Sur mon tracteur

Être conducteur d’engins à l’Office national des forêts.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


Au début

J’ai vu le jour il y a vingt-quatre ans dans un petit village encaissé dans la forêt, où il n’y a plus rien maintenant, ni magasin, ni auberge. C’est à trente kilomètres d’Héricourt (près de Belfort, en Franche-Comté). J’y loue aujourd’hui un petit appartement. Depuis le départ de chez ma mère, j’ai déménagé cinq fois, toujours dans le même périmètre. Ici, on ne voit pas souvent le soleil, à Saint Dizier l’Evêque, situé dans un val entre deux collines, ils n’ont le soleil qu’entre 12 et 14 heures ! Ma ville est petite et moins jolie que Belfort mais il y a quand même un Leclerc, un super U et un Lidl. Depuis trois ans, je passe la plupart de mon temps sur mon tracteur. La première fois que j’y suis monté, j’avais six ans – c’est souvent le rêve des petits garçons.

Dès mes dix ans, j’ai été en colonie de vacances avec mon grand frère – il est parachutiste à Carcassonne maintenant – dans un centre équestre ; on y revenait chaque année. J’ai passé le BAFA et j’ai été animateur dans le même centre. À dix-sept ans, juste avant l’apprentissage, j’ai dû arrêter l’animation mais j’y suis retourné pour les vacances car j’adorais conduire la roulotte tirée par deux chevaux, les gamins à l’arrière étaient heureux. Conduire est une passion, il faut dire que c’est dans l’ADN familial : mon grand-père et ma mère étaient chauffeurs de bus, mon père de poids lourds. Enceinte de moi, ma mère conduisait, cela a dû me marquer… Mon grand-père m’a énormément influencé, enfant, j’étais tout le temps avec lui, je faisais ses tournées dans le bus. J’ai un oncle qui travaille à l’Office national des forêts (ONF) et qui conduit un camion ; il m’a juste donné un coup de pouce pour être stagiaire, ensuite je me suis débrouillé tout seul.

Après le brevet des collèges, j’ai passé le BEP agricole travaux forestiers, fait un stage à l’ONF en 2008-2010, réussi mon BEPA (Brevet d’études professionnelles agricoles) et l’ONF m’a gardé pour préparer le brevet professionnel. J’avais un salaire, j’étais deux semaines sur le terrain puis deux en cours. C’était en 2010-2012, j’ai réussi et l’ONF m’a embauché à vingt ans. Comme on compte l’apprentissage j’ai déjà six ans d’ancienneté.

Pendant un an et demi, j’ai été ouvrier forestier/sylviculteur puis un poste de conducteur d’engins s’est libéré, j’ai postulé et l’ai eu. Depuis trois ans et demi je travaille donc sur ce tracteur. J’en suis très fier et heureux. En interne, j’ai passé le permis poids lourds, j’aurais voulu que la formation ne s’arrête pas tellement cela me plaisait !

Mon tracteur

Souvent, les automobilistes se plaignent de la présence de mon tracteur sur les routes, je comprends bien que ça ralentisse leur cadence mais s’ils n’aiment pas les tracteurs, il ne faut pas vivre à la campagne. Et puis je n’ai pas le choix, ce n’est pas une voiture de course ! En règle générale, je trouve qu’on ne s’intéresse pas à mon travail ou alors on ne l’estime pas trop. Personne ne me pose jamais de questions sur ce qui constitue mes journées. Ce que je fais demande pourtant de la délicatesse et une grande précision ; je ne manie pas un bulldozer, loin de là.

Tous les matins, je fais le plein de fuel de mon tracteur. Dans ma voiture, j’ai 250 litres de fuel, cela correspond à trois ou quatre jours de consommation. J’ai une pompe avec laquelle je remplis le réservoir de mon tracteur. À moi aussi d’entretenir mon tracteur, c’est un matériel hyper fragile. Quand je prends des vacances, je le range à l’entrepôt. Le bon état de mon tracteur est essentiel. C’est un Valtra, une marque finlandaise. Pour anticiper les problèmes, la firme nous a envoyé des questionnaires à nous, conducteurs, et a fait en sorte de remédier aux difficultés rencontrées : pour la climatisation, ils ont même testé le nouveau modèle dans le Sahara ! D’après ce que je sais, il y aura un petit réfrigérateur dans la cabine qui devrait être un peu plus grande, je pourrai davantage étendre mes jambes – je les ai toujours pliées même assis à une table, c’est devenu une habitude.

Au milieu de la forêt

Toute la journée, je suis dans un espace fermé au milieu de la forêt. C’est un travail solitaire, avec de bons comme de mauvais côtés. Ce n’est pas spécialement agréable de manger son sandwich dans la cabine, c’est parfois difficile d’être seul face à des difficultés, quand on s’embourbe par exemple ou quand on a du mal à repérer la parcelle ; mais quand le résultat du travail est bon, c’est mon résultat et je peux en être fier : c’est grâce à moi ! Pour mes chantiers, le conducteur de travaux me donne les fiches de consigne, va repérer avec moi la parcelle où travailler si elle est nouvelle. Quant au reste : je m’organise seul.

Je fais beaucoup de cloisonnements, c’est tracer des voies en forêt pour en faciliter l’exploitation. Après moi viennent les pelleteuses. La première étape pour faire les cloisonnements, c’est le broyage. Pour cela, je retourne le siège, c’est un travail en poste inversé ; les quatre pneus du tracteur sont montés à l’envers, comme si on travaillait en marche arrière. Je dois nettoyer le terrain dans le but de protéger les nouveaux plants de merisiers et de chênes, cela demande de l’adresse. Il faut bien sûr respecter les chemins pédestres et équestres qui sont nombreux dans cette forêt du pays de Montbeliard où il y a des points de vue superbes !

La forêt c’est vraiment mon monde, quand je suis dans mon tracteur je pense avant tout à ce que je fais. Surtout quand il s’agit d’un travail de création de cloisonnements, il faut être concentré sur l’axe. Le cloisonnement doit être le plus droit possible, on juge à l’œil, au feeling, c’est prenant mentalement, j’ai appris cela sur le tas. Il m’arrive quelquefois de travailler trois jours sur un même chantier. Il faut être bien dans sa tête, ne pas commencer à gamberger, c’est la même chose pour les travailleurs sylviculteurs.

Mon travail n’est pas éprouvant physiquement, c’est autre chose : se concentrer, évaluer la pente, savoir si on peut passer ou pas. Quelquefois cela peut devenir dangereux. Il y a deux ans, sur une commune proche de l’Alsace, je devais intervenir sur une ouverture de piste pour que les camions et grumiers puissent passer tout droit dans la forêt et retrouver la grande route sans faire de nombreux détours. J’étais donc en première ligne pour broyer mais le sol était truffé de munitions de la Deuxième Guerre mondiale : panique à bord ! Heureusement, j’étais suivi de près par la pelleteuse et le conducteur a prévenu la gendarmerie. Je me suis retrouvé déshabillé puis recouvert d’une combinaison blanche et emmené à l’hôpital. J’ai eu les honneurs du journal local L’Est républicain ! Les démineurs ont fait sauter une autre grenade au phosphore, il n’y a pas eu de drame mais c’était tendu car on était à vingt mètres du gazoduc.

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Chez moi, je joue de la guitare et de l’accordéon. Je n’ai jamais appris la musique, je fais cela à l’oreille. Je ne m’intéresse pas particulièrement à la politique, si je vois un journal traîner, je le lis mais n’en n’achète pas souvent. Quand j’écoute les discours des hommes politiques à la télévision, cela me semble éloigné de mon monde. J’ai l’impression qu’ils ne s’adressent pas à moi, en fait. Pourtant, je suis là.