En quête d'un rôle social

Peu de temps avant notre divorce, Étienne décida de s’installer à Castelnaudary dans l’espoir d’y retrouver du travail. Cette petite ville de 12 000 habitants du sud de la France fait partie de la nouvelle grande région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées. Elle est soumise a autant d’influences géo-climatiques et culturelles.

Arpentant ses rues quelques jours, je trouvais que sa caractéristique la plus emblématique est son grand bassin, ancien port du Canal du midi. Mais les habitants de " Castel " vous parleront de la recette du Cassoulet, dont les célèbres boîtes de conserve luxueuses sont vendues dans la France entière. Il y a encore quelques années, des entreprises agroalimentaires employaient une bonne partie de la population, dont la société Sanghero, une énorme machine qui avait la main sur la fabrication du Cassoulet. À la fin des années 2 000, une suspicion de contamination bactériologique des viandes utilisées précipita des licenciements en masse. Les informations que je recueillais ainsi dans des coupures de presse locale reflétaient assez bien le sentiment d’abandon ressenti par les gens. J’étais en vacances, venue encourager mon ex-mari pour la mise en place de ses aspirations.

Étienne s’enfermait systématiquement dans la journée pour préparer un projet d’aménagement paysager en centre ville. Personne ne l’attendait et il travaillait sans cadre, dans l’espoir de convaincre la mairie de financer et de permettre la mise en œuvre de son projet. J’avais donc la curiosité d’observer cette petite ville que je trouvais à la fois belle et triste. Le patrimoine était laissé à l’abandon. Je remarquais pas mal de panneaux "À vendre", accrochés aux balustrades d’immeubles anciens comme sur le pas de portes de petits commerces fermés pour cause de départ à la retraite ou de faillite.

Dans les cafés, j’écoutais les conversations des habitués. Ils se plaignaient de l’absence de boulot, de la faiblesse des salaires renforcée par des propositions d’emploi à temps partiel. La motivation, l’envie d’entreprendre ou même d’essayer se trouvaient empêchées. Impression qu’un sentiment d’inutilité infusait les esprits. Je comparais mentalement ces personnes avec celles que j’avais côtoyé vingt ans plus tôt. Des piliers de comptoirs à Versailles, qui loin d’être abattus semblaient joyeux. Beaucoup ne travaillaient pas mais il paraissait possible, à cette époque, d’exister sans rien faire, une camaraderie fraternelle tissant une sociabilité insouciante. Ce constat me laissait perplexe et bien qu’il fut subjectif, il me préoccupait, me renvoyant à des sentiments personnels.

J’étais venue visiter Étienne, qui en sortant diplômé Architecte paysagiste de l’école du paysage de Bordeaux, avait pourtant bifurqué vers le professorat en Arts appliqués dans un lycée agricole, mais il avait craqué au bout de quelques années et depuis n’avait pas vraiment retrouvé de travail. Nous avions alors décidé de nous séparer, d’un commun accord, afin de préserver nos enfants de tensions familiales devenues trop fréquentes. Nous n’arrivions pas non plus à couper un lien conjugal rempli autant de tendresse que de frustration. Je continuais mes promenades plusieurs jours. Seule. Je partais de chez Étienne tôt le matin, surtout pour éviter son humeur de chien. Le soir, nous nous retrouvions et Étienne se montrait vivable. Le soir, tout le monde quitte son travail. Nous reprenions alors nos habitudes, aller au restaurant ou au cinéma, au concert. Nous n’étions pas démuni sur le plan économique ce qui rendait la situation d’Étienne ambivalente, certainement elle pouvait être incompréhensible. Je pensais à mon oncle qui ne comprenait pas qu’on puisse gagner plus de 2 000 euros par mois en travaillant aussi peu que moi. Je nous revois, Étienne et moi, attablés à la table d’un chinois. Étienne déployait toute son analyse sur l’abandon de la ville, faisant du chômage la pierre angulaire de son expertise. J’écoutais alors ce que j’avais moi même remarqué mais Étienne avait des idées plus précises. Sa lecture de l’espace lui permettait de trouver des réponses aux allures de précarité que portaient les habitants sur eux, comme un laisser-aller.
Selon lui, la mairie avait tort en cantonnant l’action locale à la seule insertion socio-professionnelle des habitants. Il fallait aussi reconnecter les gens avec leur environnement. Étienne me décrivit ce qu’il avait imaginé (l’aménagement du bassin de Riquet) qui devait devenir le lieu de promenade des Chauriens le dimanche. La construction d’un fronton légèrement en décalage avec les berges permettrait de matérialiser ce manque. Cet embellissement dont l’objectif tout de suite visible était de relier les gens entre eux, aussi bien qu’avec leur patrimoine qu’ils n’avaient plus l’habitude de voir. Ce lieu de balade sous le climat doux du midi de la France inviterait à la paix, à une meilleure estime des habitants pour eux-mêmes. Il fallait absolument que la promenade du grand bassin située dans un cadre historique assez préservé ne soit plus destiné qu’aux touristes anglais, déjà abusivement détenteurs du commerce de péniches de location. Les nems arrivant sur la table, je ne l’écoutais plus, assurée de ses convictions. Pourtant la table où nous étions installés étaient un peu bancale, comme nos existences l’étaient. En relevant la tête, je vis le visage d’Étienne totalement effondré.

Je me sentis lasse, prise dans le flux de sensations contradictoires et de souvenirs qui ne l’étaient pas moins. Je connaissais cette tension particulière propre à Étienne, une sorte de point flou situé entre l’enthousiasme d’entreprendre et le peu d’estime de lui-même, transformé depuis peu en cycle dépressif. Mais ce caractère d’où venait-il ? Était-il le fait d’une disposition personnelle ou le résultat du flottement professionnel dans lequel il s’était peu à peu englué ? Nous ne nous parlions plus. La musique de fond du restaurant un peu hypnotique servait de prétexte à notre mutisme et plus encore à notre solitude. Nos états étaient devenus irréconciliables. J’avais une place dans la société, modeste, mais qui me plaisait. Mon ex-mari vivait sur le fil du rasoir, de propositions en périodes d’essai, il avait changé souvent d’adresse depuis trois ans. Il avait une forte qualification et pourtant jouxtait une forme de précarité et si je veux être honnête, je peux affirmer que le danger pour lui n’était pas matériel mais moral. Je regardais Étienne qui, maintenant, discutait avec le serveur de la qualité des vins. Leur discussion détendue me permettait de poursuivre mes digressions intérieures.

J’en étais à la question des moyens. Comment le maire d’une petite ville (prenant la crise de plein fouet, avec un taux de chômage stagnant, pourrait-il accompagner la mise en place d’un ouvrage urbain esthétique, dont la finalité n’apparaissait pas comme prioritaire ? Avec quels concours ? Ceux des collectivités territoriales apparaissaient peu probables. Elles n’avaient pas lancé d’appel d’offre au départ. Ensuite, Étienne n’avait pas un curriculum vitae solide alors que dans le métier d’architecte la carte de visite peut convaincre. Les décideurs locaux devaient être un peu comme des producteurs de cinéma qui ne peuvent faire confiance qu’à l’image de l’acteur sensée faire revenir l’argent d’où il était parti, c’est à dire dans leurs poches. Le rapprochement était hasardeux mais j’y voyais du sens car aucune idée gratuite, ne semble de nos jours intéresser personne. Les financiers pouvaient-ils donner carte blanche à un maître d’œuvre qui n’avait jamais conduit aucune équipe et dont la carrière à peine esquissée révélait entre les lignes tous les signes de l’inadaptation sociale ? Pourtant le projet pouvait être positif pour le développement du lien social et le développement touristique.

Je fus sortie de mes questions, de plus en plus bousculée, par Étienne qui me dit d’une voix blanche : "ils seraient capables de piquer mon idée pour la confier à un mec qui assure". J’étais incapable de le rassurer et lui dit qu’on pouvait le penser, mais qu’il fallait essayer, aller jusqu’au bout, un peu comme le faisait Don Quichotte. Ce rapprochement humoristique ne le fit pas sourire. Il était devenu morose. Étienne exposa alors son vécu. Il se sentait prisonnier de son corps. La fatigue, les maux de ventre, de tête, etc. Il fallait qu’il lutte contre dès le matin. Cela l’épuisait et au bout de quelques semaines, il n’arrivait plus à être à l’heure au bureau. Ne pouvant faire face, il avait, à plusieurs reprises remis sa démission avant d’être licencié. Les contraintes du corps était un problème majeur pour lui. Ceux qui faisaient de leur corps l’instrument même de l’exploit en dépassant la fatigue, la peur, étaient respectés et vivaient tranquilles dans la vie matérielle. Étienne pensait que la vie le maintiendrait toujours à la lisière mais plutôt du mauvais côté. Il observait les gens qui lui ressemblaient et il avait peur. Le repas était fini, le visage d’Étienne était redevenu serein. Après tout, les idées sont fugitives. Elles s’évaporent. Étienne s’était convaincu de lui-même de tenter sa chance. Il se sentait à la fois vide et plein. Je comprenais très bien cette antithèse. Je la vivais un peu différemment d’où des impressions d’implosions intérieures ressenties souvent, vite compensées par les obligations de la vie quotidienne. En sortant du restaurant alors que nous ne nous étions presque pas parlé, nous fûmes saisis d’une euphorie partagée. Nous marchions en direction des avenues pour prendre un peu l’air. Il était vingt heures. Autour de nous des scènes immuables de résidents rentrant du travail, de femmes promenant leur chien, de vieux assis sur un banc. L’air était calme.