Baccalauréat exigé

On a tous une fois dans sa vie d’adulte rêvé qu’on repassait le bac et qu’on le ratait lamentablement. Le matin, au réveil, on est soulagé de l’avoir.

A dix-huit ans, je viens de rater le mien, c’est une réalité mais je ne me sens pas responsable ; j’ai des circonstances atténuantes. Je suis fils de profs et j’hérite de la double peine, un père prof d’histoire géo, une mère prof de français. Je les appelle « mes deux profs principaux. »
Quand il apprend les résultats, mon père serre les dents et lâche : « Je le savais, je le savais ! » Maman s’effondre sur une chaise de la cuisine, elle pleure comme une gamine, elle qui n’a jamais rien raté de sa vie : le bac avec mention, des études brillantes, le concours d’enseignement du premier coup. Elle baisse la tête, je vois des larmes amères perler sur ses joues, je m’en veux de leur infliger ça. Maman part s’enfermer dans sa chambre, passe de longs coups de fil à ses copines puis reste l’après-midi à surfer sur les forums de discussions : Au secours, mon fils vient de rater le bac !
Sur des sites en ligne, des psychologues, des pédopsychiatres donnent des conseils aux parents démunis qui vont souvent plus mal encore que l’ado. Elle lit qu’il faut faire preuve de bienveillance et accompagner son rejeton. Il faut prendre le temps de l’échange, toujours analyser la situation de façon positive et valoriser les points forts, c’est important. Maman prend des notes de ses lectures, consulte ses fiches, me répète ensuite qu’il faut m’améliorer et surtout conserver un esprit combatif pour retenter l’année suivante. Dans son discours, tout est faux, et papa ne dit rien, il me regarde avec un air détaché marquant un profond mépris.
Je suis KO tant en raison de mon échec que des violentes réactions des adultes. Le téléphone ne cesse pas de sonner, maman n’a plus la force de répondre, alors papa décroche avec un ton fourbe : « Eh non, c’est raté pour cette fois ! Bien sûr on est très attristé… On y croyait ! Ce sera pour l’année prochaine. »
Les amis profs de mes parents sentent quelque chose, ils ont un sixième sens qui les invite à chercher la mauvaise nouvelle. Ils sont comme ça, ils flairent l’échec scolaire. En bons professionnels, ils repèrent les accidents de parcours, ce sont des experts en assurance à l’affût après un sinistre. Je suis même certain qu’un ou deux pensent en tirer profit et proposer leur service pour des petits cours d’été. De vrais obsédés.

Je suis allongé sur le canapé devant la télé, je regarde un documentaire sur les pingouins rassemblés sur la banquise, ils se ressemblent tous. 90 % ont le bac. J’appartiens donc à une autre espèce, un pingouin tout blanc, invisible sur la banquise. Dans ma classe, personne n’y a cru. C’est très énervant de devoir répéter, raté pour de vrai, raté sans déconner. Non, pas même admissible aux oraux de rattrapage.
Je me souviens, après l’épreuve de philo, on était ensemble dans la cour, tous avaient pris l’explication de texte, moi la disserte : « Peut-on toujours dire que les apparences sont trompeuses ? » Le sujet m’inspirait. Le philosophe est à la recherche de la vérité, il est peut être seul mais il mène une quête authentique. J’ai cité le mythe de la caverne, même si ma mère m’a repris sèchement le soir : « On dit l’allégorie de la caverne, mon petit chéri ». Dans le corrigé sur internet, j’ai oublié de parler de la perception et des sens qui sont trompeurs chez Descartes. J’ai trop centré sur l’identité, je me suis mis en danger. Résultat : cinq sur vingt, coefficient sept en filière L.
Qu’est-ce que j’avais besoin de prouver à cette épreuve décisive ? Pourquoi n’ai-je pas pris le texte comme tout le monde, comme les pingouins de la banquise ? Après avoir éteint la lumière le soir, j’entends cette petite voix intérieure qui me sermonne, la mauvaise conscience, me rappelle à l’ordre : « Félicite-toi de ton échec ! Tu ne t’es jamais mis au boulot. Tu n’as pas tenu compte des avertissements, premier, deuxième, dernier trimestres… tu le paies maintenant. » Cette voix ne s’arrête plus et résonne jusqu’à tard.

Mes meilleurs potes me laissent tomber. Dans la bande des quatre, je suis le seul à le rater, même Thomas le plus glandeur a été repêché à l’oral. Thomas n’a rien foutu, il est sorti avec Natacha, Daphnée, Aurore, et les autres. Il a passé son année à ça. Absences injustifiées, avertissements, heures de colle, mises en garde après chaque conseil de classe. Personnellement, j’ai perdu sur ces deux tableaux. Lorsque je sortais, je culpabilisais de ne pas bosser et, devant ma table de travail, j’avais l’esprit ailleurs, vraiment ailleurs.
Ne jamais se fier aux apparences, Florian le grand à lunettes, la chemise bleue, le blazer impeccable, les mocassins anglais toujours cirés, l’allure d’un premier de la classe. Il a pourtant fichu un beau bazar. Avant le cours d’anglais, il décide de lancer un défi « action vérité », il grimpe sur une chaise en équilibre perchée sur une table, il saute à cloche pied avant de glisser. Sa tête cogne une table, rebondit sur l’estrade, il se casse une dent. Sa bouche saigne si abondamment qu’une fille s’évanouit en le découvrant barbouillé de sang. Dans cette petite bande, j’étais l’intello de service non à cause de mes résultats mais à cause de mes parents profs. Intello dans nos bouches est loin d’être un compliment.
Pendant l’année, les mauvaises notes accumulées nous font sourire, les commentaires acerbes des profs glissent sur nous. Les cancres restent le pivot de la belle et grande communauté des lycéens. Heureusement qu’ils sont là pour amuser la galerie, leurs mauvais résultats n’inspirent jamais la pitié ni le mépris. J’irais même plus loin, il s’organise une sorte de compétition à l’envers, la prime à la mauvaise moyenne. Finir bon dernier devient la marque d’une reconnaissance. Un signe distinctif pour se faire remarquer tout en caractérisant une appartenance au groupe classe ; le propre des ados en somme. Tout au long de ma scolarité, j’ai assisté à des rivalités sévères entre certains qui affichaient avec fierté en fin de trimestre, l’addition de leurs heures de colle, leurs TSM (travaux supplémentaires maison) comme autant de trophées. Je suis toujours resté hors compétition, inscrit dans une tiède moyenne, entre huit et onze, je navigue dans les eaux troubles du milieu de classe. Je ne fais pas trop parler de moi, un élève parmi d’autres, insignifiant, confondant de banalité. J’appartiens à ce centre mou qui constitue une communauté informe mais soudée. Mais voilà le bac est venu tout bouleverser. Je reçois quelques vagues messages qui répètent « Désolé, on ne t’oublie pas, tu restes dans la bande ». Ces promesses d’amitié fidèle demeurent vaines.

Je suis un grand naïf, je prends conscience seulement aujourd’hui de la portée médiatique du bac et de ses résultats. Sujets télé, avant, pendant, après, reportages devant nos lycées. Radio trottoir, témoignages à chaud, couvertures de magazines, articles et interviews. Ce n’est plus un sujet d’actualité mais une obsession nationale. Je n’ai pas su me plier au rite, j’en paie les conséquences. Je n’ai pas mesuré les enjeux dévastateurs de mon échec. Mis au pied du mur, mon environnement me fait plonger dans une redoutable expérience de maturité à laquelle échappent encore tous mes camarades bacheliers. Libé dresse le compte-rendu de la conférence de presse de la glorieuse ministre. Des résultats nationaux en hausse, excellente session, succès historique avec une moyenne de 90%. L’académie de Bordeaux et de Toulouse atteignent le record de 95%. La ministre exulte, parle d’une classe d’âge ayant atteint la sagesse citoyenne, où le goût de l’effort est justement récompensé. Je suis donc exclu de ce triomphe collectif, j’appartiens au clan des perdants.
A la maison je reçois beaucoup de courriers, de belles enveloppes blanches, je crois toujours que ce sont les résultats officiels, qu’ils se sont trompés, que mes notes ne sont pas mes notes. En fait il s’agit de pubs pour les cours privés, comment repasser son bac et être sûr de l’avoir ! Notre institut garantit un résultat 100%. Satisfait ou remboursé.
Sur ma messagerie, sur mon compte Facebook, les publicités s’accumulent, à croire que la terre entière est au courant. Les annonces clignotent en rouge sur l’écran. On vend tout et n’importe quoi, des séjours linguistiques, des cours particuliers, des stages de yoga pour développer son équilibre intérieur, des sites spécialisés pour acheter ses bouquins d’occasion.

Aujourd’hui, le facteur me délivre un paquet avec écrit en gros « lot de consolation ». J’y trouve à l’intérieur, des annales de sujets du bac, des barres chocolatées, une cannette de soda, deux mini boites de céréales et une boite de capotes. Pour les filles, ils ont ajouté un test de grossesse ; une mauvaise nouvelle n’arrivant jamais seule… Je suis vraiment dégoûté.
Et en cette fin d’après-midi, au téléphone :
« Allo Simon L**, c’est Acalomnia, vous connaissez ?
Pardon ?
Le réseau de suivi personnalisé contre l’échec scolaire, Acalomnia. Pour toi, nous avons une offre promo. Tu viens de rater le bac, tu peux bénéficier avec notre offre d’un package, cours d’été plus cours de soutien à l’année à 50%. J’ai bien dit 50% ! Combien te manque-t-il de points ?
Euh, je ne sais pas…
Je répète ma question, combien te manque-t-il de points ? Notre offre reste la meilleure sur le marché. Tu as bien reçu notre message sur ton compte Facebook ? Plus tu as de points à rattraper et moins tu paies. Il suffit que tu nous envoies copie de tes notes, on t’adresse un devis à la carte ».
Je reste stupéfait, je n’ai pas le réflexe de raccrocher. Je suis prêt à dire merci au commercial. Je suis à terre et des charognards me tournent autour. Je suis stigmatisé, montré du doigt. Demain, je recevrai les annonces alléchantes de voyants, de gourous qui me promettront de résoudre mes problèmes, le bac, l’argent, la santé, les amours… Au secours !

Après le harcèlement commercial, l’administration prend le relais. La caisse d’allocations familiales m’adresse son formulaire :
« Monsieur, j’apprends avec regret votre échec au baccalauréat. Pour autant, la vie ne s’arrête pas. Agé de dix-huit ans, vous êtes éligible au dispositif d’aide mis en place par votre caisse locale d’allocations, qu’il s’agisse du revenu de solidarité active, de l’allocation personnalisée au logement. Un conseiller se tient à votre disposition pour tout complément d’information. »
En bas de la circulaire, est mentionné en gras, « le SAMU social lance une campagne de prévention contre l’isolement des jeunes majeurs. Vous êtes en situation de rupture familiale, vous cherchez un hébergement d’urgence, appelez le 3838 ».
Je suis renvoyé au plus bas de l’échelle, associé à la population des assistés. Les services sociaux m’identifient déjà comme un agent à risque.

A chaque moment de la journée, je revis le film de cette épreuve écrite. J’entre dans la salle d’examen, la surveillante est une ancienne prof d’espagnol. Elle me sourit et me souhaite bonne chance en distribuant les sujets. Mes voisines de chaque côté prennent le commentaire par stratégie, histoire de limiter les dégâts quand on n’a pas trop bossé. Assurer au moins une note médiocre entre neuf et onze. Avec cette disserte, je me lance un défi. Ma mère est bien la seule à applaudir des deux mains : « Bravo, tu n’as pas fait comme ces crétins qui ont pris en masse le commentaire ! Le texte était de qui ? Rousseau, de l’Education. »
Je suis rattrapé par mon orgueil de fils de prof, j’ai joué la carte de la différence et je récolte un cinq qui me condamne à l’échec. Au lycée, je dois prendre rendez-vous avec le proviseur pour ma réinscription, sauf qu’il est parti en formation. La secrétaire me fait bien comprendre que je n’ai aucune priorité par rapport aux élèves qui sortent de première. Une forme de compétition voit le jour entre les recalés au bac, ceux qui ont les moins mauvaises notes, ceux qui ont tenté les oraux de rattrapage ont leur chance. Il faut aujourd’hui apprendre à s’en sortir, être réactif, trouver une solution rapide car une course contre la montre s’engage, la réinscription doit être bouclée avant le 14 juillet.
Mon père pense faire jouer son réseau, il connait un ancien collègue devenu proviseur au lycée Ronsard à Poissy-le-Roi. Pour y aller, je devrai prendre le RER, une heure de transport au moins. Les préfabriqués sont sordides, le copain de papa nous reçoit dans un bureau au désordre épouvantable. Il sort sous une pile son grand classeur de rentrée. Il ressemble à un comptable avec sa longue règle qu’il manie pour lire la colonne des effectifs. Impossible dans la filière L, trop d’inscrits. Il fait une offre pour la série ES (sciences éco). C’est à prendre ou à laisser, il le propose par amitié pour papa. C’est un véritable piège, je suis nul en maths, je n’y connais rien en économie.
Papa me lance : « Tu peux y arriver fiston, en bossant avec des petits cours pendant l’année. »
Je ne m’énerve pas, je respire profondément, je garde le silence pendant le trajet du retour. Papa sauve les apparences, il défend sa réputation de père. Il croit qu’il m’a tiré d’affaires mais il est bien le seul.

Depuis une semaine, je suis pris dans un cauchemar qui me fait chuter du statut de lycéen normal à celui de jeune précaire, sorti sans diplôme du système éducatif. La violence sociale m’éclate en plein visage et alors que je suis blessé à terre, le coup de grâce m’est donné par mon ancien proviseur. Le jeudi 16 juillet à neuf heures trente, il me convoque dans son bureau. On se connaît un peu, parce qu’en première, j’étais délégué, on se retrouvait donc aux conseils de classe. Aujourd’hui, dans le couloir, sept élèves attendent après moi. L’homme est de mauvaise humeur, il crie mon nom à travers la porte. J’entre sur la pointe des pieds. Il est habillé de son costume cravate beige, avec ses cheveux gris bouclés, ses fines lunettes dorées, il ressemble à un Anglais du XIXème siècle. Il me fixe droit dans les yeux, je reste debout, penaud. Il a les deux poings serrés, appuyés sur le bureau :
« Déçu, extrêmement déçu ! Après toi défileront les autres, les vilains petits canards. Simon, les résultats n’ont jamais été à la hauteur. Simon, le touriste, Simon le dilettante, Simon l’amuseur public. Simon qui n’a pas tenu ses promesses ni ses engagements. Simon qui a un bon potentiel mais qu’il n’a pas su exploiter. On voit le résultat désolant aujourd’hui. »
L’Anglais m’agace à parler de moi à la troisième personne, comme si je n’étais pas là en face de lui. Comme si je n’étais plus qu’un souvenir, un élève enterré vivant parce qu’il a raté son bac. Il s’assied et saisit une calculatrice. Je crois qu’il veut faire la moyenne de mes notes. Il tapote rapidement : « 10 200 euros en classe de seconde, 10 400 euros en première et 11 000 euros en terminale, le total est de 31 600. L’élève Simon a coûté à la collectivité 31 600 euros en trois ans de scolarité pour un objectif raté… S’il devait redoubler, je devrais encore ajouter 11 000 euros… La question que je pose est maintenant la suivante : est-ce que je vais continuer à investir sur l’élève Simon ? »
Il ne me quitte pas des yeux. Il conclut : « La réponse est négative. Tu peux sortir. Appelle donc le suivant. »
Je n’ai pas prononcé un mot, je suis renvoyé. Ma moyenne n’est pas en cause mais c’est l’argent que je coûte à l’Etat. En rentrant, mes parents ne croient pas une seconde à ces humiliations. Ils pensent que je suis malade, que je cherche à me venger avec de grotesques mensonges. Ils me demandent de jurer. Je dis la vérité, personne ne me croit. Je ne sais pas me défendre. Je me réfugie dans le silence comme lors de l’appel du commercial pour la boite à bac. Mes parents font confiance à tout le monde mais pas à leur propre fils. La disgrâce n’est pas tant l’échec au bac que le désastre de cette absence de confiance. Ils m’ont traité comme leurs élèves, ils m’évaluent, ils me jugent. Ils sont profs avant d’être parents. Avant ma naissance, ils étaient déjà profs, ils le sont restés. Ils sont mes profs principaux ! Si je compte les neuf cent mille profs en France, chaque foyer ayant en moyenne deux enfants, j’arrive à un million huit enfants de profs. On devrait se réunir en association de victimes, une sorte de syndicat pour faire valoir nos droits. Si j’en suis là, c’est en partie de leur faute ! Jusqu’alors je me laissais guider sagement, je ne me posais aucune question. Je prends seul aujourd’hui la décision de retenter le bac en candidat libre. Je ne repasserai que la matière où je n’ai pas eu la moyenne, je travaillerai à ma façon.

Je suis de cette espèce singulière d’élèves travaillant peu mais passant beaucoup de temps à parler des profs, de leur physique, de leurs tics, de la manière dont ils conduisent le cours. La vie du prof m’intéresse plus que la discipline. L’enseignant plutôt que la matière, j’y trouve une forme de distraction infinie, je cherche les petits défauts, les dérapages, les erreurs manifestes. Mon prof d’histoire est un petit bonhomme, maigre et sec avec quelques cheveux blancs très fins, presque transparents. Il paraît très âgé, plus de soixante-dix ans. Dans la classe, on ricane, on le surnomme la momie. Il a une voix faible et aiguë, jamais il ne crie même lorsque le chahut s’installe. Son cours respecte un cérémonial, il s’assied lorsque le dernier élève a fermé la porte. Derrière le bureau, il sort, d’une sacoche en cuir défraîchie, une liasse de notes écrites à la main qu’on appelle papyrus. Chaque année, il relit les mêmes cours, reprend les mêmes sujets d’exposé, souvent donne les mêmes dissertes. Il me fiche une paix royale quand il apprend que mon père est prof comme lui. Mes notes restent médiocres à peine au-dessus de la moyenne.
Mon prof de philo reste une énigme comme la discipline elle-même. Il manie les concepts comme un lanceur de poignard au cirque, il atteint le cœur de cible à chaque fois. Ses développements prennent une trajectoire droite et sans faille, les lames affûtées suivent invariablement le centre.
Avec les notions philosophiques, la conscience, la métaphysique, je perds vite pieds, je ne comprends pas tous les mots du prof. Je copie les références qu’il indique au tableau avec sa petite écriture appliquée. Il ne dicte pas les cours, il parle et consulte parfois une fiche. Il nous donne sa méthode, il faut prendre au vol les idées, comme avec un filet à papillon. J’ai beau m’accrocher, je n’attrape aucun concept dans mes filets. De manière assez lâche et pitoyable, j’ai accusé ce prof de philo de mon échec. Mon hors sujet était dû à ce petit gros aux joues rebondies, à la tignasse épaisse, au sourire figé. Pendant la leçon, rien ne le perturbait, il classait ses fiches cartonnées par couleurs qu’il commentait imperturbable. Malgré nos bavardages, il conservait son calme. Il nous regardait d’un air étonné et avec une maîtrise remarquable, il brandissait le manuel au-dessus de sa tête : « Le programme, il faut avancer dans le programme ! »
Au premier cours, il se présenta : Pradet Jean-Luc. Il y eut de légers gloussements dès qu’il prononça le mot philosophie avec un délicieux zézaiement. Ce cheveu sur la langue fit rire la classe mais me perturba plus que les autres. Je n’écoutais pas les notions mais je guettais les sifflements de sa langue. Je n’ai pas appris son cours mais j’ai appris à l’imiter comme personne. Le ton, les inflexions de voix, le zozotement, j’étais passé maitre pour amuser la galerie. Lors d’un exposé, j’ai poussé la provocation en sifflant mes « s » et mes « z ». La classe hurlait. Sa réaction fut un complet détachement. Il n’exprima aucune gêne comme s’il n’entendait rien au défi que je lui lançais. Il écoutait, prenait des notes. Oui, ce jour-là, j’avais produit mon effet, j’avais eu mon heure de gloire. Cet exposé fut particulièrement applaudi, plus que tous les autres.
Le jour du bac au moment de la distribution des sujets, j’ai vu apparaître son visage rond et souriant qui me susurrait : « ze vous zouhaite bonne chanze ». Ce que j’ai pu le détester en découvrant mes résultats. Le cinq sur vingt n’était pas pour moi mais pour lui, pour ses cours, pour ses corrigés. Il était le grand responsable. J’étais prêt à en découdre, j’aurais voulu le frapper si je l’avais croisé. A cause de cet exposé, je crus qu’il avait assouvi sa vengeance. J’avais imaginé qu’il avait demandé à corriger ma copie en particulier et qu’il s’en était donné à cœur joie. J’ai mis du temps avant de prendre conscience que j’avais merdé tout seul.

Je saisis au fil des jours pourquoi je suis si mal à l’aise pour parler de mon échec. Depuis que je fréquente l’école, je me moque sans complexe des redoublants. J’ai clairement manifesté du mépris pour ceux qui rempilaient. Plus encore, j’affichais une sorte de supériorité à leur égard. J’étais bien persuadé de réussir ; seuls quelques cancres irrécupérables pouvaient rater leur bac. L’échec des autres m’a procuré une sorte de fausse assurance et trompeuse confiance en moi. Cet a priori vient de mon éducation car lors de conversations à table, la semaine de la rentrée, ma mère pouvait annoncer : « Tu parles, je me trouve avec la pire 3ème j’ai déjà compté sept redoublants. Ça ne va pas être du gâteau. »
J’ai lamentablement reproduit ce discours, je comprends que mon échec soit un véritable repoussoir. Mes plus proches copains marquent une distance. L’échec n’est non seulement pas admis, mais il risque de devenir contagieux. Il inspire de la méfiance et mes camarades qui m’invitent encore boire une bière le font avec pitié. Les relations d’égalité et de complicité ne tiennent plus. J’incarne l’échec à mon corps défendant. Dans dix ans, dans vingt ans, je m’en souviendrai mais eux aussi étrangement. Mon nom leur dira toujours quelque chose, si on se croise par hasard, on se reconnaîtra à peine, mais il se produira ce déclic :Simon Lecoeur, le boloss qui a planté son bac.
Si je l’avais eu, personne n’y aurait porté d’intérêt, on l’aurait fêté à cette soirée avec une joie un peu forcée. Je me sens si seul. Là où surgit le malheur, il se crée de la mémoire (tiens, je suis en train de faire de la philo). Dans cette maison frappée d’une tragédie, regardons comment le voisinage se replie dans une étrange sensation de confort et de bonheur feutré. On remercie le destin d’avoir été épargné. Ce revers vient saccager ma petite vie tranquille et en même temps il vient donner du sens, instaurant du désordre et une perte brutale de repères.
Papi m’invite au resto chinois. Il est gêné de m’annoncer devant son bol de soupe qu’il ne peut pas me payer le permis de conduire dans ces circonstances. On verra l’an prochain. Il me parle de son bac obtenu avec mention, mais ces histoires il me les a racontées cent fois.

Quel plus mauvais conseiller pour un enfant qu’un parent démuni, surtout s’il est prof ! Des parents dont le métier n’a rien à voir avec l’éducation, par exemple des commerciaux, des banquiers, des agriculteurs…, tous acceptent qu’ils n’y connaissent rien. Certains seraient prêts à payer les conseils d’un coach en orientation. En revanche, les parents profs s’arrogent le droit de tout savoir sur tout. J’en paie les conséquences. Jamais ma mère ne perdra la face en avouant qu’elle ne sait pas. Il y aura toujours un collègue au lycée qui connaîtra vaguement le sujet et dont la voix sera écoutée comme un gourou.
Maman s’est donc mise en tête de faire de moi un éducateur sportif. Titulaire du B2ES (brevet d’Etat d’éducateur sportif), le fils d’un collègue qui n’a pas son bac fait ça. Le gamin à dix-huit ans est très épanoui, je pourrais être comme lui. Le problème est que je suis nul en sport. J’ai eu douze sur vingt au bac. Maman n’en démord pas, elle veut me faire rencontrer au plus vite ce garçon qui s’en est sorti. Je refuse, elle s’obstine, elle revient à la charge. Trop fatigué pour la contredire, on le reçoit à la maison à l’heure de l’apéro. Un bavard invétéré s’installe dans le salon et parle de sa passion des chevaux. Il raconte ses exploits, ses compétitions de haut niveau. Je regarde affligé ma mère qui prend un air très sérieux en écoutant ce péteux. Elle ne s’arrête jamais de jouer à la prof. Elle pose une ou deux questions même si elle s’en fiche. Comme toujours, elle refuse d’admettre qu’elle a tort. Enfin parti, elle m’annonce en souriant qu’elle a rencontré quelqu’un de très sympathique. Je fuis la maison et passe la soirée dehors. Ma tête s’embrouille, je rêve à ses métiers qu’on peut exercer sans le bac, comédien, animateur radio, DJ, cascadeur, mannequin, star de la télé réalité, photographe, grand reporter de guerre… Il faudrait juste que j’aie le courage de me lancer et que j’aie un talent pour ça.
Au centre d’information des jeunes, il existe deux catégories d’annonce pour les jobs d’été. Comme au pire temps de l’Apartheid avec les emplois intéressants, bien rémunérés, réservés aux Blancs, les basses œuvres sous-payées pour les Noirs. Ici, la discrimination s’opère entre bacheliers et non bacheliers. Conseillers en ligne pour vacanciers en détresse, réceptionnistes dans les grands hôtels, bac exigé. Pour ma catégorie, j’ai le choix entre plongeur en cuisine, laveur de carreaux, dératiseur, assistant aux pompes funèbres, c’est à dire porteur de cercueil. Je suis dégoûté, même serveur au bar, on demande le bac. Si j’annonce à ma mère que je fais croque-mort, c’est elle que j’enterre.

Un après-midi, elle revient avec une sacoche pleine de revues : L’étudiant, l’ONISEP, Phosphore, Le Monde de l’éducation, les Cahiers de l‘orientation, les nouveaux cahiers de l’orientation, le supplément spécial de l’orientation post-bac. On s’installe sur la table de la salle à manger. Maman cherche une solution pour moi, pour elle surtout ; une issue pour se rassurer, qui serait honorable. Elle veut me trouver un avenir acceptable. Dans sa tête, j’entends la petite voix qui lui murmure : « En voilà une mauvaise prof, pas capable d’éduquer son fils unique ! Donc pas compétente pour enseigner aux autres enfants, cela semble parfaitement clair. »
Alors pour apaiser ces angoisses, elle épluche, découpe, constitue des fiches métiers et se lance dans des recherches internet qui durent des nuits entières. Elle est devenue incollable sur les filières courtes, BTS sans bac, section de techniciens supérieurs dans les métiers de la communication, arts appliqués, multimédia, carrières de service à la personne… Les établissements privés facturent à quinze mille euros par an. Maman est prête. Elle se dispute dans la cuisine avec papa, elle dit qu’ils vont faire un emprunt, qu’elle va prendre des heures supplémentaires. Elle règle une dette envers elle-même et non envers moi, elle regrette de m’avoir lâché la bride, de ne pas s’être mobilisée dans mon suivi scolaire. A chaque bulletin elle se lamentait mais globalement, elle m’a fichu une paix royale alors elle se rattrape en fin d’année. Non seulement elle n’est pas dans ma tête, mais elle ne peut pas décider pour moi. Je n’ai pas la force de lui expliquer, je la laisse faire, elle se croit utile.

Les générations se suivent mais n’avancent pas au même rythme. Mes parents sont proches des grands-parents qui ont connu le pigeon voyageur et le télégramme. Ils ont raté la révolution d’internet. Ils n’ont jamais pu intégrer la notion d’informations en temps réel. Pour moi, faire une disserte sur table en quatre heures appartient à la préhistoire. Mon grand-père a connu ça. Mais le monde a évolué ! Faire un devoir en temps limité n’a aucun sens. Ma génération ne le comprend pas. Voilà pourquoi les fraudes aux portables sont si nombreuses. Une véritable fracture générationnelle s’est ouverte avec le numérique. La temporalité des élèves n’est plus celle des profs. Personne n’a réfléchi à la révolution et ses conséquences sur les enseignements. Mon échec au bac me fait prendre du recul. Je réfléchis à ma condition de lycéen, aux enjeux de l’éducation : les cours magistraux de deux heures, trop long ! Les programmes, pas adaptés ! Il faut changer tout ça ! Une bonne séquence doit durer vingt minutes, ensuite vingt autres minutes pour des recherches personnelles, des exercices pratiques. La place du prof doit évoluer. La notation est aussi absurde qu’arbitraire, j’en sais quelque chose. Quant au bac, s’il doit continuer d’exister, il faut de nouvelles épreuves sous forme de dossiers, des questions transversales de culture générale avec différentes matières. Et enfin il faut aussi des épreuves collectives, apprendre à travailler ensemble. C’est l’avenir du bac, pas pour moi mais pour les générations futures.