Tout baigne

Un corps peut se cabosser, se froisser et au pire se déchirer comme on a du mal à l’imaginer. Quelques secondes de vie peuvent marquer irrémédiablement un corps pour le restant de sa vie de corps. Je sais, je défonce les mouches pour ne pas dire que j’encule des portes ouvertes mais j’aime à me souvenir que quelques instants si minimes soient-ils, les secondes d’une simple respiration, le temps infinitésimal d’un sourire ou d’un clignement de paupière suffisent à anéantir la vie d’avant. Ces quelques secondes prennent bien des formes selon les cas, et selon ce qu’ils en disent ou qu’ils préfèrent taire. Cela va du simple CRAC ! sur un terrain de foot jusqu’au piège d’une tonne de tôles froissées sur un terre-plein central d’autoroute, en passant par des culbutes de plusieurs étages ou simplement des corps effilochés par la maladie. C’est avec tout cela qu’il faut composer entre nous tous. Un patient au milieu de kinés, médecins, coach sportifs, infirmier, aide-soignante, ergothérapeutes, psychologues, assistantes sociales, orthophonistes et ..."agent de bassin", pour aller vers la vie d’après, plus vivant que jamais !
Ainsi, chacun de nous peut se retrouver quasi-nu et sans oreilles, le crâne étriqué dans un bonnet de latex, face à d’autres têtes d’œufs qui flottent à la surface d’une même piscine. Inévitablement, dans cette position, les masques tombent d’eux-mêmes comme une mue. Ce n’est pourtant rien au regard de l’épopée précédente du malade en service de réanimation et/ou de chirurgie, avec tout ce que cela implique psychologiquement en terme de face à face avec les soignants, avec soi-même et parfois même avec la mort.
Un service de rééducation est la dernière étape, souvent longue, de ce processus de retape, avant remise en service des corps encore bancales mais enfin libérés des services et des structures médicales. Libérés des plannings à suivre, des exercices, des horaires, des travaux forcés et des ambulanciers à respecter. La suite sera laissée aux kinés de quartier pour quelques mois de plus de contrôle technique.
Eternel "agent", d’autres diront "précaire", mon rôle est de faciliter ce passage en balnéothérapie censé les remettre mécaniquement sur pied(s) au plus vite, si tenté que cela soit possible, dans la douceur d’une eau à 35 degrés et dans l’ambiance notamment musicale que je peux créer. Ma tâche est de faire en sorte que les patients retirent même pourquoi pas un certain plaisir à tremper quotidiennement avec d’autres carcasses en réparation. Bienvenue dans le monde de l’aqua-résilience ! Explication d’exercices à faire, de précautions à prendre, de règles à respecter. Massages au jet de pression de dos insomniaques, de jambes raides aux couleurs arc-en-ciel et d’épaules en survie. Bonne tenue des fiches de présence et d’évolution de la rééducation, aide à l’habillage, à la mobilité, au transfert dans l’eau par treuil pour certains, etc...
Les âges se côtoient, les peaux tannées comme de vieux parchemins croisent les corps neufs dans la force de l’âge. Les tatouages tribaux à la mode contrastent avec les vieux tatouages maison des carrosseries d’antan. Les histoires de vie se croisent et certaines se reconnaissent de sorte que la piscine semble devenir un lieu de rendez-vous. Des discussions naissent, des liens se créent, et parfois même de véritables débats s’engagent pour lesquels je dois parfois endosser le rôle délicat d’arbitre, tout en douceur... Il y aurait beaucoup à dire sur ce nouveau métier, sur les rencontres que je peux y faire, mais aussi celles que je peux observer, avec tout ce que cela raconte :
Un jeune-homme de 23 ans lutte contre son hémiplégie depuis 6 mois suite à un mystérieux AVC. Il échange en eau profonde avec une personne âgée qui lui explique comment les boitiers électroniques reliés à son cerveau lui permettent de marcher à nouveau. - Tenez, touchez, là, on les sent bien les fils sous la peau du cou !
Un footballeur de 20 ans, autoproclamé "meilleur pizzaïolo du quartier" débat sur l’école avec un prof à moustaches retraité qui lève les yeux au ciel en riant bien jaune.
Une jeune maman couleur ébène, au sourire plein d’envies, rêve à voix haute d’un Sénégal où elle ne peut retourner voir les siens dans son état de rescapée. C’est plein de rires, de goûts et de senteurs de Casamance. Je note à la va-vite sa recette de crevettes sautées qui fait saliver tout le monde !
Un mastodonte de vieux parachutiste pied-noir, ressuscité d’une aorte qui explose me passe en revue ses blessures de guerre avec tenants et aboutissants. On voyage dans l’histoire qui sent la poudre, la sueur, le sang et les femmes. J’aime le voir se dépatouiller avec cette jeune cinéaste engagée, féministe un peu bornée (et même pas épilée !), voir comment il se sort habilement de certains sujets... - Ha si seulement tu voyais mes orangers en Tunisie Brino !
Une Allemande fraîchement arrivée en France suite à 30 ans passés en Argentine (!) me parle de l’Allemagne de l’après-guerre et nous apprend en souriant de ses grands yeux bleus quelques rudiments de sa langue natale.
Un grand musclé de boxeur ne dit jamais rien. Il court tellement vite dans l’eau qu’il déclenche une série de vagues dont on finit par rigoler. Pas lui.
Une "ligamento" au physique de camionneur a acheté le fameux bonnet de bain obligatoire... rose avec des poissons bleus ! - Ha pitaing, il ne restait plus que des bonnets pour enfants mais je m’en fous j’ai la tête pitite !
Deux randonneurs expérimentés refont le match de leurs plus belles randos et c’est toute la chaine des Pyrénées qui s’invite au bain tous les matins !
Une peintre, chez qui je prends désormais des cours, me raconte ses aventures en Angleterre dans le monde secret des Lords qui achètent des tableaux à prix d’or pour peu qu’on les fasse bien boire, toujours avec classe.
D’autres semblent parfois régresser et se croient en colo. Ils finissent pas s’éclabousser, négocient leur temps en piscine et pensent pouvoir me convaincre de leur laisser la main sur le choix de la musique, c’est bien mal me connaitre ! On m’avait bien prévenu que passés les 33 degrés, un bain pouvait s’avérer quelque peu euphorisant ! Certains malades chroniques viennent ici un mois par an depuis plus de 20 ans, ils embrassent au matin cette deuxième famille et semblent apprécier le petit nouveau !
Certaines phrases improbables éclosent aussi parfois en surface de l’eau comme autant de bulles, suscitant le débat ou quelques instants de silence :