Divine

Récemment rentré en France, je suis dans une banque et pendant que j’attends au comptoir, un homme assez âgé dépose sur le comptoir un formulaire, mon attention se porte sur deux choses « Formulaire pour envoyer de l’argent » et le nom du pays en Afrique Centrale.Retour ligne automatique
La mémoire me revient, cet homme me rappelle Jacques. Retour ligne automatique
Cela commence en Afrique centrale où je suis en poste depuis plusieurs mois, je constate la présence de beaucoup de femmes et de mineures aux abords des lieux de détente de la capitale. Bars, boites de nuit, restaurants, fréquentés par des étrangers, pas un endroit sans trouver des groupes de femmes, jeunes et moins jeunes, qui se désaltèrent et se lâchent sur la piste de danse en se regardant sans arrêt sur les miroirs. Un soir, Jacques, un collègue de travail m’annonce le travail de ces filles pour certaines et le passage obligé pour d’autres qui doivent survivre. L’approche de ces filles est « chorégraphiée » presque mécanique, quant au lieu, il suppose aussi une attente différente. Retour ligne automatique
Je peux confirmer que certaines était mineures, récemment arrivées en ville depuis les villages avoisinants dévastés par les conflits liés à la transhumance. Retour ligne automatique
Les femmes fréquentent les lieux en groupe de trois ou plus. Souvent installées en terrasse et à la vue de personnes inconnues ou nouvelles dans la ville. Elles passent entre les groupes de personnes et essayent d’entamer des discussions. C’est souvent une femme un peu plus âgée qui ouvre la discussion, en présentant les filles qui les accompagnent comme ses « sœurs ». Cette femme est l’entremetteuse, elle s’appelle Divine.

Rencontrée parce « j’ai duré » (resté longtemps) dans cette capitale, elle comprend que ce business des femmes ne m’intéresse pas et me parle en aparté, laissant Jacques accoudé au bar. Nous faisons connaissance et elle m’apporte une aide précieuse pour préparer ce papier que j’avais en tête. Ancienne gérante d’une boite de nuit, elle m’explique que son travail commence là où nous l’avons rencontrée, les bars. Dans les boites de nuit, un accord est parfois passé entre le gérant et les filles pour inciter les nouveaux venus, touristes et expatriés à consommer. Aucune compensation financière n’est prévue par le gérant, la seule participation de sa part, c’est un accès à la boite de nuit sans problème. Retour ligne automatique
Si les approches sont impersonnelles et mécaniques, l’emplacement dans les bars aussi. Une table est souvent réservée pour ces filles, alors qu’en boite de nuit, c’est la piste de danse en face de la banquette des VIP qui est littéralement occupée. Elle précise qu’elle a des homologues hommes que l’on appelle des « coxeurs », ils « fournissent » des femmes plus ou moins jeunes à des personnalités importantes du pays.Retour ligne automatique
Elle m’explique que les femmes se font remarquer par des pincements accomplis sur les hommes convoités. Un homme qui se rend au bar pour une commande peut tomber sur une femme qui lui touchera la jambe, les mains ou les parties intimes pour attirer son attention. Certaines peuvent regarder fixement une personne jusqu’à attirer son attention. Il n’est pas impossible que des femmes enlacent des nouveaux venus pour se présenter à eux ponctuant leurs phrases de la formule suivante « C’est comment ? », ce qui veut plus ou moins dire quels sont tes projets pour la nuit ? Les sujets principaux de conversation sont autour de la personne convoitée, son statut social dans le pays et surtout la durée de son séjour. C’est la partie observation. Nous quittons le bar avec Jacques qui raccroche son cellulaire en disant à son interlocuteur « À la maison comme d’habitude ». Retour ligne automatique
Après plusieurs rencontres les vendredi soir, sortie hebdomadaire des expatriés, Divine accepte de me faire rencontrer des filles et d’autres entremetteuses appelées « grandes sœurs ». Jacques s’éclipse et je finis par le perdre de vue.

Le terme de prostitution ne doit surtout pas être mentionné, elles considèrent leur métier comme étant des façons de rencontrer des personnes aisées qui les soutiendront financièrement et avec qui elles pourront vivre leurs vies. La réalité est à nuancer, en effet, beaucoup d’entre elles viennent de la « brousse » et essayent d’échapper à la pauvreté en survivant dans la capitale. Issue de familles recomposées, elles sont rejetées par le nouveau père, chef de famille ultime, qui ne veut pas loger la fille d’un autre patronyme sous son toit. Le nom de famille est très important, surtout celui du père depuis les crises à répétition entre les confessions. Retour ligne automatique
Les filles sont toutes présentées comme majeures, encore plus depuis les accusations de viol des soldats. Elles se présentent comme des étudiantes et sourient. Ce n’est pas pour coller à la figure véhiculée par le cinéma entre autres, de « soi belle et tais toi », mais parce que pour beaucoup d’entre elles le français et l’anglais sont des langues étrangères. Les filles parlent peu et les transitions qui se font dans le dialecte national sont entrecoupées par les entremetteuses qui leurs demandent de sourire, d’enlacer la personne convoitée et surtout de l’emmener danser. La grande sœur est généralement un peu plus habituée à parler français. L’habit a son importance et notamment l’apparence. Des femmes qui ont un statut ou sont issues de familles notables, ne se mélange pas avec les filles qui portent des bracelets aux chevilles considérées comme des filles aux mœurs légères, tout comme les filles avec des piercings aux lèvres supérieures et aux sourcils. Je remarque qu’avant mes entretiens avec Divine, des filles (qui sont des notables, ce que je ne savais pas) me tournent constamment les talons dans les lieux fréquentés quand je veux demander le nom de l’artiste qui se produit ou le nom de la musique qui passe. J’apprends sur le tard la signification de leurs actes. Voyant que je suis un « blanc » communément appelé « moundjou », si je veux parler avec elles c’est que je veux passer la nuit, moyennant de l’argent. Alors pour éviter que l’entourage et moi-même ne soyons trompés sur leurs fonctions ou statuts, elles tournent le dos systématiquement et ne se laissent pas approcher.

En sortant une cigarette, Divine me confesse avoir plusieurs enfants d’unions différentes et avoir gagné gain de cause auprès des tribunaux qui ont imposé une pension alimentaire aux pères biologiques résidant en Europe. Tous lui envoient de l’argent via des transferts d’espèces disponibles dans les banques. Aujourd’hui, un homme s’occupe d’elle sur place et lui envoie de l’argent quand il voyage à l’étranger. Elle allume sa cigarette et fait signe à des personnes au loin.Retour ligne automatique
Divine ouvre la conversation et présente les filles à travers des pseudonymes ; une façon de protéger leur identité et les éventuelles représailles en cas de « problèmes ». Les problèmes, comme elle le mentionne, sont les évitements, la fuite des responsabilités de la part des expatriés lors d’une grossesse, mais aussi les techniques mentionnées pour provoquer cette dernière. Divine et ses amies me parlent de la nécessité de tomber enceinte d’un blanc. Pour cela, les préservatifs sont piqués avec des aiguilles, les positions sexuelles sont décidées tant que ce peut par les femmes, afin de bloquer leurs reins sur l’homme et espérer une fécondation fructueuse. Au fil de la discussion, je me sens mal à l’aise, elles boivent et j’essaye de comprendre leur point de vue : vivre avec un expatrié, c’est avoir la chance d’envisager un futur qui pour le coup est extrêmement fantasmé. Un gouffre économique existe entre elles et les expatriés qui peuvent gagner jusqu’à 100 fois le salaire moyen d’un citoyen. Retour ligne automatique
La situation maritale ne dérange pas les filles rencontrées, elles savent toutes que la personne convoitée peut avoir une femme, des enfants, une vie ailleurs. Ce qui leur importe, c’est la somme d’argent à la fin de la « prestation » ; 10 000 FCFA pour les préliminaires dans la voiture du parking et entre 20 000 et 50 000 FCFA pour les relations sexuelles à la maison, déguisés sous le terme de massage. J’ajoute que les filles et surtout les entremetteuses veillent à ce que les clients consomment, de l’alcool de préférence et à outrance. Divine me confie que plus ils boivent et sont vieux, mieux c’est. Car, parfois les filles peuvent coucher plusieurs fois par soir. D’ailleurs, Divine recommande aux filles d’avoir des ballerines et une tenue de rechange dans leurs sacs pour assurer l’anonymat le lendemain. Elle précise également d’une voix grave « qu’elle n’ont pas besoin de sous-vêtement ce soir ». Je commence à regarder la piste avec un tout autre regard, avec les heures qui passent ces moundjous sur la piste me semblent moins sympathiques, irrespectueux, la drague devient harcèlement, les boutons de chemises s’ouvrent, les caresses se font plus lascives. Suis-je entrain de participer à ce scandale ? Divine suit mon regard et me glisse dans l’oreille qu’elle est entretenue par Jacques, qu’elle échangerait sans problème sa place pour moi. C’est donc lui qui envoie de l’argent quand il est en voyage, le vieux parce que c’est mieux. Retour ligne automatique
Je reste sans voix, Jacques fait partie du scandale. Je sors prendre l’air et reste interpellé par la conception de la vie ici, basée sur l’immédiateté, vivre aujourd’hui comme si on mourait demain. Le contexte post-crise joue un rôle important, les filles qui annoncent qu’elles doivent mentir, au même titre que les moundjous leur mentent sur leurs vies cachées à l’extérieur du pays. Donc à charge de revanche quand elles arrivent à lui soutirer de l’argent. Les plus âgées d’entre elles recherchent un entretien : écolage pour leurs enfants, achats de cosmétiques, de fournitures, nourriture, location maison…

Après plusieurs minutes à côté du stand à chewing-gum et cigarettes, je rentre à nouveau dans le lieu sous les interpellations incessantes du vendeur « Patron, vous voulez une petite ? » terme pour désigner une femme de la nuit. Je veux saluer les gens avec qui je suis venu et m’en aller, fatigué de toutes ces révélations dévoilées à chaque soirée. Sur la banquette à quelques mètres sous les projecteurs, je surprends Jacques attablé avec une jeune fille sur les genoux, il me remarque et fais un signe, un pouce en l’air d’une main et une caresse sur cette fille de l’autre. Je souris nerveusement, presque mécaniquement et je me dégoute de ne pas avoir compris plutôt. Il entretient une femme et profite d’autres jeunes filles. Je me dirige vers la sortie d’un pas ferme. Retour ligne automatique
Divine pense bien faire et me fait signe de l’appeler par téléphone au loin, ce n’est pas de sa faute, la survie a un coût. Je rentre avec la certitude de ne plus vouloir croiser Jacques.