Comme un pingouin

« Peut être chacun de nous n’a-t-il qu’une seule chose à dire dans sa vie, et ceux qui ont tenté de parler plus longtemps furent de grands ambitieux. Combien je regrette davantage le silence irréparable des millions d’âmes qui se sont tues ».
Pierre Louÿs

Curriculum Vitae

Novembre 1997 à janvier 2001 : Vendeur de fruits et légumes
Cœur Primeur - Marchés de Lille et Arras

Juillet 1998 : Distributeur de journaux gratuits et de prospectus en boite aux lettres
Le galibot - Halennes les Haubourdin

Juin 2000 : Nettoyeur des filtres à arsenic de four à cristal
Cristallerie d’Arques

Juillet-août 2000 : Ramasseur de tomates et de melons
Au jardin de Bonnissol - Roman sur Isère

Septembre 2001 et 2002 : Vendangeur
Maison Perrachon - Juliénas

Octobre 2000 : Préparateur de commande
SEDPA - Pérenchies

Septembre à décembre 2001 : Ouvrier à la chaîne (mise en carton de meubles en kit)
Demeyere - Lompret

Juillet à octobre 2002 : Ouvrier à la chaîne (mise en carton de meubles en kit)
Demeyere - Pérenchies

Juin à septembre 2003 : Ouvrier à la chaîne (emballage de frites surgelés)
Clarebouts Potatatoes - Neuve Église

Octobre 2003 à mai 2004 : Téléconseiller pour le catalogue "temps L"
Temps L - Wambreschies

Décembre 2003 à janvier 2004 : Vendeur et démonstrateur en literie
Auchan - Faches-Thumesnil

Août 2004 à avril 2005 : Téléconseiller pour les Renseignements Téléphoniques
France Télécom - Lille

Octobre 2005 à nov 2006 : Chargé d’affaire pour l’installation de bornes d’informations voyageurs
INEO – Lesquin

Mai à juin 2007 : Ouvrier en biscuiterie industrielle
Popelier - Wervik

Juin à août 2007 : Ouvrier agricole et de boucherie en élevage de porcs bio
Ferme du beau pays - Borre

Juin à octobre 2008 : Ouvrier à la chaîne (emballage de légumes surgelés)
Pinguin - Westrozebecke et Langemark

Février à juillet 2009 : Télé conseiller en épargne salariale
Acticall - Villeneuve d’Ascq

Février à mai 2010 : Ouvrier à la chaîne (emballage de légumes surgelés)
Pinguin - Westrozebecke et Langemark

Juin 2010 à août 2012 : Téléconseiller en assurance service sinistre
Référent du service d’Assurance Carte Leroy Merlin
Solly Azar - Lille

Septembre 2012 à déc 2016 : Créateur gérant d’une entreprise de restauration rapide ambulante de qualité.
La Brasserie Nomade - La Chapelle d’Armentières

Vous vous demandez ce que tout cela veut dire ?
Vous venez de lire mon CV.
Je n’ai rien inventé, rien retranché non plus. J’ai vraiment fait tous ces métiers.
Toutes ces expériences mises bout à bout tiennent plus d’une liste à la Prévert que d’un plan de carrière. N’essayez pas d’y voir une logique, il n’y en a pas. J’ai fait comme j’ai pu pour me frayer un chemin dans cette vaste entourloupe qu’est le monde du travail. Question de génération probablement.
Quinze années de contrats précaires entrecoupées de périodes de chômage. Quelques belles réussites, de vrais postes à responsabilités et beaucoup de sous métiers. Je n’ai jamais réussi à trouver ma place.

J’ai 37 ans et il me vient déjà des envies de retraite anticipée. Je jette l’éponge, je me déclare officiellement inapte au travail. On ne m’y reprendra plus. Du moins, je n’ai plus envie de travailler pour eux.

J’ai commencé à travailler à l’usine pour financer mes voyages au Togo. J’habitais chez mes parents et je travaillais 6 mois pour partir 6 mois en Afrique. J’acceptais ces missions d’intérim parce qu’il y avait une contrepartie alléchante. Je pensais trouver un travail digne de ce nom, dans une association ou une entreprise dès que je serais rentré. C’était presque une formalité. Mais tout ne s’est pas passé exactement comme prévu.

A l’époque où tout a commencé, tout le monde autour de moi était pressé de trouver un travail. Persuadés que c’était essentiel à la réalisation de l’homme moderne. Il a bien fallu que je suive le mouvement bien que je n’en sois que moyennement convaincu. L’heure n’était plus à l’oisiveté. J’avais besoin d’un salaire pour réaliser certaines choses qui me paraissaient importantes.

Les gens semblent tous vouloir la même chose, si peu y accèdent et ceux qui y parviennent sont peut être les plus à plaindre. J’essayais de les imiter, de faire comme tout le monde.
Tout cela avait l’air simple, suivre un chemin tracé que d’autres ont déjà emprunté. Choisir ses études, être pragmatique, se dénicher un poste, obtenir un contrat à durée indéterminé, et vaquer à ses occupations. Gravir les échelons, maîtriser les codes de l’appartenance sociale. Jouir de ses moyens, les exposer et devenir quelqu’un.
Le sempiternel refrain : belle maison, belle berline, mariage d’amour, 1,8 enfant pas plus, vacances en bord de mer, sports d’hiver indispensables. Et toutes les photos qui vont avec, qu’on affiche sur les pêle-mêle dans les entrées des maisons achetées à crédit et depuis peu sur facebook.

Sans que tout cela ne soit écrit ou ne soit dit, chacun est bien conscient de ce qu’il faut faire.
Nous devions laisser, chacun notre tour, nos oripeaux d’adolescents, sacrifier bien plus que nos rêves d’enfants. Il fallait progresser dans une sorte de marche en avant forcée. Les regards réprobateurs posés sur ceux qui s’écartent du modèle suffiront souvent à faire rentrer les plus récalcitrants dans le rang.

L’avenir paraissait tellement simple pour les autres et tellement compliqué pour moi. Je ne voyais pas l’intérêt de se vautrer dans ces vies étriquées, d’y sauter à pied joint en renonçant au reste. J’étais pétrifié, apeuré par ces perspectives et d’une lucidité parfaite sur l’étroitesse de l’avenir qui nous tendait les mains. Si peu envie de me mêler à ce monde-là, dans lequel il faut jouer un rôle, jouer des coudes, prendre ses responsabilités. La tangente est tellement belle que j’ai essayé de la prendre dès que l’occasion m’était donnée.

Je n’ai jamais eu d’ambition. J’ai fait des études parce qu’il fallait en faire, en histoire parce que ça me passionnait. Comme je passais sans difficulté les examens, les années universitaires s’enchaînaient. Je ne pensais pas en faire carrière, mais mon niveau d’études devait me permettre de me trouver comme tout un chacun un travail dans une association ou dans une entreprise.

J’ai commencé mes recherches la fleur au fusil. J’ai sélectionné les emplois, placer la barre haute. Puis de refus en refus, je me suis lassé. Je n’ai pas été pris et j’ai cherché plus bas. De plus en plus bas.
Artisans du Monde, Terre de Lien, Norabio, Cap Humanitaire, toutes les associations autour desquelles je gravitais en tant que bénévole m’ont répondu non. Combien d’entretiens j’ai passés ? J’étais plutôt bon, mais jamais assez, toujours deuxième. Du moins c’est ce qu’on me disait.
"Désolé, mais je ne me fais pas trop de soucis pour vous, avec votre CV, vous allez trouver." Moi-même je n’étais pas inquiet.
Il suffisait d’être le premier au moins une fois. J’aurai ma chance, un jour. Quoi qu’on en dise, les échecs aux entretiens sont durs à encaisser et on dégringole vite.

Puisque vous ne vouliez pas de moi, je suis allé cogner à d’autres portes moins dures à ouvrir. J’ai mis de côté de beaux diplômes qui ne me servaient à rien. Je n’ai plus possédé que ma force de travail. Le fait d’avoir fait des études devenait presque un handicap. Devant le recruteur de l’agence d’intérim, il vaut mieux ne pas trop se la ramener. Ça parait louche d’accepter un travail à l’usine alors qu’on est plus diplômé que lui.

J’arrivais dans ces usines avec la certitude que je n’y passerais pas ma vie. Ce qui constitue un net avantage sur les autres ouvriers. Je n’avais pas idée de ce qu’elles abritaient vraiment. Je ne savais pas comment ça fonctionnait, les rapports de force, la soumission. C’est de cela qu’il s’agit, la soumission à l’ordre des choses et l’acceptation d’une certaine forme d’injustice. Comme si tout était déjà écrit. Trimer toute une vie à la chaîne. Je crois que je ne les comprenais pas vraiment. Mais je me disais alors que s’ils y passaient leur vie, je pouvais bien les accompagner un peu.
Et puis, ça a duré, je suis devenu abonné aux petits boulots. Incapable de me sortir de cet engrenage.
De fil en aiguille, j’ai renoncé à gravir les marches et je suis resté tout en bas de l’échelle en regardant benoîtement monter les autres.

Le fait de ne pas participer, de ne pas être admis, n’est finalement pas un acte volontaire. J’ai essayé de me lancer, de trouver le job et je l’ai parfois trouvé, mais une série d’actes manqués, de vraies déconvenues et de petits sabotages n’ont cessé de m’en écarter.

Si je raconte tout cela, ce n’est pas pour me plaindre de ma situation. C’est avant tout pour témoigner de ce que j’ai vu, de la pénibilité de ces emplois et de l’héroïsme véritable des gens que j’ai croisés. Un mélange d’admiration et d’incompréhension totale.
Je n’ai pas la prétention d’être leur porte-parole, ils n’ont rien demandé, ils ne se souviennent probablement pas de moi et ils se défendent très bien tous seuls.
Simplement, raconter ce que j’ai vu et ce qui me semblait déjà insoutenable dans ma tête de petit bourgeois mal dégrossi.
Je veux restituer un peu les sentiments, la rage et le dégoût que m’inspire le sacrifice de tant de vies. Ce récit est avant tout un hommage aux hommes qui travaillent, dont on ne parle jamais. Mais aussi une recherche de réponses devant l’injustice communément admise qui veut que certains ont le choix et d’autres pas.

Peu de gens savent ce que c’est. On se l’imagine, on se le représente mais on ignore ce que c’est. L’usine, le travail posté, la dure condition des manutentionnaires.

Première journée chez Demeyere. Une usine de fabrication de meubles en kit. La découverte de l’atelier avec tous ces attributs : la pointeuse, le vestiaire, l’horloge en plein milieu du mur et ce tapis roulant imperturbable, cette chaîne que rien n’arrête.

Une odeur prenante de sciure et d’étain. Ça sent la poussière, le métal chaud et la sueur mêlée. La vindicte des machines et le silence des hommes. Tout était déjà là.

Toutes les usines se ressemblent. Rien n’est visible de l’extérieur. Comme s’il fallait que tout reste caché. Ne pas révéler ce secret à la vue des autres hommes. Des ateliers aux plafonds hauts, froids, éclairés aux néons où la saleté et la suie se déposent dans chaque recoin. Tout se teinte de gris, même les visages.

La beauté ne sert à rien dans l’atelier. Les embellissements sont réservés aux bureaux attenants. Le seul paramètre qui compte, c’est la rentabilité. L’organisation scientifique du travail théorise la laideur des usines. Rien n’est prévu pour l’homme. Les architectes qui ont construit ces bâtiments semblent avoir oublié que des gens y passeraient une bonne partie de leur vie.

Les ateliers se succèdent, alignés dans le gris de zones industrielles au nom flatteur « parc d’activités des moulins de la Lys, ZA du bois ».

A l’usine, le silence est de mise, seules les machines ont droit à la parole. Elles s’expriment librement. Nous tentons de déchiffrer leurs bégaiements. Éternelle répétition de sons bruts, vides de sens. Même pas en rythme, aucune musicalité. Le balais des clarks et le bruit lourd, métallique qui couvre tout, qui vous enveloppe.

Je fais instantanément parti d’un ensemble, d’une chaîne humaine postée devant cette chaîne mécanique. Grâce à moi, tout tourne. Je suis un maillon indispensable à la bonne marche du monde.

PREMIÈRES USINES, PREMIÈRES CHAÎNES

Je prends ma place sur la chaîne. Il ne faut pas plus de quinze secondes au chef pour m’expliquer ma mission. Prendre une planche et la mettre dans le carton. Recommencer. Recommencer. Recommencer.

Jean-Claude est placé en dernier sur la chaîne, juste avant que le carton rempli ne soit fermé et collé par un automate. C’est un poste à responsabilité, du moins il le prend comme tel. Jean-Claude c’est Gérard Jugnot qui aurait maigri trop vite, lui laissant une moustache trop grande au milieu d’un visage décharné. Plus aucune trace de bonhomie. L’œil bleu profond, acide comme le lagon de l’île de Clipperton. Jean-Claude me parle peu et je crois que c’est préférable.
Damien est intérimaire comme moi. Il espère être embauché. Jean-Claude l’appelle « suce boule » parce qu’il fait du zèle pour obtenir son CDI. Damien habite au camping d’Houplines à l’année. Il a l’habitude des emplois pénibles. Il a travaillé dans les abattoirs en Belgique. C’est lui qui m’a dit que les Flamands payaient bien, mais qu’il fallait bosser dur.

Ma place sur la chaîne était entre Damien et Jean-Claude. Ce dernier vérifiait les planches et arrêtait la chaîne en gueulant si une planche présentait un défaut. Il ne râlait jamais sur moi, toujours sur la planche ou sur « suce boules ».

Nos pauses se passaient la plupart du temps en silence. Nous nous asseyions sur deux bancs qui se faisaient face, sans table au milieu. On se dépêchait de fumer le plus de cigarettes possibles en vingt minutes. Manger un morceau.

Au bout d’une semaine, une tournée d’inspection fait défiler les costumes cravates dans l’usine. Le patron et ses acolytes visitent leurs belles installations. Ils passent et repassent dans notre dos, s’arrêtent, discutent puis repartent. Pas un regard, pas une poignée de main, pas un signe de tête. Cet épisode me laisse sans voix. Nous sommes là, à travailler pour eux, à exécuter les basses besognes et nous sommes invisibles à leurs yeux. On a la fâcheuse impression de faire partie de la machine, de n’être plus que des bras articulés. Nous n’existons plus. La machine nous a digérés.
Pour faire taire une colère nouvelle qui monte en moi, je passe l’après-midi à saboter le travail.

Il était possible d’arrêter la chaîne en cas de nécessité. Il y avait une corde tendue tout le long du parcours. Il suffisait de tirer dessus pour déclencher l’arrêt d’urgence. De temps en temps, en me saisissant d’une planche sur la pile, je faisais exprès de la cogner sur une arête métallique. Le carton continuait son cheminement. Jean-Claude était obligé d’arrêter la chaîne le temps de changer la planche abîmée. Maudite planche. Trente secondes de repos.

Le travail n’a rien de compliqué, il faut juste suivre la cadence. On ne peut de toute façon pas aller plus vite que la machine. Le seul moment où il faut faire du zèle, c’est quand la chaîne s’arrête. Il faut se dépêcher de prendre un balai ou quelque chose. Les premières heures, on se dit que c’est plutôt tranquille. Avant qu’ils augmentent la cadence, avant que les planches ne te tombent des mains, avant que les semaines ne s’enchaînent à t’en déformer les avant-bras. Les troubles musculo-squelettiques progressent lentement.

Ce que j’aimais par-dessus tout, c’étaient les pannes mécaniques. Un problème sur la chaîne ou sur une pièce donnait lieu à un instant de grâce, le silence se faisait et nous étions au chômage technique.
Ça ne durait jamais longtemps mais c’était une petite parcelle de répit. Tous les chefs s’affairaient alors et tentaient de nous trouver une activité. Un jour que j’étais assis sur le rebord de la chaine, Greg le petit chef est venu me sermonner :
« -Tu dois pas t’asseoir, ça va pas ou quoi.

Travailler à la chaîne, c’est ne jamais voir un travail achevé. Tout est toujours à recommencer. L’opération n’est jamais aboutie, elle recommence sans cesse de sorte que l’on ne peut jamais être satisfait de son travail et en tirer une quelconque fierté.
Un ouvrier qui prendrait en charge toutes les étapes d’usinage d’un meuble pourrait en tirer une satisfaction une fois le meuble terminé. Je n’ai jamais vu un meuble Demeyere monté. Le carton qui arrive devant moi est toujours à remplir. A peine je le remplis qu’il disparaît, un autre dans lequel il manque ma planche prend sa place. Je remets ma planche, persuadé que cette fois le travail est fini. A peine je tourne la tête pour prendre la planche suivante que le carton est de nouveau vide.

Je repense à mes cours d’économie au lycée. Le taylorisme, le fordisme, l’organisation scientifique du travail. Toutes ces têtes bien faites qui ont cru bon de découper le travail en tâches distinctes pour gagner du temps. L’ouvrier ne bouge plus, c’est le travail qui vient à lui. Se faisant, ils ont ôté au travail toute sa dimension épanouissante pour ne garder que la part astreignante, aliénante.

Au terme de ma mission d’intérim, j’ai changé physiquement, mes jambes sont lourdes à force de piétiner au même endroit avec des chaussures de sécurité particulièrement inconfortables. Mon jeans est usé à l’endroit de la chaîne à force de frôler le tapis roulant. Mon corps mute sous la pression constante. Mon dos se tord et mon esprit s’embrouille.

Quelque temps après cette première usine, je vois une affiche à l’ANPE d’Armentières. Une agence d’intérim d’Ypres recrute pour travailler en Belgique. Le salaire est très largement supérieur au salaire proposé en France qui plafonne au SMIC. Je décide de passer la frontière.

ITINÉRAIRE

J’ai reçu un appel de Konvert intérim.
« -Vous pouvez travailler aujourd’hui mais il faut être là dans trente minutes

Le rendez-vous est fixé à l’agence située dans l’usine. Chez Pinguin, les besoins en main d’œuvre sont tels qu’ils disposent de leur propre agence d’intérim. Nous sommes deux intérimaires à commencer aujourd’hui. Anne-Lise nous accueille rapidement, nous signons un contrat pour une journée de travail. Si nous sommes repris demain après-midi, elle nous appellera demain matin pour nous le confirmer. Elle nous remet notre paquetage, une combinaison de travail bleue et une paire de chaussures de sécurité neuves. Nous lui signons un chèque de caution pour les chaussures. Nous suivons Anne-Lise qui doit nous mener à notre poste de travail.
« Welcome to the machine »
L’usine est bordée par des champs à perte de vue mais une fois rentrés, entourés de bâtiment, plus aucune trace de nature à part ce flot continu des légumes surgelés.

Anne-Lise marche vite, nous trottinons derrière elle afin de ne pas nous perdre dans le dédale de bâtiments. Étant donné la taille des installations, il est vraiment possible de s’égarer. J’en ferai l’expérience dès le premier jour.

Longer le bâtiment de l’agence intérim, tourner à droite et s’engouffrer dans le long couloir central à ciel ouvert. Monter l’escalier de fer suspendu dans le vide, pousser la porte, vérifier son nom sur les listings dans la salle de pause, ressortir, pointer avec son badge, prendre à gauche, entrer dans le vestiaire, enfiler son uniforme, la combinaison bleue, les chaussures de sécurité et une charlotte en papier pour protéger les cheveux. Ressortir du vestiaire ainsi attifé et rejoindre la gentille dame de l’agence intérim qui nous attend dans le vestibule.
Nous reprenons notre marche en avant. Tout en marchant, Anne-Lise nous explique la mission : « il faut piquer les légumes avec une grande fourchette ». Jusque-là tout va bien. Ça n’a l’air de rien dit comme ça. Nous n’avons pas conscience de ce qui nous attend. La gentille Flamande nous précise que le travail est un peu dur et que les deux précédents intérimaires n’ont pas tenu plus de deux jours. Nous lui paraissons plus costauds et elle ne doute pas de nos capacités de résistance. Si nous menons à bien la mission, il y a du travail jusqu’à la fin de l’année et nous sommes en juin.

Prendre un petit escalier, tourner à droite, longer sur 100 mètres les tapis roulants qui transportent en sens inverse de lourds palox en bois vides. Tourner à droite, descendre quelques marches, passer les portiques pour badger puis reprendre à gauche, passer devant la petite salle de pause, descendre l’escalier de béton, tourner à droite et passer devant les bureaux des chefs. Nous arrivons dans la salle d’emballage. Une cathédrale d’inox et de vapeur. Une usine à elle seule. Monter un escalier en fer grillagé, pivoter à 180° et marcher jusqu’au deuxième escalier, grimper, nous sommes sur la passerelle à notre poste. Anne-Lise nous conseille d’utiliser des bouchons d’oreille mais il n’y en a plus dans le bac. Elle s’en va sans plus d’explications.

De notre passerelle, nous dominons la plaine des emballeuses. Le spectacle est saisissant. Les huit chaînes d’emballages situées en contrebas fonctionnent à plein régime toute l’année, 24 heures sur 24. 5 jours sur 7. Ces chaînes commencent par huit entonnoirs que nous devons alimenter en légumes.
Ici, on trie, on lave, on épluche, on coupe, on cuit, on surgèle, on pèse, on mélange, on ensache, on encartonne, on palettise, on inonde l’Europe de légumes surgelés dans une immense logorrhée multicolore.
Des carottes en rondelles, en bâtonnets, parisiennes, des mélanges de brocolis, de choux fleurs. Des petits pois, des haricots verts, mange-tout, beurre, plat. Tout ce que la région produit de légumes semble s’être donné rendez-vous ici. A en juger par les marques inscrites sur les sachets, vous y avez forcément goûté au moins une fois. Vous ne pouvez pas imaginer la force de frappe de cette usine, la vitesse de fabrication. Un process industriel rodé, tout est étudié, ça tourne en continue, ça ne s’arrête jamais. Pour alimenter ce mastodonte, il reste quelques hommes.

L’intérimaire que nous remplaçons est pressé de partir. Il râle quand on lui demande de nous montrer ce qu’on doit faire. Il nous explique brièvement le boulot : appuyer sur le bouton rouge pour faire monter un bac d’environ un mètre cube de légumes. Attendre que le bac bascule vers l’avant et se renverse automatiquement dans le grand entonnoir. Taper les légumes pour les faire tomber à travers une large grille. Appuyer sur le bouton jaune pour faire descendre le bac en bois et attendre l’arrivée du prochain.

Ça n’est pas plus compliqué que ça. Veiller aux flux de légumes. La responsabilité qui nous incombe est en fait énorme. Nous comprenons vite que si une chaîne s’arrête faute de légumes à ensacher, ça sera de notre faute et nous ne serons pas repris.
Les choses se compliquent très vite. Les petits pois si dociles qui se déversent tout seuls dans un bruit amplifié de sac de billes laissent bientôt la place aux carottes parisiennes. Je ne sais pas si les bacs sont restés plus longtemps au congélateur, mais les carottes sont agglomérées en un énorme glaçon, impossible de les séparer.
Comment perforer un bloc de glace ? Il faut se concentrer sur un point et gratter petit à petit avec la grande fourchette. La technique c’est de commencer par taper sur les bords du bloc pour qu’il bascule dans l’entonnoir.

Les légumes nous parviennent automatiquement. En contrebas de notre passerelle, les bacs arrivent tous par la même porte. Ils sont ensuite acheminés en bas des entonnoirs par un savant jeu d’aiguillage. Un gigantesque Tétris de légumes.
Quand enfin arrive la pause, je me perds dans les couloirs, je reviens à mon poste sans avoir trouver les vestiaires. Je suis resté dans la petite salle de pause, seul. Pour repartir le soir, je suis le flot des ouvriers qui regagne les vestiaires.

En Belgique les salaires sont plus élevés mais les contrats sont à la journée. Les Flamands ne rigolent pas. J’en ai fait l’amère expérience dès la première mission chez Popelier.

GERT LES POINGS SERRES

Il faut que je tienne le coup chez Pinguin. De toute façon, je n’ai plus vraiment le choix, j’ai plutôt intérêt à faire l’affaire, je viens de me faire virer de chez Popelier, une biscuiterie industrielle parce que je n’étais pas assez motivé. Pedro, le chef flamand, m’avait déjà prévenu une fois de faire attention, « je ne garde que les meilleurs » m’avait-il dit. Je ne balayais pas assez vite à son goût. Il n’avait rien à me reprocher quand la machine tournait et que je devais plier des grandes bandes de pâte feuilletée pour les mettre sur un chariot. Pour sûr, je suivais la cadence de cette foutue machine, mais en cas d’arrêt il fallait balayer des kilos de farine et des morceaux de pâte tombés au sol, et selon lui je n’y mettais pas toute la détermination et la rage de vaincre qui convenait à cette noble tâche. Je n’étais pas parmi les meilleurs chez Popelier. L’agence m’avait appelé un matin, « vous ne pouvez plus travailler chez Popelier, ils disent que vous ne travaillez pas bien ».
J’étais à l’agence une heure après, je les ai suppliés « demandez à Pedro de me reprendre, je vous promets de balayer mieux, j’ai besoin de travailler ». Je suis même allé voir Pedro, pour l’implorer, « je ferai partie des meilleurs, Pedro ». Il était étonné de me retrouver là. Je crois que c’est la première fois qu’il voyait un intérimaire le supplier pour reprendre sa place. « J’ai demandé à Sébastien et à Gert, ils m’ont dit que ça n’allait pas ». Ce sont donc mes collègues qui m’ont balancé, « Gert les poings fermés » comme je le surnommais à cause de ses mains qu’il avait du mal à ouvrir. J’ai mis du temps à comprendre pourquoi il avait un problème aux mains. En réalité, c’est parce que Gert avait occupé mon poste pendant des années à plier des bandes de pâtes feuilletées. Des milliers de tonnes de pâte feuilletée, il avait dû soulever, Gert les poings fermés. Je l’aimais bien Gert, il paraissait cool, même si nous n’avons jamais échangé un mot. Il était monté en grade et s’occupait de mélanger les ingrédients dans de grands pétrins. Deux blocs de margarine jaunâtre, un sac de sucre, trois grands sacs de farine, un bloc de levure et le tour était joué. La pâte était mise dans un entonnoir où une vis sans fond la faisait couler dans le laminoir. Elle ressortait en bandes régulières. On incorporait une sorte de beurre industriel à la couleur suspecte. La pâte était repliée une première fois pour couvrir le beurre, puis elle passait plusieurs fois au laminoir pour obtenir une pâte feuilletée pur beurre. Je ne t’en veux pas Gert.

LE BON NÈGRE

J’ai compris leur système aux Flamands, on ne m’y reprendra pas. Sitôt viré de chez Popelier, je harcèle Konvert pour qu’ils me retrouvent un poste. Ça sera chez Pinguin.
Désormais je serai un bon nègre, je ferai tout ce qu’on me demandera.

J’ai soif, tout le monde a eu droit à sa pause sauf moi. Je fais signe au chef
« Moi aller boire »
« Tu dois d’abord nettoyer bunkers, après aller boire »
Je marmonne entre mes dents « oui missieur »
Pas de problème puisque tu es mon maître pendant huit heures, c’est toi qui disposes de moi comme il te plaît.
Je reviens de pause quand il me tombe dessus :
« Toi pas nettoyer les trois bunkers »
« Ah non, je pensais que c’était juste celui-là »
« Ah, c’est pas bon, ça hein »
« Pardon, je vais le faire tout de suite, missieur »
Je travaille d’arrache-pied jusqu’à la fin de la journée et je prie pour que mon maître me garde auprès de lui. Il repasse vérifier la propreté des bunkers après mon nettoyage, il ne dit rien. Le maître s’en va sans m’adresser la parole, c’est bon signe.

LE MEILLEUR FRAPPEUR

Je suis devenu frappeur de légumes. Ce n’est pas une fin en soi de frapper des légumes, mais c’est un métier et ça s’apprend. Je reçus ma formation d’un des grands maîtres de la discipline, David. Trois ans de pratique. Il m’a tout appris des techniques pour en venir à bout. Comment creuser le bloc à certains endroits pour qu’il se fende en deux et qu’il tombe. C’est un combat entre toi et le bloc. Il faut taper sans s’arrêter avec ta fourche, ne jamais se laisser submerger par la colère, ne pas se laisser aller.
Le frappeur est respecté, il est au sommet de la pyramide, il domine la plaine. En dessous de nous, les femmes trient, nous on tape.
De l’enseignement de mon maître, je tirai une certaine fierté. Quand on voit enfin chuter le morceau de légume dans ce putain d’entonnoir géant, on se prend à rêver. Le maître redoutait que l’élève un jour ne le dépasse. Je le voyais jeter de petits coups d’œil à mon œuvre, mes coups de fourches redoublaient d’intensité. La plaine des emballeuses bruissait d’une rumeur inhabituelle. Partout dans l’usine on murmurait « tu as vu ce nouveau frappeur, mais qui est-il ? Il tape tellement fort », David s’efforçait de ne pas y prêter attention.
C’était mon troisième jour et j’étais résolu à lui montrer ma force, je voulais garder ma place. J’avais besoin de ce boulot, quel que soit l’effort à faire, on ne m’en délogerait pas cette fois. Je dois me montrer à la hauteur. J’ai donc défié mon maître. C’était à celui qui taperait le plus de bacs. Le combat avait commencé depuis peu et déjà David se sentait vaincu. C’est alors que l’incident a eu lieu, je n’ai jamais compris comment j’ai fait. Je me suis blessé. Une boule de la taille d’un œuf s’est formée sur mon coude. J’ai dû me résoudre à déclarer forfait. Quelle humiliation.
« Ça est un bursitis, m’a dit le médecin belge. « C’est dommage, ils étaient très contents de vous ! », m’a dit la dame de l’agence intérim.
Tu m’étonnes qu’ils étaient contents de moi, tu n’as même pas idée de ce que c’est, ta putain de fourchette, elle pèse au moins 5 kilos, dans le genre pénible, je crois qu’il y a pas mieux.

Je suis revenu 3 jours après, mon coude avait dégonflé mais il restait violet. David m’a regardé avec un grand sourire, il avait l’air content de me voir. Je me suis remis à taper sur les blocs. Il est venu vers moi pour prendre des nouvelles et me conseiller de ne pas taper trop fort. David est embauché, il n’a pas intérêt à se retrouver avec un intérimaire qui tire au flanc. A l’inverse un intérimaire trop zélé, plus rapide que lui ne lui convient pas non plus. Je ne veux pas perdre mon poste, désolé David mais c’est moi qui imprime le rythme. J’excellais dans ce défi physique, grâce à moi, les choses s’écoulaient sans encombre. La machine ne s’est jamais arrêtée quand j’étais là-haut.
Il fallait penser à autre chose, surtout ne pas réfléchir au cube, penser à autre chose, se prendre pour un compétiteur. Un gigantesque jeu vidéo où il faut taper des bacs qui arrivent de plus en plus vite.
Un matador. On s’y serait cru à cette putain de corrida, l’esprit dépassait la machine, c’était le seul moyen. La mise à mort prenait une certaine réalité quand le taureau est au-dessus de votre tête, surtout être prudent, ne pas le sous-estimer, le jauger, et savoir par quel bout le prendre. Le bloc de légumes vacille dans le palox de bois, il est prêt à tomber dans l’entonnoir. Alors le matador assène l’ultime coup, la dernière banderille et le bloc de carottes s’effondre dans un immense fracas. Les trieuses et les emballeurs lèvent la tête pour être sûr que rien ne leur tombe dessus. Il arrive parfois qu’une giclée de légumes passe par-dessus la rambarde et chute sur les tapis en contrebas. Je sens les regards approbateurs monter. La bête gît sur le flanc, immobile et vaincue. Il n’y a plus qu’à casser la carcasse à coup de fourche en se mettant de côté la queue et les oreilles.

Entre deux missions, j’essayais de trouver un meilleur travail. Quand je n’avais rien à me mettre sous la dent ou quand les salaires au SMIC français ne suffisaient pas, je rappelais Konvert.

PINGUIN DEUXIÈME

C’est Anne-Lise qui me reçoit à nouveau dans le petit préfabriqué qui sert de bureau à l’agence d’intérim.
« Bonjour Julien, comment ça va ? Vous êtes de nouveau disponible. »
Elle m’explique que j’étais prévu pour faire des octobins mais qu’elle va me mettre frappeur parce que c’est un poste avec une petite équipe et qu’il y a du travail tous les jours. Anne-Lise m’a à la bonne. Sur le moment, je suis un peu perplexe parce que les octobins, c’est plus facile que de taper, mais je comprends maintenant qu’elle m’a vraiment aidé. Je suis le seul intérimaire à avoir travaillé tous les jours en février. Freddy était amer, lui, l’ancien, 3 ans de bons et loyaux services chez Konvert et il n’a pas travaillé de la semaine. Merci Anne-Lise. Elle savait que je ne blaguais pas. Si j’étais de retour, on pouvait me faire confiance. Je ne l’ai pas déçue. Toujours à l’heure, plus ou moins souriant et aimable, discret, je travaille, sans m’arrêter, c’est ce qu’ils aiment, toujours en mouvement, jamais les mains dans les poches. Interdit. Je tape toujours plus fort quand les chefs circulent en bas, ça fait du bruit et ils s’en vont vite fait. Ils viennent parfois vérifier avec Anne-Lise, leur manière de jauger le bétail régulièrement témoigne bien de la sélection opérée, de l’écumage de la force de travail, on ne garde que les meilleurs.

VIE DE COUPLE

Dans un autre Pinguin, le petit, à Langmark, je travaille sous les ordres de Sandrine dans une équipe exclusivement féminine. Anne vient d’avoir un enfant avec Benito, cariste dans la même usine. Pour ne pas avoir à payer de nounou pour le petit Adam et continuer de travailler tous les deux, ils font les deux huit. Anne embauche à 6 heures, elle laisse ses hommes dormir. Benoît lui ramène le petit à l’usine, elle repart avec lui et commence sa deuxième journée de travail. La vie de couple de ces deux-là se limite à 22h heures à laquelle il rentre du boulot et 5 heures, heure à laquelle elle part bosser. Le repos des corps grille la priorité à toutes velléités amoureuses.

RENCONTRE AVEC L’EMPEREUR

Je viens de manger à la pause de 17 h. J’ai pris une petite cigarette dans la poche de mon manteau. Un des seuls moments de répit. Je descends le grand escalier pour me rendre à l’espace fumeur. Il y a un gars planté au milieu de la cour. Il me regarde et m’interpelle en flamand. Qu’est-ce qu’il me veut celui-là ?
« Moi français moi pas comprendre. »
« Tu vas où comme ça ? » J’ai la clope à la main, je peux pas lui mentir.
« Je vais fumer une cigarette »
« C’est pas l’heure pour ça »
« C’est la grande pause on peut fumer »
« Oui mais à quelle heure tu as pris ta pause. »
« A 17h20 » mon général et il est précisément 17h32, ça me laisse 8 minutes de sursis.
« Pourquoi tu ne vas pas en pause à 17h10 comme tout le monde ? »
« C’est pas moi qui décide, on me dit quand je peux y aller »

Martin le sous-chef arrive et ils parlent de moi un moment. J’ai vraiment l’impression d’avoir dit une connerie. Je reste là. Ils me font signe que ça va, je peux passer. Martin m’a sauvé la mise apparemment. J’hésite à leur demander si les 3 minutes que je viens de perdre sont reportées sur la prochaine pause.

Un intérimaire témoin de la scène m’explique qu’il s’agit du big boss en personne, l’empereur m’a adressé la parole. L’Empereur des pingouins. Il n’avait rien d’autre à foutre, fallait qu’il vienne m’emmerder moi. Il devait me suspecter de grappiller quelques secondes de pause, ça l’a rendu fou. C’est comme ça qu’on gagne de l’argent, je suppose. Il te met la pression d’entrée de jeu. Je bosse pour toi depuis un mois et demi, Monsieur pingouin, je m’esquinte et toi tu débarques et tu me gueule dessus sans faire les présentations.
Ils sont toujours là, les associés, les fils du grand créateur. Ils rôdent, ils guettent. Il y en a un qui va jusqu’à inspecter les bunkers quand je viens de les laver. Il espère sans doute y trouver une rondelle de carotte. Pas de chance, je ne te respecte pas mais je respecte les gens qui vont manger ta came, il m’arrive même d’en consommer.

J’ai eu la chance de rencontrer le père, le créateur de toutes ces usines. C’était pendant une panne de machine au petit Pinguin à Langmark. Je travaille à l’emballage. On fabrique des plats préparés pour une grande enseigne belge, des carbonnades flamandes avec de la purée, des endives au gratin, ce genre de plats pratiques pour les gens qui n’ont pas le temps et pas trop d’exigence gustative. Les préparations sont faites sur place puis placées en barquettes, les barquettes défilent et passent sans s’arrêter dans une machine qui les surgèle instantanément. Elles sont ensuite mises en carton individuel. Les cartons tombent sur un grand cercle tournant en inox. C’est là que j’interviens. Je prends un carton et je le remplis de six boîtes individuelles, j’envoie ensuite le carton se faire scotcher avant que d’autres bras ne le mettent sur une palette. Ils n’ont pas inventé de machines pour le faire et il faut bien que quelqu’un s’y colle.
Pendant que je balayais pour passer le temps pendant cette panne, j’ai surpris un petit vieux qui remplissait un sac plastique de plats dont l’emballage présentait un petit défaut. Il entame la conversation même pas gêné de son larcin. Les chefs passent à côté en souriant, ils sont bienveillants avec ce vieillard qui se permet de se servir. Il me demande depuis combien de temps je suis là. Puis il me dit fièrement « c’est moi qui ai créé tout ça ». J’ai vraiment cru à une blague. Je ne le croyais pas et je ne savais pas si je devais le remercier ou le maudire. Monter un empire de Pinguin, pour se retrouver à grappiller trois paquets de chicon gratin, quelle fierté.