J'ai voté

2017.
Je me réveille comme tous les matins de la semaine. Avec peu d’enthousiasme. Je me passe la main dans les cheveux qui semblent plus être des broussailles que des cheveux méditerranéens. Je me regarde dans ma glace, en face du lit. Je me fais un peu peur. « Eh bien, ma pauvre Fausta, pensé-je, tu vieillis mal ».
Les enfants entendent ma porte de chambre grincer, ils gémissent et ils se lèvent. Ils dévastent tout dans la cuisine, telle une bourrasque tournoyant inlassablement. Je ne peux m’empêcher de fredonner Comme un ouragan de Stéphanie de Monaco. Quelle belle femme quand même ! C’est dommage qu’elle n’ait pas fait d’autres tubes. J’aime bien aussi Linda de Sousa, mais je sais qu’il ne faut pas le dire, ça fait ringard. Maman écoutait en boucle la valise en carton. L’histoire colle parfaitement à la sienne.
Je prépare le petit-déjeuner de mes deux petits loups, Christopher et Dylan. Je suis seule pour m’occuper de ces deux loustics. Leur père préfère les jeunettes de moins de trente ans. Il faut dire qu’elles sont plus jolies que moi. Elles n’ont pas de vergetures, leurs seins ne dégringolent pas quand leur poitrine n’est plus dans un soutien-gorge, et elles ne lui demandent pas de ramasser son bordel au pied du lit. Et puis, il voulait toujours faire l’amour. Je n’ai pas que cela à faire. Elles, elles sont jeunes, elles aiment peut-être ça, moi ça me dégoûte. Je me rappelle très bien de ce que disait mon curé, dans le petit village de mes grands-parents au nord de Porto, dans la vallée du Douro. Il ne faut pas pécher. La Vierge Marie n’a pas fauté. Enfin, il a bon dos le curé…
Les gars vident le paquet de céréales dans leur bol. Je n’ai plus qu’à en acheter un autre pour demain. C’est fou comme un enfant ça mange ! Ils verront bien quand ce sera à leur tour de payer les céréales avec leur salaire. Ces saloperies, ça coûte cher. Je ne suis pas sûre de pouvoir finir le mois avec ce qui me reste sur mon compte. La banque ne va pas tarder à me refuser les chèques que j’ai émis dans la semaine. Plaie d’argent n’est pas mortelle, comme dirait l’autre. Au fait, c’est qui l’autre ?
Je motive les garçons à se dépêcher et filer se laver les dents rapidement. Les ados, c’est toujours difficile de les inciter à être propres. Je ne sais pas trop pourquoi. Pendant ce temps, je vais me préparer dans ma salle de bain. Le petit luxe de ma maison. Mon pavillon se compose d’un salon, d’une grande cuisine américaine, d’une entrée couverte, de trois chambres dont une avec salle de bain. Je l’ai prise pour moi. Je me suis offert cette maison, au fond de la Seine-et-Marne avec l’argent du divorce. J’ai dû emprunter, bien évidemment pour compléter. Cette maison me coûte mais je l’aime, c’est ma seule richesse. Les fenêtres sont bonnes à changer, quand il y a du vent, et il y en a souvent vers Coulommiers, elles tremblent. Le double vitrage, c’est pour les riches. Ma maman m’a toujours dit qu’il ne fallait pas rêver, ça vous ruine le moral. Je dépense 500€ par mois pour couvrir le prêt. Je ne touche que 1128€… Il ne faut pas s’égarer. A l’époque où j’ai contracté le crédit, je touchais plus, ce qui explique mes mensualités élevées.
Face à mon miroir, je me trouve laide. Le charme portugais est bien loin derrière moi. Je m’étale une couche de fond de teint. Mes garçons me disent que j’en mets toujours trop. C’est facile pour eux, ils n’en mettent pas. Je ne vois plus aussi bien qu’avant. Et puis, je cache les rides avec mon plâtre. Je vaporise quelques gouttes de parfum sur mon cou. Je suis prête pour aller au travail.
Ma Clio 2 éditions campus.com nous attend devant la maison. Je croise les doigts tous les jours pour qu’elle ne tombe pas en rade. Il ne manquerait plus que cela pour finir d’énerver mon banquier. Les gars s’assoient à l’arrière, je crois qu’ils ont un peu honte de moi quand je les dépose à l’école. L’adolescence, c’est vraiment l’âge ingrat. Une fois que Christopher et Dylan ont franchi la grille du collège, je file rattraper la N4 jusqu’à Gretz. Ma titine ronfle, les 110 km/h sont rarement atteints. Sur la 2x2 voies, il y a toujours des jeunes fous qui se croient supérieurs aux autres et qui mettent la vie d’autrui en danger. Il faudra bien que ça change. Ils ne pourront pas rester impunis tout le temps.
J’arrive dans la zone industrielle. Mon dieu que c’est moche. Je ne m’y suis jamais faite et je ne m’y fais toujours pas. Ces hangars, ces tôles partout… Beurk. Je gare ma voiture sur le parking comme le demande le patron. Il déteste quand elles ne sont pas alignées. Je vérifie bien qu’elle soit fermée à clé. Il n’y a pas grand-chose à voler à l’intérieur, mais on ne sait jamais, par principe. Je m’avance vers le plus grand bâtiment. Je badge pour dire que je suis bien arrivée. On est pistés, comme des robots. Les patrons ont découvert ce nouveau pouvoir : contrôler vos allers et venues. Fini le droit de cuissage, bonjour le droit de surveillance. Je ne sais pas pourquoi tout le monde veut surveiller tout. Bien sûr, il faut nous protéger. Dans les villes, la violence est partout. C’est pour cela que je ne sors pas seule après 18h. On ne sait jamais. Il faudra bien que ça change. Ils ne pourront pas rester impunis tout le temps.
Je vais aux vestiaires. Je dépose dans mon casier mes affaires. Pas grand-chose. Je me dirige vers mon poste de travail. Je suis préparatrice de commandes. Je ne fais que mettre des choses dans des cartons mais il faut bien faire croire aux internautes que la magie opère. Tu parles… préparatrice de rien ! J’allume un ordinateur connecté à un terminal manuel (c’est-à-dire que je peux le prendre à la main et me déplacer dans tout le hangar). Je valide mon nom sur le logiciel… toujours fliquée. Je reçois des commandes que des jeunes trentenaires et quadras passent derrière leur écran. Je fais défiler la liste et je pars à la recherche des dites demandes. Et un livre sur le magnétisme. Et un lot de stylos rouges. Et un scotch. Et une lampe de bureau. Et un livre sur le régime. Et un livre sur le programme d’un ancien banquier à la grosse tête qui veut révolutionner le système dont il fait pleinement partie ! C’est fou comme ce livre se vend bien en ce moment. Toutes les copines du quartier l’ont acheté pour voir qui est ce jeunot. Moi, je leur ai dit qu’il était beau mais qu’il ne changerait rien à ce fichu système trop corrompu. Elles sont d’accord mais elles l’ont quand même acheté. Il faudrait une femme pour tout changer.
Toute la journée, je mets dans des cartons des objets qu’on peut acheter dans des magasins. Mais non, les gens, ils ne peuvent plus se blairer, alors ils préfèrent aller sur l’Internet pour passer commande. Ça fait de l’emploi, qu’ils disent. Ça se voit qu’ils ne sont pas préparateurs de commandes. La classe moyenne, comme disent les journalistes, elle se croit, elle croit tout savoir, elle se plaint qu’elle paye trop d’impôts. Mais elle ne pourrait pas vivre avec mon salaire. Personne ne nous comprend, nous les besogneux.
La journée passe lentement. Il est enfin 17h, je peux débadger. Je rentre tranquillement chez moi. Ma titine ronfle, les 110 km/h sont rarement atteints. Sur la 2x2 voies, il y a toujours des jeunes fous qui se pensent supérieurs aux autres et qui mettent la vie d’autrui en danger. Il faudra bien que ça change. Ils ne pourront pas rester impunis tout le temps.
En passant à hauteur de Fontenay Trésigny, je repense aux courses que je dois faire. Je sors donc de la nationale pour m’arrêter au supermarché. Je déambule derrière mon caddie dans les rayons et je cherche désespérément des idées pour les repas à venir. Je ne suis pas très originale. J’opte pour des pâtes, des steaks hachés, des boîtes de légumes bas de gamme car je dois faire attention à mon budget. Je prends quelques rillettes et autres charcuteries. Je n’oublie pas les produits pour les petits déjeuners et quelques paquets de bonbons. Je continue. J’arrive dans le rayon magazine. Je n’en achète jamais mais j’aime bien voir les unes people. Un quart d’heure plus tard, je suis devant les caisses. Je ne prends jamais les automatiques, ça fait du chômage. A côté de moi, une jeune femme voilée attend. Je ne comprendrai jamais comment une femme peut accepter ça. Ce n’est pas très compatible avec notre pays quand même. Et les droits de la femme dans tout cela. Je regarde autour de moi en espérant que personne ne m’entend penser, sinon on va penser que je suis raciste. Pas du tout… En sortant du magasin, je vois une vielle dame rentrer. Elle porte un foulard sur la tête, comme ma grand-mère quand elle allait à l’église. Je retombe en enfance, nostalgique. Elles étaient belles ces femmes.
Les garçons sont affalés sur le canapé. Ils regardent une télé-réalité avec des jeunes à moitié nus. Ils n’ont pas inventé l’eau chaude, eux ! Je m’effondre dans le fauteuil et je me laisse piéger par le programme des anges. C’est nul mais mon cerveau est comme broyé. J’oublie ma petite vie routinière. Je me demande souvent si j’ai une vie de merde. Les gars me disent que je me pose trop de questions. Je ne sais pas. Dylan m’importune avec sa journée au collège. J’ai juste envie qu’il se taise mais je n’ose pas le lui dire, c’est mon fils et puis il le prendrait mal. Et puis, c’est ça aussi d’être une mère. Il me dit que son prof d’enseignement moral et civique (je ne savais même pas que cette matière existait) les a fait travailler sur un texte génial. Il part chercher son cahier. Je vais devoir me taper toute la lecture. Merci les gosses !
Il me lit son texte :
Ton scooter est japonais
Ta pizza est italienne
Ton couscous est algérien
Ta démocratie est grecque
Ton café est brésilien
Ta montre est suisse
Tes baskets sont américaines
Ta chemise est hawaïenne
Ton MP3 est coréen
Tes vacances sont tunisiennes
Tes chiffres sont arabes
Ton écriture est latine
Ton christ est juif
Et tu reproches à ton voisin
D’être étranger
T’es ouf ou quoi ?

Le petit a l’air enthousiasmé par ce poème. Elle est belle l’école. Ça se voit que son prof gagne bien sa vie. Ça touche combien un prof. Au moins 3000 balles. Non ? C’est facile de dire ce genre de chose aux gamins. Mais la vie est plus compliquée que cela. J’entame la discussion avec Dylan. Je lui dis que la France est malade, qu’il ne faut pas croire tout ce que disent les enseignants. Que tout le monde n’a pas les mêmes chances de réussir. Un prof, c’est forcément un fils de prof. C’est comme pour les acteurs. Ils se reproduisent entre eux. Dylan semble contrarié. Il range son cahier puis se jette sur son frère. Voilà qu’ils se chamaillent encore et encore. Les garçons, tous les mêmes. Je repense à la lecture de Dylan. La vie est plus compliquée que cela. Je n’ai rien contre les étrangers, mais si on leur tape dessus si souvent, c’est qu’il doit bien y avoir du vrai dans tout ça. Je le vois bien. Dans le quartier, les maisons sont de plus en plus achetées par des Maghrébins. Ils voilent leur femme. Bravo la liberté. Et puis, les vendredis, ça devient insupportable de voir tous ces hommes en djellaba aller à la salle de prière. Qui sait, ils préparent peut-être des attentats. On en voit tellement à la télé. Et les journalistes ne disent pas tout. On nous cache la vérité. Il faudra bien que ça change. Ils ne pourront pas rester impunis tout le temps.
La soirée se finit devant un jeu d’aventure. Encore des gens tout nus à la télé. Elle est belle la morale. Quand j’étais jeune, les filles se respectaient un peu plus qu’aujourd’hui. Si les parents faisaient leur travail, on n’en serait pas là. Christopher et Dylan se tapent encore dessus. Je laisse faire. Ils me fatiguent. Leur père leur manque.
Ce matin, c’est grasse mat’. Une fois par mois, j’ai mon week-end complet. J’en profite pour dormir plus longtemps. Mes ados dorment jusqu’à point d’heure. Vers les 10h, je me lève. Je prends une douche. Je me sèche les cheveux. Pour une fois que j’en ai le temps. Je vais réveiller les garçons vers les 11h. Ils doivent être prêts, on va manger chez mes parents. Mon père est intransigeant sur les horaires. Je reprends la N4 comme pour aller au boulot mais je ne m’arrête pas à Gretz, je continue vers Pontault-Combault. Je stoppe la voiture devant un petit pavillon. Mon papa l’a construit à la sueur de son front. Mes parents m’embrassent et ils déposent un poutou sur le crâne de Christopher et Dylan. Nous grimpons l’escalier carrelé. Dans le living, Papa éteint la télévision. Il y a eu encore un attentat à Paris. Un flic est mort pendant qu’il faisait son boulot. Heureusement, le terroriste a été abattu. C’est normal. Il faudra bien que ça change. Ils ne pourront pas rester impunis tout le temps.
Maman ne dit rien, Papa entame une discussion sur les temps que l’on vit. Il me regarde fixement et me rappelle mon devoir de citoyenne. « N’oublie pas d’aller voter demain ». Le repas commence. Les garçons adorent la nourriture portugaise. Moi, moins car mes hanches en prennent toujours un coup. Le dessert, plein de chantilly, nous gave. Au café, Maman décide de sortir les albums photo de la famille. Les gars se moquent d’elle en disant qu’elle vient du Moyen-Age. Eux, ils ne savent pas ce que c’est un album photo en papier. Ils ont leur smartphone, avec leur cloud de stockage. Ils m’ont montré comment ça fonctionne ce « nuage » pour que je m’y mette mais je n’ai pas trop accroché. Pourtant c’est l’avenir. Sauf si ça change.
Une photographie tombe du livre souvenir. Maman la rattrape et la met immédiatement dans la poche ventrale de son tablier. Je lui demande ce que c’était. Elle fait semblant de rien. Je hausse le ton. Elle baisse les yeux. « Tu ne vas pas aimer » dit-elle.
Je prends le cliché et je vois un camp de migrants. La photographie est en sépia. Elle ne date pas d’aujourd’hui. Je veux des explications. Elle me raconte une histoire insensée. Ils seraient arrivés illégalement en France pour fuir le régime dictatorial de Salazar. Ça, je le savais plus ou moins. Ils ont passé les frontières sans autorisation. Ils ont été pris en charge par une association, à la fin des années 1950. Ils n’ont pas trouvé de place chez les cousins de Volvic. Alors, on leur a conseillé de monter sur Pontault-Combault, une ville parisienne où des camps de Portugais voyaient le jour. On les aiderait là-bas. Maman se met à pleurer. Cette partie de l’histoire, je ne la connaissais pas.
Je ne comprends pas pourquoi mes parents m’avaient caché cela. Ils ont vécu l’enfer dans ce camp de réfugiés. Ils ne mangeaient pas à leur faim. Ils recevaient fréquemment des détritus sur la tête, les passants les humiliaient. Ils vivaient dans une cabane faite de bric à broc. Ça me chamboule toute cette histoire. J’essaie de me ressaisir et je contrôle mes larmes. Les garçons sont un peu perdus. J’avale mon café. Je propose à mes parents de prendre un peu l’air. On va se promener le long de la forêt Notre-Dame.
Les bois en Ile-de-France ont une particularité. Ils accueillent des prostituées, un peu partout. Des mafieux d’Europe de l’Est emprisonnent des jeunes filles et les asservissent dans la prostitution. Ça m’écœure tous ces bonhommes gominés qui profitent de la misère humaine. Il faudra bien que ça change. Ils ne pourront pas rester impunis tout le temps. On croise quelques filles vulgaires. On fait semblant de rien. Les garçons ne posent pas de questions. Heureusement… Je ne saurais pas quoi leur répondre. Je ne me vois pas leur expliquer ce qu’est la prostitution.
Après un circuit de 5 km à pied, nous revenons chez Papa et Maman. On se restaure de nouveau autour de quelques madeleines et quatre quarts, accompagnés d’un thé à la bergamote. Christopher et Dylan nous montrent des vidéos sur Youtube, en Portugais. Ça fait plaisir à mes parents. C’est un comique qui se moque de tout le monde, des Français et de leur chauvinisme, des Chinois et de leur conquête du monde, de Trump et de sa coiffure, des Italiens et de leur vanité, des Arabes et des Juifs. Bref, on rigole bien.
Il est déjà l’heure de rentrer à la maison. On grimpe dans la voiture et nous voilà une heure plus tard dans la région de Coulommiers. C’est une petite ville charmante même si des quartiers ne sont pas très bien famés. Et puis, bien sûr, le maire est homosexuel. Il le dit ouvertement. Comme s’il en était fier. De toute manière, ils sont partout. Mais au moins, il est de droite.
Je débarrasse la voiture, je mets les boîtes plastique garnies de plats portugais dans le congélateur. Les garçons sortent des hamburgers du frigidaire et ils les font chauffer au four micro-ondes. Moi, je jeûne ce soir, ça ne me fera pas de mal. Je me vautre dans mon canapé. Je regarde encore une merde à la télévision. De toute façon, ils le font exprès de ne diffuser que ça, de la merde ! Ça évite de penser, et on ne se révolte pas comme ça. La nuit s’annonce bonne.
Après ce long sommeil, je m’étire comme un bébé. Je me sens reposée. C’est fou. Aujourd’hui, peut-être que les choses vont changer. J’attends beaucoup de ce jour. Je cherche ma carte d’électrice. Je l’ai utilisée il y a quinze jours. Elle ne doit pas être bien loin. J’annonce aux garçons que je les abandonne pour quelques minutes, le temps d’aller mettre le bon bulletin dans l’urne. Arrivée à l’école, je sors mes papiers d’identité et de citoyenne. Je me dirige vers deux volontaires qui annoncent qui je suis. Numéro 136. Je prends les deux bulletins et une enveloppe. Je passe dans l’isoloir. Je mets le bon bulletin dans l’enveloppe bleue. Je plie le billet restant et je le glisse dans ma poche. Je suis excitée. Il se peut que la France change. Il se peut qu’avec mon vote, le France redeviendra la France. Je fais peut être partie de ces personnes qui participeront à une révolution. Je vois mon enveloppe tomber dans l’urne transparente. J’esquisse un sourire.
En sortant, j’ai un léger pincement au cœur. Ai-je fait une bêtise ? Non, je suis sûre que non. Elle va assainir notre beau pays. Mais je ne peux m’empêcher de repenser à ce que mes parents m’ont raconté hier. Ce qu’ils ont vécu, ça ressemble à ce qui se passe en ce moment. Mais non ! J’efface ça de ma tête. Et puis, de toute façon, elle ne va pas les mettre dehors les Syriens et les Roumains. Elle va juste leur interdire de recevoir des prestations sociales qu’ils touchent sans rien faire alors que nous, on travaille et on touche moins qu’eux ! Elle n’est pas folle. Elle ne veut pas de guerre civile. Elle veut juste rendre la France aux Français. Ma famille est française. Et puis les Portugais, on est comme les Français.
La journée se passe tranquillement. J’allume la télé vers les 19h45. J’attends avec impatience les résultats. J’y crois sincèrement. Les Français en ont marre. Ils veulent du changement. Qu’est-ce que c’est chiant une émission spéciale élections. Heureusement, il ne reste que quelques secondes. Oh non, ce n’est pas possible. Pas lui. Pas cet héritier. Pas ce banquier… Pourquoi a-t-elle perdu ? Je pensais que les Français avaient compris. Comme je suis déçue. J’ai presque envie de pleurer. Encore cinq ans avant de tout changer. Je perds pied. J’ai mal au ventre. Les larmes montent. Je tente de les retenir, mais rien n’y fait. Ça me donne envie de vomir.
Dylan sort de sa chambre. Il crie de joie. Il me regarde et il me dit : la facho n’a pas gagné. Ouf. Ça fait plaisir. Je comprends alors qu’il a été endoctriné. Il ne comprend vraiment rien à la politique.

*****

Je suis inquiet. Même stressé. Et ce, depuis plus de dix jours consécutifs. Ça m’avait déjà fait cela en 2002. Je ne suis pas vraiment fan de l’extrémisme. Ce matin, ma boule au ventre est plus importante que les autres jours. Tout se joue maintenant. Il se peut que ce que j’ai construit en 35 ans disparaisse en quelques secondes dans deux jours. Et dire que ça fait 7 ans que je n’arrête pas de le dire à mon entourage :
« Elle sera au deuxième tour et elle risque même de passer ».
« Tu exagères tout. Tu te fais peur pour rien » me disaient-ils.
L’Histoire ne ment pas. Elle nous donne des leçons. Elle nous permet de comprendre le monde et de l’anticiper. Depuis des siècles, les réactions des foules sont les mêmes. Je le sais… Je suis professeur d’histoire-géo dans un collège autour de Coulommiers et les effets de masse me passionnent.
Je fais ce métier car j’aime l’Histoire et la géographie, mais avant tout j’aime la citoyenneté. Je regrette même que les acteurs politiques n’investissent pas plus le thème. Si la politique est en crise aujourd’hui, ce n’est pas par manque d’intérêts à la chose publique mais par méconnaissance de la citoyenneté. Les électeurs ont l’impression que tout leur tombe sur la tête, que la démocratie ça tient par magie. Mais c’est faux. Une démocratie, la paix, le confort économique, les avancées sociales, ça se pérennise uniquement par les devoirs de citoyens. Rien d’autre.
Mes élèves ne savent pas définir la notion de citoyenneté. Ils comprennent les symboles français, la devise « Liberté, Egalité, Fraternité ». Ce qu’est une république démocratique… c’est beaucoup plus flou. Ils sont encore petits, c’est normal. Mais mes voisins, les parents d’élèves, le boucher, le facteur, les paysans du coin, quelques collègues !!!
Je pars au travail. Je croise une clio 2 avec deux de mes élèves à l’intérieur. Je fais le tour du collège et je vais me garer sur le parking des profs. Un jour, un de mes élèves m’a dit que ce n’était pas normal que les profs aient leur propre parking, que c’était un privilège et que les privilèges avaient été supprimés dans la nuit du 4 au 5 août 1789. Au moins, il avait retenu cela. Pour l’analyse, c’est moins probant. Beaucoup de personnes pensent que les profs sont des planqués et que nous avons plein d’avantages. Ils se trompent cruellement. Nous avons moins de congés payés que la plupart de gens car nos salaires sont annualisés mais pendant quelques semaines des vacances d’été, nous ne sommes pas rémunérées… Ce sont les professeurs français qui touchent le moins en Europe et pourtant on a tous des bac+5, au minimum, l’équivalent d’un ingénieur. Et on touche bien moins qu’un ingénieur ! Je me fais à peine 1950€ par mois, et ça fait plus de 7 ans que je suis professeur dans l’académie de Créteil. Sans parler de la masse de travail à la maison. Pas un seul week-end ne se passe sans que j’aie des cours à préparer, à améliorer, des copies à corriger… Quand je visite des monuments, des musées, je n’arrête pas de dire « tiens, ça pourrait m’être utile pour tel ou tel cours ». Et puis, il y a la fatigue psychologique. Jour et nuit, on pense à nos élèves, à leurs problèmes, à leur avenir.
Quand je rentre dans la salle des professeurs, certains collègues entament une discussion sur les élections à venir. Un professeur de technologie avoue qu’il votera extrême droite. Il veut du changement. Je suis trop fatigué pour commencer le débat. Comment peut-il espérer un changement alors que nous faisons partie du système… qui ne fonctionne pas si mal que cela. Nous avons la chance d’avoir un des rôles majeurs pour la bonne tenue de la démocratie. Du reste, quand j’ai vu les résultats l’autre dimanche, je me suis dit que nous avions certainement failli à notre mission. Nous n’avons pas réussi à faire de nos élèves des citoyens réfléchis et éclairés. Je ne sais pas vraiment ce qui a merdé… mais je pense qu’il faudrait que l’on se penche sur la question. Le collègue en question part sur le manque de discipline, l’irrespect… Il voudrait que la société fasse à sa place son travail d’éducateur. J’ai presque de la pitié pour lui. Il doit souffrir dans sa classe pour en être arrivé à cette amertume. La sonnerie retentit.
Tous les professeurs marchent vers leur salle de classe. La CPE veille au respect des règles du collège, elle demande aux élèves les moins disciplinés de se ranger dans les couloirs… J’arrive devant ma salle. Ma classe de 4°1 m’attend alignée le long du mur. J’ouvre la porte. Je rentre. Je me poste devant mon bureau. Les élèves me disent tous bonjour en passant devant moi. Le hasard du calendrier veut que je commence un cours d’enseignement moral et civique (EMC) avec cette promotion. Les élèves oublient toujours que leur prof d’histoire-géo leur enseigne aussi cette matière. Du reste, peu de personnes savent qu’elle existe. La grande majorité appelle encore cela éducation civique. Ça n’a rien à voir. Les principes d’enseignement de l’EMC sont différents de ceux de l’ancienne matière. Les jeux de rôles et les débats sont favorisés dans cet enseignement. Je commence donc le chapitre sur l’engagement. Je choisis de le faire en quatrième mais le programme me laisse libre choix du planning d’EMC.
Ce thème regroupe la lutte contre les discriminations. Pour moi, c’est l’essence même de mon métier. J’ai choisi d’ouvrir le débat avec un texte, très simpliste mais très parlant. Il est efficace pour amorcer les discussions.
Ton scooter est japonais
Ta pizza est italienne
Ton couscous est algérien
Ta démocratie est grecque
Ton café est brésilien
Ta montre est suisse
Tes baskets sont américaines
Ta chemise est hawaïenne
Ton MP3 est coréen
Tes vacances sont tunisiennes
Tes chiffres sont arabes
Ton écriture est latine
Ton christ est juif
Et tu reproches à ton voisin
D’être étranger
T’es ouf ou quoi ?
Les réactions fusent. Dylan, un élève plutôt discret d’habitude, s’investit à fond dans le débat. Il rapproche ces phrases à la situation tendue que l’on connaît en ce moment et qui se cristallise autour des élections. L’heure passe à une allure incroyable, le débat est fructueux.
La journée se finit. Je suis épuisé. Je rentre chez moi avec un espoir. Les jeunes ont été parfaits aujourd’hui. Ils mesurent la dangerosité des extrêmes-droites intolérantes. Alors je me demande ce qui se passe entre l’âge de raison de mes élèves et l’âge haineux électoral des nationalistes. Je pousse ma porte. Mon mari m’accueille en m’embrassant. C’est réconfortant de se savoir aimé. 10 ans de vie commune, 8 ans de PACS, 3 ans de mariage et un agrément pour adopter… Une vie normale, dans une ville normale. Et pourtant cette vie est tellement fragile, tellement détestée par des intolérants jaloux. Je ne demande rien à personne, je ne force personne à assumer sa sexualité, je souhaite du bonheur à tout le monde, même à mes ennemis… Alors pourquoi certains me haïssent-ils à vouloir m’exclure de la société ? Pourquoi ne serais-je pas un bon père ?
Je sors mes copies de mon cartable. Je me vautre dans un fauteuil et j’allume la télévision. Je regarde une émission de société, politiquement engagée à gauche sur une chaîne typiquement de droite. Le présentateur introduit ses sujets avec humour, les chroniqueurs sont de vrais journalistes qui posent les vraies bonnes questions. Yannick, le présentateur talentueux, lance une pastille sur le ni… ni… Je stoppe le tracé incontrôlé de mon stylo vert (rouge c’est soi-disant plus agressif pour les élèves) pour regarder ce sujet. Je sautille sur mon siège, je mâchouille le capuchon de mon stylo, je suis légèrement agacé. Les manifestants disent tous n’importe quoi. Ils évoquent de fausses idées, sans aucune argumentation digne de ce nom. Ils se laissent bernés par une rhétorique pseudo-anarchiste. Je ne comprends pas ce comportement. J’essaie mais je ne comprends pas.
La question est simple : doit-on accepter le risque de perdre des libertés ? De perdre l’égalité ? La fraternité ? Il ne faut pas se poser d’autres états d’âme. Bien évidemment, je suis las de voter encore une fois dans ma vie contre quelqu’un et non pour quelqu’un. Bien sûr que je déteste les politiques qui font semblant d’être ni d’un côté ni de l’autre, ces mêmes qui demandent un changement du système alors qu’ils incarnent explicitement ce système, ces mêmes qui veulent favoriser les multinationales, les grands groupes financiers au détriment de valeurs humaines et de toutes les valeurs qui ont fait mon enfance.
Je suis issu d’un monde pauvre, ouvrier, surendetté, et pourtant j’ai un post-doctorat en poche, une famille qui m’aime, qui accepte ma différence, qui se réjouit de notre future adoption… Et tout cela grâce à quoi ? A notre démocratie. Alors, oui, je suis en colère devant ce reportage, devant tous ces irresponsables. Devant toutes ces personnes qui n’ont pas encore compris que l’enjeu du pouvoir en France se trouve dans les élections législatives… Je ne comprends pas comment c’est possible d’hésiter.
Je vais me coucher avec un sentiment de frustration de ne pas avoir pu crier au monde entier ce que je pensais devant cette pastille journalistique. Heureusement, je m’endors dans les bras de l’homme que j’aime.
Je me réveille au chant de mon perroquet. Nous nous préparons à aller faire le marché. La campagne électorale est finie. Il ne reste plus que quelques heures avant d’aller voter. Les rues sont joyeuses, les gens ont l’air heureux. Peu d’entre eux parlent de politique. Un petit groupe attablé à la terrasse d’un café évoque le changement nécessaire, le besoin de renouvellement politique, la fermeture des frontières, le retour en arrière, l’idéologie fasciste nommée souveraineté nationale… Je les regarde. Mon mari me prend la main pour me faire comprendre qu’il n’est plus utile d’aller les affronter avec ma rhétorique engagée, de gauche… Je ne les convaincrai pas. Je laisse couler. Je dois apprendre la sagesse et la tolérance politique. Mais je bouillonne au fond de moi. Je voudrais tellement que les gens comprennent que l’immigration est une chance pour un pays développé, que les aides sociales sont le garant de la fraternité, que l’économie aidée est le pilier central de l’égalité…
En rentrant, je me mets dans la restauration d’un vieux meuble. Ça me déstresse. En fin d’après-midi, je me replonge dans mes cours pour la semaine à venir. J’ai décidé de n’allumer la télévision que pour des programmes drôles, où il est question d’une famille avec deux filles qui ont également deux enfants… ça vide la tête et ça évite de trop penser politique.
Ma nuit fut marquée par une série de cauchemars. Je perdais l’agrément. J’étais emprisonné pour mes fonctions syndicales. Une de mes sœurs ralliait les fascistes. La milice me fracassait les jambes, dans la rue, pour aucune raison… Je me réveille en sueur.
Après le petit-déjeuner, je vais voter. Je n’hésite pas une seconde à ne pas prendre le bulletin avec son nom acerbe, hérité d’un tortionnaire de la guerre d’Algérie. Je prends l’autre bulletin. Sans hésitation. Je passe dans l’isoloir. Je vote. Je sors de l’école qui fait office de bureau de vote. Je rentre pour préparer un repas à des amis qui viennent déjeuner à la maison. La journée passe vite. J’ai de plus en plus mal au ventre. Les résultats tombent dans quelques minutes. Et si les Français avaient fait le mauvais choix. C’est cela aussi la démocratie. L’image de synthèse 3D montre clairement un homme sur le palier de l’Elysée. Ouf, je suis soulagé.
Ma bouche est pâteuse.
C’est le goût de l’amertume qui me fait cela. Plus d’un citoyen sur trois a voté pour le parti intolérant d’extrême-droite. Pourquoi nos politiques laissent-ils faire cela ? Pourquoi n’agissent-il pas en faveur de la démocratie plutôt que de chercher à affronter le fascisme au deuxième tour en misant sur le front républicain ?
C’est le goût de l’amertume qui me fait cela. J’ai dû voter encore une fois un partisan de la « non-idée », de la mollesse intellectuelle prétendant que le socialisme peut se marier avec le capitalisme libéral. J’ai dû voter le contraire de mes idées. Mais j’ai voté pour la démocratie que j’aime tant.