La direction de chute

Être bûcheron à l’Office national des forêts.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


Je me lève tous les jours à 5 h 30, prépare mon casse-croûte et pars de ma maison dont je suis propriétaire à Franchevelle. J’ai trente-cinq ans. Pendant quinze ans, j’ai travaillé dans le privé. Cela fait vingt ans que je suis dans les bois.

Je suis natif de Franche-Comté, du plateau des mille étangs, pour être exact. J’aime cette région où j’ai passé toute mon enfance. Mon père était ouvrier chez Peugeot à Sochaux et ma mère travaillait dans une usine de tissage. Moi, j’ai toujours voulu travailler dans les bois. Alors, en 1999, j’ai eu le brevet travaux forestiers puis le bac professionnel en 2001. Fraîchement diplômé, j’ai tout de suite été engagé pour le bûcheronnage chez un particulier puis dans une scierie – toujours en tant que bûcheron. J’étais payé à la tâche, au mètre cube abattu. Ensuite, le patron a proposé de m’embaucher dans la scierie, j’ai décliné son offre et suis retourné travailler dans l’entreprise où j’avais eu mon premier poste. Après, j’ai encore travaillé six ans autre part jusqu’à ce que je sois employé par l’Office national des forêts (ONF).

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Pour la régénération de la forêt, il faut couper. À l’abattage, on doit faire tomber les arbres dans les cloisonnements qui ont été faits par un conducteur d’engins avec le tracteur pour protéger les jeunes semis. Quelquefois, on doit couper dans la neige, le froid et la pente. Il faut bien repérer les coups de marteaux des techniciens forestiers territoriaux pour savoir quel arbre abattre. Certains arbres peuvent être imposants et mesurer plus d’un mètre de diamètre. Il faut être très vigilant : on n’est jamais à l’abri d’une branche qui tombe et qui revient sur nous ! Il y a des arbres tendus pour lesquels le travail est délicat, rien qu’à l’entaille ils peuvent éclater. Le vent est aussi très dangereux, il faut bien calculer sa direction et sa force. Quand le peuplement des arbres est serré, c’est très difficile, on peut facilement se faire avoir. Les gens peuvent penser que c’est facile de couper un arbre, mais non ! Il faut tout prendre en considération avant d’abattre un arbre : les conditions météo (quand il y a trop de vent, ce n’est pas possible) la forme de l’arbre, celle des branches, l’état du fût, etc.

De début janvier à mi juin, je travaille en plaine ; de juillet à octobre, je suis dans la réserve naturelle de Saint Antoine. J’ai la sensation d’œuvrer pour la génération future, pour l’avenir. Et le travail est compliqué, il faut avoir des astuces. Il y a quatre méthodes différentes d’abattage selon la forme et l’état des arbres : pour les arbres très penchés il faut trois points, il y a une « méthode en éventail » pour ceux qui penchent un peu, pour ceux qui se relèvent on a un « coin d’abattage » qui nous sert de levier. On travaille aussi avec une masse. Le bûcheronnage est tout un art et, ici, nous sommes bien outillés. Nous avons suivi une formation et le directeur territorial, voyant notre intérêt, nous a acheté tout le matériel nécessaire. Il faut dire que parfois on a besoin de six coins et d’une machine de neuf chevaux pour abattre proprement un arbre !

J’aime ce travail de précision que l’on doit faire pour limiter les dégâts, il faut des charnières pour donner à l’arbre la direction de chute, sinon l’arbre tombe où il veut ! En montagne la coupe est particulièrement difficile. Je ne fais pas qu’abattre des arbres, je m’occupe aussi de dégager des essences dites « objectif » (ici des sapins, des chênes et des hêtres) pour un développement futur. Je me sers de la débroussailleuse pour couper tout ce qui les gêne pour grandir, il faut qu’ils aient de la lumière.

Au sein d’une équipe (nous sommes trois collègues), il faut des têtes et des jambes et avant tout bien s’entendre ! Nous organisons au mieux notre travail et sommes solidaires. Nous n’avons pas d’astreinte mais bien sûr en cas de catastrophe, on nous appelle. Pour chaque chantier réalisé, je reçois une feuille où j’inscris les kilomètres parcourus, les localisations des chantiers faits, le nombre d’heures de travail. Souvent, nous déjeunons ensemble avec notre casse-croûte dans la forêt. Un midi, un petit corbeau s’est joint à nous, pas du tout effarouché, il a mangé des rondelles de saucisson et est resté près de nous pendant tout le déjeuner.

Je fais très attention à ma posture, mes gestes pour éviter de ressentir des douleurs au bas du dos, aux genoux et aux jambes. Le travail avec la tronçonneuse peut aussi abîmer les épaules. Heureusement pour moi, j’ai une certaine endurance physique car j’ai fait très longtemps de la boxe. J’ai même remporté le titre de champion de Franche-Comté et j’ai participé au championnat de France. Je faisais quatre heures de boxe par semaine après les heures de travail, c’était dur ! J’ai arrêté cette année, il y a bien un moment où les gants se raccrochent…

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Je n’ai jamais regretté mon choix de devenir bûcheron même si au début j’ai transpiré, le soir j’étais cassé… J’aime vraiment mon métier, je ne rechigne pas à la tâche lorsque je dois abattre 30 m3 par jour. Pour l’instant, je n’ai pas envie de passer un concours et je ne veux surtout pas quitter ma belle région. J’aime aller à des concerts et des festivals et dès que peux, je fais du snowboard au ballon d’Alsace et à la Bresse, la plus grosse station des Vosges, sur la route des crêtes.

Je suis fier d’être ouvrier bûcheron et je me dis que j’ai fait le bon choix car en ce moment, pour les ouvriers d’usine ce n’est pas facile de travailler, les entreprises délocalisent. L’ONF offre de superbes perspectives d’évolution qui pour l’instant ne m’intéressent pas car j’aime profondément mon métier sur le terrain – six mois de bucheronnage, six autres de sylviculture. C’est mon rythme.