La presque mort

Ça m’est venu de dire ici comment on meurt à l’hôpital, il n’est plus vraiment utile de dire ici lequel : le « psychiatrique » ou bien comme on dit le « général ». Dans le psychiatrique ou le général, pareil, c’est juste une question de savoir comment on se débrouille pour fabriquer des enclos, des écarts, pour bien tout tenir à distance, parce que ça nous menace le vivant qui tombe en panne et puis s’arrête.
Ça m’est venu de raconter. Ce couloir tout d’un coup devenu très long et resserré entre ses murs, enfin c’est beaucoup dire parler de murs parce que, de chaque côté, bien sûr, c’est dentelé de portes. Les chambres. Ça brille, reptilien, froid net et aseptisé. Une ligne pointillée de brèches et tout le long des plinthes à diverses hauteurs parce qu’on s’y déplace beaucoup, debout, assis, allongé, avec des fauteuils roulants, des lits, des chariots, des pieds à perfusion, des fois seul, parfois accompagné, parfois avec des gens tout de blanc vêtus qui poussent, tirent, guident, parlent entre eux souvent, s’interpellent, mais ça c’est rien. Une petite communauté industrieuse isolée de la ville, boulevard des enfermés. On dirait pas. Quand tu viens, toi, tu penses : c’est désert, jamais personne, faut chercher « comme un malade ! » pour trouver quelqu’un, qui aide, qui soulage, qui réponde, qui dise, qui explique ! « On sait jamais où ils sont », tu dis ça toi en y fourrant tout ce que tu peux d’indignation, mais tu sais aussi confusément sans trop vouloir l’admettre que tu te fais un rempart de rage contre… parce que faut bien aussi que ça aille quelque part. Ça dépend des heures également si tu veux, en tout cas ce jour-là, j’en avais déjà bouffé des couloirs et des couloirs, dans plusieurs sens, et pris et repris des ascenseurs, appuyé sur les boutons d’appel au fond du hall d’entrée à gauche, petits triangles verts lumineux qui s’éclairent, pointant vers le haut ou vers le bas selon ce qui se passe derrière les deux portes métalliques coulissantes fermées. Sur la droite, l’accueil (avec le panneau accueil posé sur le faux bois du guichet, et la femme entre deux âges comme tout le monde, c’est gravé après dans le marbre, nos deux dates) et par là aussi le médiocre Relay rouge et blanc avec ses trois bouquins, son rayon magazines, ses bonbons et chocolats prêts à offrir pour ceux qui se trouvent soudain gênés d’arriver sans rien. Je m’en souviens, c’est tout noir et tout gris ce hall, à l’époque une affiche annoncçait : « l’hôpital de F. est en travaux pour mieux vous servir », et ça aligne des chiffres en gras après des noms — conseil général — sais plus trop quoi d’autre — un dessin couleur de comment ça sera — toujours ça grouille – circule devant l’affiche, les gens entrent, sortent, parlent tout doucement – commentent leur visite, disent ce qu’ils ont vu, senti, ressenti, pensé, n’ont pas osé – empêtrés qu’ils sont à chercher des consolations et des explications et des solutions – à vouloir encore malgré tout que rien ne change – et comprenant par petits bouts que déjà on compose différemment, malgré ce qu’on aimerait parce qu’il faut bien commencer à s’habituer, même si tout en nous s’y refuse. Mais d’autres se taisent aussi.
Une fois depuis la fenêtre d’une chambre — c’était l’été — j’ai entendu que la presque mort, ça donnait des droits ou alors ça te retourne du côté du sacré et c’est dangereux. Vue d’en haut. Mon regard portait sur la maison du directeur. C’est d’un pays minier que je te parle là, avec ses terrils ses chevalets de mine et sa sidérurgie d’accointance (tout ça maintenant, bien sûr, c’est fini et bien fini, et c’est pas moins triste). Je la vois de l’autre côté de la vitre, en contrebas, une demeure imposante, de grosses pierres bien ajustées avec des parements pour trancher, des fenêtres hautes aux croisillons blancs, bien rectangulaires et massives, et dessus chacune, les couronnes de briques ocres. Elle ressemble aux maisons des ingénieurs plantées dans les recoins, ou bien les hauteurs de la ville pour les plus importants, planquées au fond de ces petites rues perpendiculaires à la grande, au bout des allées bordées de platanes depuis les grilles en fer forgé et derrière des murs hérissés de piques. La grand-rue, elle, c’est autre chose, une artère autrefois pavée, bouchée aujourd’hui de voitures et de bus, bordée d’immeubles chaussés de commerces. À droite, à l’angle de la rue de l’hôpital, avant la place du Breuil (celle du grand marché) et sa grande sculpture métallique de sphère à facettes, les pompes funèbres générales, les petites plaques souvenirs et regrets éternels derrière la devanture (ils ont envoyé à ma mère une lettre bien automatique, officielle et menaçant d’intérêts et de poursuites si… car manquaient, après vérification du service comptabilité, trois euros cinquante pour régler les funérailles de papa). Le magasin de fleurs et ses pots sur le trottoir. La maison donc, ses grandes cheminées dressées haut au-dessus des tuiles vives, son petit jardin, est maintenant encerclée de parkings, de bandes de pelouse rachitiques, et de bâtiments oblongs blancs percés de fenêtres. L’hôpital a poussé autour d’elle comme une éruption de furoncles autour du bubon rougeâtre. Une voix d’enfant indigné s’élève depuis cette dermite.
–Vous avez pas le droit de prendre des fleurs, c’est la maison du directeur et c’est son jardin.
–Il a le droit s’il veut, il faut le laisser, il est très malade, il va mourir bientôt, alors il peut s’il veut.
La voix de la femme ne tremble pas. Elle affirme. Péremptoire. Plus peur de rien et le gosse du jardin de la maison du directeur dans la ville des anciens métallos et mineurs tous morts et enterrés depuis longtemps ne répond rien.
Mais, cet autre jour, j’avais fini par remonter le long couloir en pente douce, une ancienne passerelle aménagée et recouverte d’une coque blanche translucide, comme un cocon de chrysalide, pour passer d’un bâtiment à l’autre ; précisément du dernier étage de celui au pied de la butte – celui de la femme entre deux âges à l’accueil au rez-de-chaussée – au deuxième de son frère jumeau posé un peu au-dessus, comme ça tu traverses à l’abri, c’est pratique bien sûr pour les convois de lits et pour éviter la pluie mais ça te donne encore moins l’impression de pouvoir sortir et d’appartenir toujours un peu à la tribu des bien-portants dehors.
Je les ai vus quand je suis enfin arrivé depuis le palier, en progressant à travers le cocon puis devant les paupières closes des ascenseurs. Il y avait peut-être aussi quelque part, dans ce boyau avant qu’il ne se spasme, un de ces chariots en métal rempli à ras bord de draps et d’alèses, une infirmière et son chariot à dossiers médicaux, posés dessus un classeur, des feuilles d’ordonnance, des radios. Il y avait peut-être penchée avec elle sur un dossier un médecin, de préférence une femme, élancée et grisonnante, le stéthoscope autour du cou, elles parlent doucement et courbent le dos sur les documents. Il y avait, éloignés de part et d’autre d’une porte ouverte sur la trouée blanche de cette chambre, dans la pâleur jaunâtre du corridor, comme deux caillots humains, deux fois deux ou trois personnes, qui se tenaient résolument à distance, occupées à s’écarter d’instinct et presque sans le vouloir comme des aimants qui jouent à se repousser.
Alors un homme est sorti de la trouée blanche et vive. En uniforme d’homme d’entretien, en bleu de travail très net et très bien repassé. Il sort, s’engage dans le couloir entre les deux paquets d’humains, avance un peu courbé dans l’effort, pourtant les deux mains dans le dos comme un qui partirait songeur et détendu pour sa promenade digestive du dimanche, faire le tour du pâté de maison. Je le vois qui s’éloigne et s’amenuise, derrière lui sur un chariot bas à roulettes, au ras du sol, enveloppé d’une housse noire et brillante, une forme allongée le suit, prête à le rattraper.