Oreo, blanche dedans noire dehors ? Je ne pense pas. Je fais partie d’une communauté qui fait tache d’huile. Une résultante de la colonisation, des guerres et de la misère. Nous ne sommes ni des aberrations ni des erreurs, ni des marionnettes oscillant au-dessus du vide. Je me sens bien, assise sur mon coussin bi-tradition, germinations de mes deux pays. Je suis le fruit appétissant et plein de surprises d’un des différents cocktails que cette terre a produits. Je vis très bien avec ma couleur. Elle va avec tout. Et si j’ai lutté pour me faire une place sous le soleil du 7ème art, j’ai agrandi une voie ouverte par Darling Legitimus, Marpessa Dawn et tant d’autres. Alors j’estime que pour quelqu’un qui a tiré la mauvaise pioche, je m’en sors pas trop mal.