COMME UN PINGOUIN (2)

DIDIER
Didier, je l’avais croisé une fois quand je travaillais le week-end. Au petit Pinguin, la production fonctionnait même le week-end, avec moins de monde. Mais les postes sont différents. Il faut travailler douze heures le samedi, on dispose ensuite de 12 heures avant de reprendre 12 heures le dimanche (5-17 heures ou 17-5 heures). Didier termine quand je commence. Il manque un gars et Didier dit au chef « si je peux faire quelques heures sup, ça me dérange pas ». Heureusement qu’il a refusé, rentre chez toi, va te coucher, tu prends le relais dans 12 heures. Juste le temps de manger et de dormir. Le reste est superflu. J’enchaîne avec une semaine normale complète dans la même usine. Je suis lessivé comme jamais.

Quelques semaines après, j’ai tapé des épinards pendant une semaine avec Didier. Des grands bacs de légumes d’une petite dizaine de kilos pleins de purée d’épinards gelés qu’il faut claquer sur la table et pousser vers un tapis roulant. Prendre le bac et le projeter en l’air afin de casser le glaçon d’épinards. Les épinards sont coupés en blocs et voguent vers une autre étape de fabrication. La caisse redescend et est immédiatement remplie de purée d’épinards qui sort d’un gros robinet en inox. Et ça repart au congélateur, et ainsi de suite, sans arrêt, la purée d’épinards à en gerber, nuit et jour, ça coule des robinets.
C’est le poste le pire de toute l’usine, tout le monde vous le dira. La cadence est infernale. C’est la hantise des intérimaires. Surtout pas les épinards. On en ressort tout vert. Vert de rage.
Un jour, j’étais tranquillement en train de fabriquer des octobins avec le vieux Hans et on est venu me chercher.
"Tu vas remplacer un gars qui prend sa pause pendant 10 minutes."
"OK mais c’est la merde les épinards, 10 minutes pas plus"
Le gars n’est jamais revenu, personne n’a pensé à me prévenir que je prenais son poste désormais. C’est comme ça que j’ai rencontré Didier. Un petit nerveux qui me regardait de travers en mettant les bacs pleins de purée d’épinard sur une palette. Il m’avouera qu’il n’aime pas quand quelqu’un prend sa place là-haut. C’est sa place, son métier. Le pire poste de l’usine, il se le gardait pour lui, il voulait pas qu’on lui prenne.
C’était la classe ouvrière à lui tout seul, Didier. La chanson de Lavilliers, celui qui veut travailler encore. Continuer coûte que coûte.

PENSÉE ENTRE DEUX CARTONS
Le vacarme des machines - un carton à charger sur la palette - une vie de labeur, putain on ne l’imagine pas, on ne les voit pas - un carton à charger sur la palette - j’ai vu ces gens trimer sans verser une larme, tout leur corps se tordait, réclamait un repos - un carton à charger sur la palette - Qu’est-ce que ça peut bien leur foutre, toi ou un autre, abandonne et un autre viendra, la force de travail est interchangeable. Un carton à charger sur la palette. Contrat à la journée, pas le droit à l’erreur, chaque jour faire ses preuves. Et jusqu’à quand ça va durer. Un carton à charger sur la palette ? De la haine, que ressentir d’autre, puisque la machine ne s’arrête jamais. Un carton à charger sur la palette, exploser ce carton, rester docile et affamé de soleil. Ne pas faire marche arrière. Un carton à charger sur la palette. Provoquer une panne mais la machine est cajolée par ces putains de mécanos.

LES BONBONS DU VIEUX HANS
Toujours dans cette même usine, j’ai été « octobins maker », fabricant d’octobins, des grandes cuves de carton de forme octogonales montées sur une palette et revêtues d’un sac plastique et d’un couvercle. On y stocke les légumes en attendant de les conditionner en sachet. Une octobin mal faite et c’est 800 kg de légumes par terre. Là encore, j’ai eu un maître remarquable, un vieux sage qui maîtrisait toutes les subtilités de cette manutention délicate. C’est là qu’intervient le bon vieux Flamand en personne, Hans, une gueule de grabataire du troisième Reich en sursis, les dents en moins, la gentillesse en plus.

Comment on confectionne une belle octobin :
Prendre une palette, la choisir avec soin et bien vérifier la qualité du bois indispensable à une bonne tenue à la congélation.
Prendre un petit carton le plier selon les pointillés pour lui donner en remontant les bords une forme d’octogone. Filmer l’ensemble palette et carton avec plusieurs tours de gros cellophane transparent.
Prendre un grand carton et le déplier pour lui donner une forme octogonale,
enfiler un énorme sac plastique noir, positionner le grand carton sur le petit et l’ouvrir complètement.
Veiller à ce que les bords soient parfaitement disposés.
Filmer l’ensemble solidement.
Sur ce poste, nous sommes à flux tendu. Un cariste vient chercher nos octobins pour les remplir de légumes au fur et à mesure que nous les fabriquons. Cette semaine, ce sont des petits pois. Si nous n’allons pas assez vite, ils doivent couper les vannes de petits pois. Et ça n’est souhaitable pour personne. C’est l’assurance pour moi d’être viré. Avec Hans, on travaille dur. En général l’équipe du matin, ne nous laisse que deux ou trois octobins d’avance. Quand nous repartons le soir, l’équipe de nuit dispose d’une confortable avance d’une vingtaine d’octobins. Hans en semble très satisfait. Ça nous demande plus de travail que les autres qui font le minimum mais c’est le jeu, eux ne seront peut-être plus là dans une semaine. Hans me fait signe de ne pas les regarder quand ils arrivent avec un grand sourire.
Quand on a bien turbiné et que les octobins prêtes s’accumulent, on a le temps de redevenir des hommes. Hans se tourne vers moi, il ouvre une boîte ronde cuivrée sans étiquette. Il me la tend et me dit de son large sourire édenté « prends un bonbon si tu veux ». Ce que contient cette boîte, ce sont de simples bonbons à la cerise. J’en prends un en lui rendant son sourire. Nous partageons alors en silence ce moment de grâce, ce temps volé à la machine puis nous nous remettons au travail.

RODRIGUE, AS-TU DU CŒUR ?
Rodrigue, Sam, Ahmed et moi. Nous sommes quatre intérimaires livrés à nous-mêmes, ce matin-là, on nous a juste expliqué le principe : vous prenez un carton, vous l’ouvrez et vous en extrayez les sachets d’épinard surgelé. Vous prenez les sachets et vous les éventrez un à un à main nue pour déverser les épinards sur le tapis roulant devant vous pendant huit heures. Un chef viendra vous faire signe pour prendre vos pauses. OK.
Rodrigue est un habitué des lieux. Il me raconte sa vie. Il m’explique qu’il a opté il y a quelques années pour le port du survêtement, le bon vieux jogging. Il n’y a rien de mieux pour se vêtir, un jogging. Il poursuit en détaillant ses week-end de beuveries, les sorties en boite, les bagarres au couteau et les balafres. Je croyais qu’il exagérait jusqu’à ce qu’il me les montre. Une large dans le bas du dos et une légère éraflure proche de la carotide. Il n’a même pas senti la lame sur le moment tellement il était soul.
Le chef réapparaît et voyant que nous galérons à éventrer les sachets de légumes à main nue ne trouve rien de mieux à faire que de nous armer de petits couteaux. En voyant l’ami Rodrigue jouer de l’opinel avec dextérité et même s’il avait du cœur, je préférais me tourner vers Sam.
Un petit nerveux, un air de sale gosse. L’œil droit qui fixe le ciel et le gauche dans les épinards.
« -Tu fumes ? »

LES SANDWICHS A LA MORTADELLE
Primordial, le sandwich à la mortadelle que je confectionne. C’est le cérémonial de la pause. Tout le monde fait exactement la même chose. Une Flamande épluche une orange, un yaourt vite avalé. Les Flamands ont presque tous des petites boîtes en plastique à l’anglo-saxonne, les Français sortent carrément des glacières de camping. On déballe nos petits paquets, vite, sept minutes. Moi, je prends une soupe aux poireaux à la machine à café et je m’assois seul à une table. J’ouvre mon cellophane et je sors mon sandwich à la mortadelle. Je le divise en quatre et je le trempe dans le breuvage chaud. Un pur moment de plaisir au milieu de cette salle des pauses, je me sens bien, ça réconforte. La mortadelle, c’est fait pour ça.

LES MÉLANGEURS
Jérôme, Tony, Jean-Claude, Luc et moi. On est mélangeurs de légumes. Un chef qualité, deux caristes et un frappeur.
Jean-Claude est lensois avant tout. Ensuite il est ouvrier cariste. Enfin, il est délégué syndical, mais d’après Tony, c’est juste pour sa gueule, le syndicat. On a mis trois jours à se serrer la main et au bout de quinze jours, je crois qu’il ne sait toujours pas comment je m’appelle. Mais petit à petit, on apprend à se connaître. Il est cariste depuis longtemps chez Pinguin. Il fait la gueule la plupart du temps, rapport au championnat, Lens n’est plus au niveau, la ligue 2 n’est pas loin. Il sifflote tout le temps la même chanson : « don’t worry, be happy ». Comment on fait, Jean-Claude, pour être heureux ? Explique moi.
Luc est flamand mais on se comprend quand même, c’est un ancien routier, il doit avoir la cinquantaine.
« avant, je conduire Danemark Lyon pour velux. »
« toute semaine parti, mais bien payé, patron, donne-moi argent pour hôtel mais je dormir camion et je prends l’argent dans la pocket. Maintenant, travail huit heures et rentre maison, télévision, bière, Pinguin c’est grand luxe. » Une certaine idée du luxe en tout cas.
Tony est bien plus jeune. Il est très souriant, souvent de bonne humeur. Au début, je le prenais pour un skinhead ou un activiste d’extrême-droite à cause de sa boule à zéro qui prêtait franchement à confusion. En fait, Tony a eu une leucémie. Il est guéri, du moins en rémission depuis peu mais les cheveux tardent à repousser. Il touche une pension d’invalidité de misère qui ne lui permet pas de vivre mais lui interdit de travailler. Alors Tony passe la frontière en douce pour travailler sans que ça se sache. Il veut juste travailler, il ne demande que ça, reprendre une vie normale dans une usine quelconque. Tony est cariste. Il m’approvisionne en légumes.
Jérôme est différent des autres gars. Il a l’air intéressant, il parle peu et surtout, il bouquine à la pause. C’est un truc que je n’avais jamais vu avant dans les usines, un mec qui s’assoit seul à une table et qui sort un bouquin. Il aime les récits légendaires et mythologiques m’a-t-il dit. Il porte un bonnet avec une tête de mort façon pirate et un keffieh marron au cou, une dégaine de corsaire. Albator dans son vaisseau fantôme, Jérôme gère son affaire avec précision et désinvolture. Dix ans de Pinguin dans les bottes, on sent qu’il a des envies d’autres choses, je suis sûr qu’un jour il se cassera. Il a ses têtes, il s’engueule parfois avec des mecs, faut pas trop le chercher. Avec moi, il a mis le temps. Je m’asseyais parfois à côté de lui à la pause mais il ne levait pas la tête de son livre. Un jour, il discutait avec Tony, il voulait trouver de la mandragore. Des graines de mandragore. Ça semblait le passionner. Je lui ai promis que je lui en trouverais.
Jérôme est contrôleur qualité, mais chez Pinguin la seule exigence de qualité tient dans la proportion de légumes contenues dans les mélanges. Le mix choux fleur et brocolis vendus chez carrefour doit contenir une égale proportion de vert et de blanc. Jérôme prélève des échantillons, les tris et les pèse afin de s’en assurer.
Une journée de merde, je suis arrivé avec trois quarts d’heure de retard et les carottes bio sont dures comme de la pierre. Je tape, je transpire sous les deux tee-shirts, les deux pulls et la combinaison que j’ai sur le dos. Je m’énerve un peu. Je pense à ces braves bourgeoises qui décongèleront leur carottes bio pour les distribuer à leur progéniture sans imaginer une seconde le bordel humain qu’il y a derrière ce concept de sachet de légumes bio prêt à l’emploi. Quand on veut manger bio, on peut éplucher et couper ses carottes, faut pas déconner.
La passerelle vibre et c’est tout mon corps qui tremble. A chaque coup de fourches, la résonance des métaux transpercent mes chaires. Les trois pics de la fourche vibrent jusque dans mes bras. Jean-Claude a changé de répertoire, il sifflote bruyamment une chanson de Calogero et Passy, face contre terre, un air de circonstance. Je préférais quand il était heureux, Jean-Claude.
Aujourd’hui, il s’est passé un truc que je n’espérais plus, Jean-Claude est monté me voir sur la passerelle, il m’a aidé à taper les carottes et il m’a dit « comment tu t’appelles déjà ? ». Le « déjà » était en trop, vu qu’il ne m’avait jamais posé la question. Désormais toute l’équipe connait mon prénom. J’essaie de ne faire chier personne. J’exécute ma tâche avec dignité, acharnement et un brin d’amertume.
Les relations humaines, c’est un peu ça chez Pinguin, si tu m’aides et que tu bosses bien, tu es digne d’intérêt. Les premiers jours, personne ne te parle, parce qu’ils te jaugent. Si tu les emmerdes pas trop et que tu montres une certaine application dans ton travail, ils s’ouvrent tout doucement. C’est normal après tout, ils en ont vu défiler des mauvais intérimaires, des mecs qui s’en balancent, qui se cassent parce que c’est trop dur. Il en arrive chaque jour. Ils ne restent jamais très longtemps chez Pinguin. Soit qu’ils soient virés très vite, soit qu’ils partent d’eux-mêmes. On parle d’eux en salle de pause. « l’autre il a eu six jours d’arrêt pour ses dents de sagesse et il arrête pas de se plaindre qu’il a mal aux dents, qu’il fait froid... »
Parfois, il suffit de pas grand-chose pour vous mettre de côté. Luc, mon frère flamand, c’est en train de lui arriver. A cause de Paquito. Ils ont travaillé ensemble et ça ne s’est pas bien passé. Alors Paquito s’est plaint de Luc qui lui piquait ses palettes et ça a dû faire le tour de l’usine. « pourquoi vous nous l’avez envoyé celui-là, reprenez le, mais reprenez le »
Faut pas le faire chier Luc, sous ses airs de benêt, il comprend très bien ce qui se passe. Il l’avait dur à la pause toute à l’heure. Quand je me suis assis à sa table, comme d’habitude, j’ai senti les regards à la table de Paquito qui se posaient sur moi. J’allais pas le laisser tout seul quand même.
Ça fait une semaine que Luc ne travaille plus chez Pinguin. Je m’assois seul à une table pendant les pauses.
L’autre jour j’ai surpris une conversation de Paquito avec deux autres gars :
« attends c’est grave quand même, l’autre tranquillement, il va fumer sa clope à chaque pause, y est pas gêné lui. »
« j’l’ai balancé à Stéphane, t’façon »
« alors toi t’a rien compris. Pffff, Stéphane, tu crois qui va bouger son cul, qui va dire quelque chose, tu rêves. Moi je sais à qui j’vais le dire, t’inquiète pas »
Ça balance, ça parle, ça palabre. Voilà qu’on se bouffe entre nous.

L’HOMME QUI MURMURAIT A L’OREILLE DES BROCOLIS
Je fais le guet sur mon mirador. Je prends fièrement la pause accoudé à la rambarde. Il est 6 heures du matin, rien à signaler, tout roule, les légumes coulent en flot continu sur le tapis en contrebas,
Alerte, il n y a presque plus de brocolis dans le bunker 1, je vais demander un bac à Tony. Je hurle son nom mais il n’entend rien. Il ne met pas de protections aux oreilles et il est un peu sourd. Je lui fais signe, du 1, du brocoli, ramène mon gars, je suis chaud.
Ils arrivent, téléguidés par Tony. Je prends les devants : « Aujourd’hui les mecs, va pas falloir m’emmerder, je suis pas d’humeur, je vous préviens, faut sauter direct dans le bunker sinon, ça va mal se passer. Le bac arrive, je le fais monter. Je vais pas m’énerver. Je tente la voie diplomatique : « messieurs, je comprends votre frustration et votre énervement, je sais que ça doit être décevant pour un brocoli d’être cultivé sous engrais et de finir industrialisé, surgelé en sachet. Moi je vous aime, je vous aurais cultivé bio et cuisiné à l’italienne. Bon, les gars, sans déconner faut y aller, pas de blague, à trois vous sautez, tout le monde descend ou je viens vous chercher. J’ai rien à voir avec tout ça. J’appuie sur le bouton pour que le bac se renverse. Seul un peu de poussière de givre tombe en flocon dans le bunker. Aucune réaction, les brocolis restent figés. Putain, vous faites chier, pourquoi faut toujours qu’on finisse par en venir aux mains avec vous, avec les choux fleurs ça se passe très bien, je vais vous foutre ma fourche sur la gueule, ça va pas traîner, bande de petits merdeux, je vous aurais prévenus. »
Vous me croirez si vous voulez, mais je vous promets que le bloc s’est désagrégé juste avant que je plante ma fourche. Putain, merci les petits gars, on a frôlé l’incident diplomatique.

LE CAPITAINE CORSAIRE
Hier, il s’est passé un truc marrant, gueule de con et son acolyte gueule de fouine, les deux mécaniciens, sont venus m’installer une belle horloge juste pour moi. Jusqu’alors, j’avais toujours remporté mon combat contre le temps en prenant soin de regarder l’heure sur mon téléphone le moins souvent possible. Et voilà que ces deux connards ont décidé de m’en claquer une que je vois à chaque fois que je tourne la tête. Ça leur a pris quatre bonnes heures pour installer ce bazar. C’est qu’ils n’ont pas choisi une vulgaire pendule à aiguilles, ils m’ont sorti un cadran à quartz rouge sur lequel s’affichent les heures, les minutes et les secondes. Un supplice, Une éternité à les regarder défiler, à contempler chaque seconde. Ils repartent satisfaits de leur forfait.
Il n’y a même pas une demi-heure que je contemple ce merveilleux compte à rebours, il me reste exactement 1 h 42 mn et 39 secondes d’emprisonnement. Jérôme vient vérifier la régularité du flux de légumes. Il regarde l’horloge, voit rouge, se saisit d’un rouleau de scotch noir et applique méthodiquement le chatterton sur le cadran de l’horloge. Il en faudra trois couches pour que l’éclairage rouge disparaisse complètement. Je le regarde bâillonner le temps dans un acte de rébellion de toute beauté. Mon clin d’œil complice et mon large sourire ne diront pas assez mon contentement et ma loyauté de pirate du haut de ma vigie.
L’affaire aurait pu en rester là, si gueule de fouine n’était pas venu y remettre son nez. Quand il a vu de quelle manière on avait vandalisé son œuvre, il a dû se sentir vexé, il est allé s’en plaindre au directeur en personne. D’où son surnom de gueule de fouine. Dernier avertissement pour Jérôme, après c’est la porte. Faut pas toucher au matériel. C’est la règle.
Qu’à cela ne tienne, Jérôme n’a eu que deux mots à glisser à quelques sous-chefs. Il paraît que gueule de fouine prend des pauses à rallonge et qu’il ne bosse pas beaucoup. Ça a fini par se savoir. Depuis gueule de fouine rase les murs et quand on l’appelle pour réparer une machine au lieu des vingt minutes qu’il prenait pour arriver, il rapplique en cinq minutes. Faut pas faire chier Jérôme.
Tout ça, c’est juste parce qu’une bande de cadres Pinguin a pris la décision, le cul sur leur chaise, d’installer une horloge dans un recoin. Je suis la seule personne qui puisse en profiter et je n’avais rien demandé. J’ai trouvé la parade, à chaque nettoyage des bunkers, j’arrose copieusement l’écran de l’horloge et je jubile quand je vois la buée grignoter chaque petit cristal de temps qui passe.

HORLOGES
Dans toutes les usines, il y a des horloges dans tous les coins. J’ai souvent maudit ces trotteuses qui tournent en rond. Les minutes durent des heures. La répétition de la même scène, des mêmes gestes à l’infini me donne le vertige. Attendu que j’effectue la tâche qui m’est impartie en 3 secondes et 12 dixièmes, combien de fois dois-je faire ce geste pour que la journée se termine. Ces calculs complexes m’assurent quelques révolutions de grande aiguille.
Le temps s’arrête dans les usines, les bouchons d’oreille créent une atmosphère ouatée, une douce rêverie où je flâne, je médite, le corps seul leur suffit, l’esprit est inutile. Je le garde pour moi.
Je m’amusais à tourner le dos aux horloges. Je parvenais à les ignorer parfois toute une matinée,
Je calculais dans ma tête et tentais de savoir le nombre de secondes qu’il me restait à perdre avant que retentisse la cloche.
Ça m’a joué des tours. Mon horloge biologique était toujours en avance, à croire que s’écoulait une heure qui en était à peine le quart. Que le temps semble long quand on se fie à l’âme. La machine compte lentement, bien plus lentement que nous.
Quand on consent enfin à regarder l’horloge pour se situer, et parce qu’on pense que l’heure de la sortie approche, on est systématiquement déçu. Il ne m’est jamais arrivé d’être en retard sur les aiguilles du cadran. Pas une fois le temps n’est passé plus vite que je ne le pensais.
J’ai développé une technique infaillible pour faire passer les heures plus vite. Vagabonder, s’évader, laisser son esprit et son corps se dissocier. Soit on s’invente une histoire, un rôle pour détourner l’acte physique, pour lui donner un sens. Soit on entre en méditation, on lévite en regardant son corps s’esquinter et souffrir. Parfois, la rage est trop forte et aucune technique ne marche, mais la colère décuple la force et les grands coups de fourche soulagent.
Inconsciemment ou pas, je calcule, je disserte, je réfléchis sur un certain rythme, je me surprends à compter les cartons avec une précision mathématique. La machine campe en moi. Elle m’impose la cadence. Mon cerveau opère par multiples de trois, 3 sachets par carton, 9 cartons par niveau sur trois niveaux qui font 27 cartons et 81 sachets par palettes, 3 palettes, 3 coups de fourche, 3 minutes écoulées.

LA BANQUISE
Un jour, je suis devenu samouraï. Un jour, j’ai touché la banquise. Dans l’usine Pinguin, les hommes portant une combinaison TESSUTO travaillent dans les congélateurs. La plupart sont caristes. Ils sont d’un rang supérieur aux simples ouvriers, leur combinaison leur donne de faux airs de guerriers samouraïs. J’étais affecté à un autre poste de frappeur de légumes. Dans un autre bâtiment. Une chambre froide dont les contours m’échappent. Je n’en ai jamais vu la fin. On est venu me remettre ma tenue de travail avec un regard plein de compassion qui en disait long sur le combat qui m’attendait. J’ai revêtu ma combinaison d’écailles, je m’attendais à ce qu’on me forge un sabre digne de ce nom pour cette mission. Je ne réalisais pas que je basculais dans un autre univers. On m’a ouvert la porte du congélateur géant en m’indiquant un escalier à gravir au loin. La porte s’est refermée, personne ne pouvait m’accompagner. J’ai marché seul dans l’immensité blanche et cotonneuse de cette zone de stockage. Je suis passé devant l’escalier mais je ne suis pas monté tout de suite, je voulais m’aventurer plus loin. J’ai déambulé un moment, seul dans le blizzard. J’ai soudain pris conscience de ma condition. Un pingouin sur la banquise qui dodeline, qui tâtonne en milieu hostile. Voilà ce que je suis depuis toujours. A voir ma démarche mal assurée, on jurerait que je ne sais pas où je vais. Mais j’avance, mû par une force instable. Je sais exactement vers quoi je dois aller. J’avance à pas feutrés. Je suis dans le plus grand congélateur d’Europe. Des empilements de légumes surgelés à perte de vue. Une nécropole de givre et de silence.
J’ai fini par gravir l’escalier. Ce jour-là, j’ai tapé des blocs d’aubergines confites à l’huile d’olive. Pour tout sabre samouraï on m’a remis un petit marteau piqueur. Même le piqueur ne suffisait pas. La batterie est vite tombée à plat. J’ai fini les aubergines à coup de godasses.
Samouraï harassé de fatigue, mes chaussures de sécurité luisante d’huile d’olive et de purée d’aubergines. Le combat a été rude. J’enlève mon armure molletonnée. Je n’aurai plus jamais le privilège d’être appelé sur la banquise. Peut-être ai-je failli.
Tous des pingouins, nous marchons dans la même direction. Les mêmes petits pas indécis sur la glace, la même appétence pour la vie. On apprend tous à tenir debout malgré le sol glissant, à avancer dans le brouillard.
J’ai fini par trouver ça beau, par admirer l’agencement de ces lieux de torture. Les salles sont disproportionnées, l’échelle n’est plus la nôtre. Les entrepôts sont conçus en fonction des mécanismes qu’ils abritent. Les machines s’imbriquent, les chaînes tournent en rond, rien n’est fait pour l’homme. Nous sommes dans une atmosphère inhospitalière de béton et d’acier propice aux troubles musculo-squelettiques. Ces maladies de pauvres que les médecins peinent à diagnostiquer.
L’architecture métallique infinie a quelque chose d’envoûtant.
La périodicité des pistons rythme la journée. On cale nos mouvements sur ces cliquetis incessants. Notre rythme cardiaque, notre respiration semblent se mettre au diapason. Happés par l’énergie, la machine s’installe en nous.
La robotisation, le process de fabrication, l’ingéniosité des rouages sont fascinantes. Chez Pinguin, j’ai eu la chance de nettoyer à plusieurs reprises la plus sophistiquée des machines.
L’Ishida, comme l’appelait Sandrine. C’est un grand manicraque de fêtes foraines, derviche tourneur d’acier inoxydable, un distributeur automatique de légumes. L’ishida divise le flot de surgelés qui s’écoule de mes cuves en petits paquets qui chutent dans des cônes. Quand le poids est atteint, l’ishida desserre les mâchoires et laisse chuter au gramme près un petit tas de légumes. Une merveille de technologie. Le reste du process est du même acabit.
Les petits paquets de légumes tombent dans un sac scellé, thermocollé pour le refermer. Tapis roulant, étiquetage de la date de production et de la DLC, tapis roulant, passage au détecteur de métaux, tapis roulant, contrôle du grammage, tapis roulant, mise en carton, tapis roulant, mise en palette, transport en clark, filmage de la palette, transport en clark, chargement dans les camions, fin du process.
Vous pouvez faire le tour de ces usines, interroger les gens qui sont restés là. Vous pouvez leur demander si mon nom leur dit quelque chose, personne ne se souviendra de moi. J’étais un fantôme. Je ne parlais pas. L’usine, je ne voulais pas, ça n’était pas ma vie, et ça ne devrait pas être la leur non plus.
Au début, très naïvement, dans les discussions, je ne cachais rien, ni mes origines sociales, ni mon niveau d’études. J’ai très vite compris que ça me mettait du mauvais côté. La réaction de Thierry à la SEDPA est sans appel « hé les gars, je fais équipe avec un gosse de bourges ». J’avais presque honte de mon origine que je ne croyais pas si bourgeoise mais qui me mettait à l’écart. Je suis redescendu tout en bas, j’ai compris ce que ça fait, j’ai ressentis cette haine de classe. Seul un ouvrier peut comprendre ça.
Personne ne se vante de travailler à la chaîne, personne ne vous pose de question là-dessus. Les personnes que je côtoie se contentent de cela. Très peu s’aventurent à me questionner pour savoir dans quelles conditions. Ils se demandent probablement ce que je fiche là-bas. J’ai pris ce que je trouvais et je m’y suis tenu. Moi-même, je ne suis pas très disert, pas vraiment honte de ce que je fais, mais je sens bien que les gens de mon entourage sont consternés sans le dire.
Je ne faisais que passer. Du moins je l’espérais. Vouloir s’intégrer c’était déjà accepter cette situation et c’était au-dessus de mes forces. Je ne pouvais pas faire semblant. Et en même temps, j’avais l’impression de les trahir, je voulais être des leurs.
Eux, qui va les voir, les interroger, leur demander leur avis ? Jamais une grève, une interview, jamais un procès, jamais gain de cause. Ils ne demandent rien et on leur donne encore moins que ça. Un salaire, la belle affaire. Tout juste suffisant pour survivre. Un système qui n’a rien de méritocratique car tout est presque défini dès la naissance.
J’ai croisé des travailleurs héroïques de pugnacité, de dévouement auxquels on doit rendre hommage.
Puisque mes collègues vont y passer la vie, il serait mal venu de geindre. Je peux bien partager un peu de leur souffrance. Je peux enfin prendre la pleine mesure des théories marxistes. Les concepts que je chérissais me reviennent en pleine tête, l’antagonisme patron ouvrier, l’aliénation de l’homme par l’homme. Et peut-être bientôt, l’autodestruction du capitalisme.
Toutes les chaînes sont les mêmes, peu importe ce qu’elles charrient. Peu importe le poids de la planche de bois, le froid des légumes surgelés, peu importe la cadence, le plus dur c’est de faire toujours la même chose. La répétition de la même scène, à intervalle régulier. La chaîne refuse de s’interrompre. Elles tournent même pendant le changement d’équipe. Ton collègue, une semaine sur deux, tu es content de le voir, il te délivre, il se sacrifie pour toi en prenant ta place. La semaine suivante, tu le maudis en lui rendant la pareille. Elle est cuite pour lui, mais pour toi, elle commence à peine.
En entrant en usine, on accepte tout. La souffrance physique, le déclassement, les humiliations. Mais comme si cela ne suffisait pas, on accepte aussi de mourir avant les autres. Statistiquement, un ouvrier a une espérance de vie de six ans inférieure à celle d’un cadre. La pénibilité explique en partie cette disparité énorme. L’ouvrier s’expose par son travail et ne gagne pas suffisamment d’argent pour prendre soin de son corps. Il cumule les désavantages.
L’usine nous absorbe tout entier, on y laisse notre corps et notre santé. Notre intelligence est abrutie par la répétition des tâches, une forme d’enfermement proche de l’incarcération, la succession de journées en tout point identique où la plus petite modification devient un événement, toute l’année, toute une vie. Nous ne sommes pas faits pour ça. C’est une forme de torture mentale. On se sent prisonnier, pris au piège. Englués dans un corps qui ne répond plus aux sollicitations, qui voudrait paresser un peu.
Pas une fenêtre, pas un carreau de ciel bleu, pas une herbe folle. Tout est symétrique, à angle droit, tendu vers un objectif de production qui décide de tout. On ne peut pas demander aux hommes d’y passer une vie. On ne peut pas leur demander d’en sortir chaque soir comme si de rien n’était et d’éduquer leurs enfants, d’avoir une vie normale, de lire un bouquin ou d’aller au musée. On est comme brisés, cassés, plus la force. Comment s’étonner que ces mécanismes en engendrent d’autres.
L’aliénation ne s’arrête pas à la porte de l’usine. Des programmes prémâchés à la télévision sont là pour décharger les cerveaux de la plus petite velléité de révolte. Un canapé moelleux et une chope de bière pour oublier un peu le quotidien. Il n’y a pas d’alternative, on se contente de ce que l’on nous donne et on regarde avec trop de respect le patron qui nous prend de haut.
Je suis désormais journalier, je n’ai plus que ma force de travail. J’ai oublié tout ce que je savais avant. Je me laisse docilement entreprendre par une programmation télé au ras des pâquerettes. Abruti par des cocktails de fumées et d’alcools. L’usine me hante, je ne veux pas y retourner mais je ne postule plus à aucune offre d’emploi. J’attends que Konvert me rappelle. Je suis attiré comme par un aimant. Incapable de réagir, léthargique.
Ma carrière chez Pinguin bat de l’aile. Depuis jeudi dernier, je n’ai pas travaillé et nous sommes mercredi. Une semaine sans travailler, c’est long aussi. J’ai bon espoir qu’on m’appellera demain, mais je commence à avoir vraiment peur de perdre ma place. J’en suis là, à regarder mon portable sans arrêt pour être sûr de ne pas avoir raté l’appel de Konvert. Je les imagine en train de travailler, est-ce qu’un autre a pris ma place ? Pourquoi ne veulent-ils plus de moi ? Qui tape les épinards ?
J’ai trouvé de la mandragore pour mon capitaine et je n’ai pas encore eu le temps de venir à bout de l’horloge.
J’ai pleuré en quittant les usines. Des larmes pour ceux qui restent. Qui n’ont pas le choix, j’ai mesuré ma chance et j’ai pleuré. Je ressens cette injustice mieux que personne. J’ai toujours détesté les patrons pour qui je travaillais. Il y a une incompatibilité entre leur volonté et la mienne. L’antagonisme dont Marx parlait. Il a raison sur toute la ligne. Le travail ne peut avoir comme seul but la rémunération. L’aliénation est une trop lourde contrepartie.
J’ai pris ma respiration, je remonte en surface, je quitte les usines