C'est long, un mois

C’est long, un mois

Tu les vois, Jacques, elles sont bien là, les ailes du corbeau, je les sens déployées et froides, elles recouvrent ma poitrine. Regarde, touche ici, tu les sens ? Tu vois comme elles m’empêchent parfois de respirer .... (il m’a pris la main pour la placer au niveau de ses côtes – côté gauche ; il l’a maintenue ainsi quelques instants - fermement posée – blottie sous les siennes, étonnamment élégantes, mystérieusement épargnées de toute empreinte de nicotine, fines, superposées, comme s’il m’ouvrait un nid de brindilles - une demeure précieuse de doigts empilés – un refuge doux et inexpugnable, une maison de chaleur et de palpitations rapides – un talisman pour contenir toute cette glue étouffante – la dissoudre de tiédeur ?) Le corbeau, quand il vient, il surgit comme ça – je le sens juste un peu - avant qu’il arrive – souvent c’est le soir - en haut de l’immeuble quand je regarde penché à la fenêtre - je vois le goudron - le parking en bas qui attend – lui - l’oiseau noir, il me donne envie de sauter pour que tout s’arrête – ou bien alors m’élancer en plein vol – un caillou que tu jettes loin dans le ciel - mais je pense à ma petite – oui elle a 7 ans – elle va à l’école - c’est la dernière - alors je recule – je ferme la fenêtre - je prends la bouteille – je bois c’est ça – des fois au goulot – direct - je passe les soirées et les week-ends à boire quand le centre est fermé - je mange presque plus rien – ça me dégoûte – et puis j’ai pas envie – je réchauffe juste une brique de soupe - je reste allongé sur le lit et je bois - je sors juste pour acheter de l’alcool – de la vodka, ou du whisky – des cigarettes - combien de bouteilles ? - je sais pas Jacques je sais pas – et puis il y a aussi la grande en Italie, elle fait des études à l’université - elle va venir me voir mais elle m’a écrit – elle dit que si je continue de boire elle viendra pas – mais moi, je suis foutu maintenant je peux plus travailler – si tu m’avais vu avant, Jacques , si tu m’avais connu, j’étais chef – combien de couverts ? – plus de 100, en trois services parfois, tu sais – oui c’est un sacré boulot – des responsabilités – et les commandes c’était moi aussi – pas intérêt de me tromper - on finissait très tard ! – bien plus de minuit et puis fallait aussi tout ranger, tout préparer pour le lendemain – la plonge – balayer – dresser les tables – j’étais fier, j’ai travaillé en Suisse, partout – le premier restaurant en Italie avec l’associé, on a dû le vendre, ça marchait pas – c’est obligé il voulait pas ouvrir le soir – pourtant les restaurants ça se remplit quand, hein, si c’est pas ouvert le soir ? – c’est là que ça marche le mieux – sinon c’est pas la peine ! - et après à Lyon j’ai pris la tuberculose – mais avant je travaillais – je travaillais toujours et le patron était jamais content, jamais assez. Il disait faut aller plus vite, il aimait pas quand les clients traînaient à table, il donnait tout de suite la note – fallait remettre des couverts – tout de suite. Je voulais m’en occuper bien de ma femme et des enfants – mais elle comprenait pas – elle voulait toujours plus – toujours commander - je sais que je bois trop – c’est une tentation pour les cuisiniers – oui, toujours - il y a toujours de l’alcool tout près - pourquoi elle est partie ? – pourquoi elle m’a fait ça de partir avec la petite ?– la grande elle fait des études – des grandes études – oui c’est bien, je suis fier – tu penses ça, tu crois vraiment que j’y suis bien un peu pour quelque chose – que j’ai bien le droit d’être fier de moi – tu le crois vraiment Jacques ? – ça me fait plaisir que tu dises ça - c’est vrai tu as raison - le fils lui il fait rien, il est venu avec sa copine, toujours il me demande de l’argent – mais j’en ai plus moi de l’argent – avec l’AAH (Allocation Adulte Handicapé), il te reste rien quand tu as payé le loyer, de quoi manger et les habits – Oui je sais il est grand lui aussi, tu as encore raison, il faut qu’il apprenne à se débrouiller, mais c’est quoi un père qui ne peut pas aider ses enfants ? C’est rien Jacques - ça me fait honte quand il demande et que je dis que je peux pas, que j’ai pas assez. L’autre jour je lui ai donné 20 euros parce qu’il arrêtait pas d’insister. Je voulais pas – je lui disais regarde tu vois bien qu’il y a rien ici, qu’est-ce que tu attends pour travailler, tu es jeune, moi je suis usé, je suis fatigué, je suis malade - je sortais juste de l’hôpital - et lui il a crié que si je buvais pas autant – si je fumais moins - j’en aurais de l’argent – et que je lui donnais jamais rien – que je pensais qu’à moi ! - Un soir je suis rentré oui j’avais trop bu et on s’est disputés, je lui ai dit pourquoi tu me respectes pas ? – j’étais énervé et ivre alors je l’ai poussée, sa tête s’est cognée contre le mur – elle a glissé, elle est tombée – j’avais pas fait exprès c’est parti comme ça – j’avais trop bu - et c’est après qu’elle a voulu me quitter – moi j’avais honte mais elle me respectait pas - mais quand même j’ai honte - un homme ça bat pas une femme – je voudrais qu’elle revienne avec la petite - la grande j’économise pour lui envoyer de l’argent, elle va venir d’Italie – c’est là qu’on s’est mariés – oui elle est italienne ma femme – je veux pas qu’elle ait honte de son père, faut que lui donne des sous – qu’elle vienne me voir quand elle sera là. Des fois j’ai la petite pour le week-end, alors je fais attention – je bois pas trop – j’achète pas de whisky – juste de la bière et du café - je fais des dessins avec elle – elle dort dans la chambre – je lui mets un matelas à côté du lit - je voudrais qu’elle aille à l’école coranique – qu’elle apprenne à lire et à parler l’arabe – c’est important ça – mais je veux pas qu’elle joue dans le coin ici – il y a beaucoup trop de voyous - des gens qui cherchent des histoires – moi je sors pas dans ce quartier sauf pour aller acheter l’alcool et de quoi manger – et j’ai aussi un copain – il vient me voir des fois – on parle beaucoup - toute la soirée – il est venu ici aussi – tu le connais ? - quand je viens à l’hôpital, c’est lui qui s’occupe du chat – cette fois il l’a pris chez lui, il sait bien s’en occuper – c’est le chat de la petite mais quand elle est partie, ma femme a pas voulu l’emmener, alors je l’ai gardé – j’y fais attention, c’est le chat de la petite – c’est bien de te parler Jacques – avec le docteur elle a pas le temps – elle demande toujours : alors comment ça va le traitement ? – moi je dis ça va – parce que si je dis que ça va pas elle veut me faire rentrer à l’hôpital et moi j’aime pas – parce qu’il y a le chat – et aussi la petite qui vient parfois le week-end – un mois que je l’ai pas vue maintenant – c’est long tu sais Jacques un mois.
Il est grand et amaigri mais ses épaules demeurent larges, un bel homme, son port majestueux, maintenant soufflé, miné, sapé de l’intérieur ; la chair mystérieusement désagrégée, radicalement décapée, réduite à une mince feuille de peau blêmie, tendue jusqu’à maintenant racler les os. Sous ses yeux foncés, tout ce noir et celui en réplique des joues en creux, ce soir piquetées de gris. Il bouge à peine, assis sur cette chaise métallique et dure dans la petite salle d’attente aux murs blanc-cassé. Son visage s’anime pourtant quand il égrène bouts d’images et fragments de vie, changeant comme ces paysages de montagne transformés au passage des nuages, tour à tour ensevelis de pénombre ou bien inondés de lumières vives et scintillantes, trempés de couleurs. Il a conservé son vieux blouson marron imitation cuir, râpé aux coudes, élimé au bout des manches tâchées. Autour de nous la nuit trouble et éloignée de ceux qui dorment s’incruste. Peut-être en reste-t-il un ou deux plantés devant la télé à l’autre bout du couloir – l’écran muet là-bas projette et réfléchit ses flaques silencieuses et colorées sur les vitres du salon, en poursuit l’épandage sur le mur en face. Partout s’élèvent, teintées de vert glauque, les lucioles légères et régulières des tirs de défense anti-aérienne, leurs chapelets de pointillés évanescents, les éclats de mortiers ou les comètes des missiles – inépuisables feux d’artifices militaires - leurs guirlandes nocturnes déployées au front des villes en miettes - les carcasses d’immeubles et leurs ultimes décombres – pitoyables moignons pétrifiés aux flashs des cieux de guerre ordinaire. Frappes supposées chirurgicales ...
C’est un travail que j’ai toujours aimé tu sais – cuisinier – comme mon père – des fois il m’emmenait dans le restaurant à Tunis – j’étais là et je regardais – il m’expliquait – mais ma mère elle nous laissait dans la rue – elle s’occupait pas – quand j’étais gosse je faisais le porteur d’eau – je vendais l’eau dans la médina et surtout au stade les jours de match – les gens m’appelaient - ils buvaient et dès fois ils payaient pas – j’étais tout petit alors je pouvais rien faire – ils m’appelaient, par ici petit, viens, oui regarde donc, mais dépêche-toi enfin, par ici - puis ils buvaient –riaient – et me chassaient – allez va-t’en – arrête donc de mendier – va-t’en - ou aussi je vendais des fleurs au cimetière, je me mettais à l’entrée avec les bouquets et je vendais les fleurs, mais des fois c’est un plus grand qui arrivait et il prenait tout l’argent.
Je palpe la chaleur vibratile de la ville – sous sa nappe les sentes sombres et indénombrables d’un souk bigarré et bruyant - un gamin filiforme - porteur d’eau en guenilles aux travées d’un stade – peut-être El Menzah, puis le gosse en hardes et en fleurs circule entre les tombes d’un cimetière assiégé de vendeurs à la sauvette, et à d’autres confins se perd le regard pour lui absent d’une mère qui l’a oublié à la rue. Le corbeau l’entoure sans doute de ses ailes depuis si longtemps, ma tête en récolte ce soir-là un à un les pauvres mots - leur fracas de plumes - les oripeaux de honte et d’abandon dans lesquels il se débat, et toutes ses histoires nous filent un sillage commun, comme une traîne d’onde et ses frissons ; alors on navigue. Depuis nos chaises métalliques et l’écran un peu sale des murs on prend le large, avec la grand-voile des mots pour s’arracher à la cité minable – regagner comme en tirant des bords les émois d’enfance et leur terre d’exil, les souvenirs et leurs médaillons dépaysent suffisamment pour ressembler quand même à un paradis avec ce goût de perdu qui les authentifie. Un Eden aux couleurs de misère et d’attente mais un eldorado de gosse quand même ...
Tu m’embarques aisément Mohammed - tu sais comme personne feuilleter devant moi les pages de ton livre d’images et tu les fais danser frêles tristes et fragiles comme une enfance pétrie de soleil et de solitude ou tituber assombries et boiteuses dans ma tête devenue poisseuse et lourde.
Je ne sais toujours pas à cette heure tardive où tu ressurgis d’où te venait cette puissance d’évocation, tous ces fragments de toi tu les agitais comme un marionnettiste articulerait des lambeaux d’histoire au bout de ses ficelles. J’ignore comment tu orchestrais cette machinerie mais tu semais des graines inoubliables, une germination en attente.
Oui j’y suis allé pour l’enterrement de l’oncle – quand ? – à peu près deux mois – je crois - c’est ça. Oui toute la famille, j’ai vu tout le monde et aussi Nadia, ma sœur aînée. Elle a pris soin de nous quand on était gamins. Ma mère, je l’ai aperçue d’abord derrière une fenêtre, de loin, et quand je me suis approché d’elle je savais que je trouverais pas les mots et en même temps je regrettais. Elle m’a pas vu arriver – ils m’ont demandé comment ça allait et les nouvelles de la France – j’ai dit que ça allait mais Nadia elle a bien vu, elle a compris, elle devine toujours tout Nadia - un soir elle m’a dit que je devais arrêter de boire – tu dois te soigner Mohammed – tu as vu comme tu es maigre et ta femme - et les enfants ? J’ai attendu l’avion pour pleurer – ou bien c’était le soir là-bas quand tout le monde dormait. Mais ça va mieux maintenant Jacques, ça va mieux, le docteur, elle dit que je vais sortir bientôt, que je vais pouvoir rentrer. C’était bien de parler avec toi, je vais me coucher maintenant, je suis fatigué, je vais dormir, demain peut-être quand je la vois, elle me laissera rentrer. C’est long tu sais un mois.