La plante à Walter

21 heures. Presque à l’extrémité du long couloir segmenté par des doubles-portes coupe-feu toujours closes, un gros pot en plastique mauve invisible (personne ne le voit vraiment, noyé qu’il est dans les pas qui passent). La terre est recouverte de gros galets en désordre et en forme d’œufs, un peu blêmes, séparés par endroits de filaments et trous noirs irréguliers. De ce chaos surgit une tige épaisse et dégarnie vers le bas, la plante verte d’environ 70 cm de hauteur, aux très longues feuilles fines, pointues, lisses et brillantes, presque glacées, veinées en leur centre d’une double nervure blanche. Après enquête personne n’en connaît le nom mais la question amuse. Incongrue. A cet endroit une porte rouge-brique entrebâillée sur les carreaux gris ouvre à droite sur le parallélépipède-rectangle du bureau infirmier (16 pas en longueur, un peu moins de cinq en largeur) ainsi que sur le porte-manteau juste à côté de l’entrée. Il est toujours surchargé d’un mélange touffu de blouses, vestes d’hôpital ressurgies en hiver et vêtements de ville accrochés à la va-vite, manteaux encombrants, doudounes et écharpes, en plusieurs couches confuses mais cependant séparées (blouses blanches toujours sous la couche d’habits dits civils, tout aussi entremêlés mais en surface). Le plumage du porte-manteau se modifie donc au fil des entrées et des sorties mais demeure obstinément baroque surabondant et peu hygiénique. On ne voit que son pied circulaire et noir et un tout petit bout de sa hampe. Le bureau est également pourvu de deux portes de couleur identique (souci d’harmonie ?) à chaque extrémité de la base d’un U qu’il souligne. Il est dans ses deux longueurs parcouru de grandes fenêtres. Donnant vers l’intérieur du U, 12 baies vitrées – dont au centre 2 plus étroites – avec vue sur le couloir qui borde le patio, glacial en hiver, c’est le coin réservé aux fumeurs. De chaque côté du patio la distribution en U se ramifie ensuite en deux branches hérissées de 12 chambres de chaque côté. La numéro 12 est la plus froide. Deux sont condamnées pour humidité et moisissures, le bâtiment est de construction récente (3-4 ans).
Sous ces mêmes baies vitrées sur toute la longueur un grand plateau gris (ce dernier repose sur un alignement de placards dévolus à ranger diverses ressources et fournitures de papeterie - à aller donc chercher à genoux). Posés dessus trois ordinateurs, leurs trois écrans, découpent des brèches ou de drôles de loupes sur des tableaux et listes absurdes et impersonnelles, là deux personnes de dos, en blouses, courbées, occupées à taper cliquetis - cliquetis des observations dans les dossiers patients informatisés. Tout à droite une imprimante Laser volumineuse – puis juste à côté, 24 petits casiers en bois et leurs 24 noms - paquets de cigarettes, briquets, téléphones portables, flacons de parfum etc. Entre les ordinateurs des rangées de classeurs accolés verticalement en bandes vertes (claires et foncées) - rouges – noires - jaunes - bleues et de façon itérative les doubles ressorts blancs des cahiers à spirale. Parfois de grosses étiquettes rédigées à la main et au feutre (« Planning » en grasses lettres capitales et en noir délavé). Parfois de petites étiquettes, toujours verticales (obligeant à incliner la tête de façon douloureuse pour le cou et pour le coup), faites avec ces petites machines noires. Je lis : « ordonnances patients » – « cadres d’hospitalisation » – « prescription isolement » - « commande globale » - « urgences vitales » - « socle care » - « intérimaires ». Deux étiquettes cette fois, et sur fond jaune celles-là : une verticale surmontée d’une autre détachée au-dessus en barre horizontale. Intérimaires debout – couchés – vœu d’abondance ou aveu de misère ?) Enfin une étiquette pléonastique et hautaine en lettres noires sur rectangle blanc : « classeur dédié pour le suivi des injections retard ».
Au centre du bureau un assemblage de 5 tables dont aux extrémités deux semi-circulaires. Posés dessus d’autres classeurs et feuilles de « relèves », deux pots perforés de petits orifices décoratifs remplis de stylos bic, - surligneurs – ciseaux). Autour 14 chaises pliantes et tabourets, dépareillées les chaises, (certaines rembourrées confortables, d’autres en bois rappelant un mobilier scolaire) dont 5 sont repliées et appuyées à divers endroits, en particulier derrière la table et contre le mur du côté extérieur du U – tranché de grandes vitres à mi-hauteur. Vue cette fois sur le couloir qui traverse l’ensemble du pavillon et donne accès aux lingeries – offices – salles à manger.
A sa rive droite donc plante verte et porte rouge entrebâillée.
Je me demande quand se déplient les 14 chaises.
Ce soir une infirmière – une collègue est assise presque à l’extrémité opposée de la table. Elle attend que s’arrête le cliquetis-cliquetis pour me transmettre les informations utiles.
La lumière crue écrase tout et je me vois tout petit et de très haut dans la boîte jaune.

3 h 30 La porte rouge brique est toujours entrebâillée sur les carreaux gris. A droite le porte-manteau a changé de plumage, mais il demeure fidèlement surabondant. On dirait que les modifications ne peuvent l’affecter qu’en surface, ce qui est faux, évidemment. De toute façon dans la pénombre il n’est plus maintenant qu’une vaste masse informe et tâchée de blanc. Sur le plateau, devant les classeurs entre les ordinateurs mon thermos argenté et son Roïbos chaleureux et roux, parfum exotique, épices diverses (orange - cannelle ou zoulou mixte). Je suis de dos et je cliqueticlique – je relève la tête - regarde à nouveau et examine la boîte devenue obscure ; seuls demeurent une petite lampe de bureau, les reflets de deux des écrans, les ampoules du couloir extérieur. Les baies vitrées ne donnent plus à voir le patio, les stores sont baissés. L’éclairage automatique à détection de mouvements a signalé à intervalles réguliers des passages dans le couloir et déclenché nos interventions, incessantes cette nuit.
Personne autour de la table ovale.
J’ai mal à la nuque et à l’épaule gauche.
Je me lève, mesure la pièce, 16 pas en longueur, un peu moins de 5 en largeur, E. me regarde étonnée.

5 soirs plus tard, 21h
La porte rouge-brique décrit un angle de vingt-cinq ou trente-cinq degrés, à vue d’œil qui ne saura jamais vraiment jauger comme ça la mesure des angles et autres géométries : alors part de gâteau ou triangle retourné de vache qui rit prélevé sur le carrelage gris. Le porte-dépouille tout à droite a levé l’ancre - avec sa voilure blanche - ses oriflammes et ses défroques civiles… Parti faire son tour du monde en solitaire - mât noir dressé fier sous toutes voiles dehors - à s’ébrouer en étendues immenses de brume et de nuit du haut de la vigie. Et s’il y avait par là-bas une lune à boire - un miel sauvage dans sa coupe de nacre - tête renversée - une mer à chevaucher - ferait frissonner d’aise d’aventure et d’espace nos carcasses usées et sédentarisées.

3h
Au début des 16 pas - tout à la gauche du bureau – une obscure alcôve miniature fait sécession. Côté couloir le lavabo inox à deux bacs étroits et égouttoir rainuré à droite - souvent encombré de tasses - à gauche le flacon de solution hydro-alcoolique avec son petit tuyau distributeur bleu-vert et fin - actionné par pressions déterminées sur sa tête lisse de bouton-poussoir ; le tout surmonté des distributeurs muraux de savon et de serviettes sèche-main en papier blême et rêche. A droite la machine à café noire et aluminium - au-dessus sur l’étagère les filtres dans leur emballage cartonné vert foncé et la marque balafrée en blanc sur fond rouge vif - la boîte métallique qui, on me l’a fait remarquer, même vide sent le café – le saladier plastique débordant de mugs empilés entrechoqués ébréchés identifiés étiquetés pour ceux qui … - la petite coupelle en verre et ses morceaux de sucre - chacun bien plié rabougri rapetissé - les boîtes allongées jaunes vertes et bleues des infusions et thés sous mince pellicule de cellophane - en face côté patio les bannettes en plastique gris translucide pour le courrier du personnel. Tout ça vu archi-vu connu reconnu et deviné dans un fouillis confus de pénombre brouillonne. Partout - glissées dans les tiroirs - posées sur les casiers - vautrées sur les bouts d’étagère vacants - froissées, empilées, emmêlées, les blouses maintenant délaissées - leur pâleur fripée de fœtus mutiques errants dans les limbes grises.
Brandille dedans.
Des jours et des nuits plus tard
Et puis toi aujourd’hui qui as lu et m’écris : « La plante, personne ne sait ce que c’est… C’est juste la plante à Walter … enfin juste façon de parler… plusieurs personnes en ont fait des boutures pour mettre ici ou là, chez eux, voire même à la Maison des Usagers… »
Walter c’est un infirmier. Il travaillait là bien avant moi. Un grand gars sportif qui venait en vélo et faisait de l’aviron. Et puis faisait bien penser et aussi tricotait vite de l’amitié on m’a dit. Fauché une nuit en rentrant du travail, se dépêchait peut-être, était éreinté peut-être, le lendemain devait tôt revenir.
Alors, le nom, toi maintenant, tu le sais : « la plante à Walter ».