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« Parce que tu crois qu’on t’a oublié ? Jamais. Ben non ! La prof de philosophie m’a dit c’est quoi la philosophie ? J’ai répondu, comme tu nous disais dans le bus, c’est l’art de l’étonnement ».

Et voilà que tous les amis qui entourent Khalid le congratulent et le narguent pour sa clarté d’esprit. Ils imaginent ou se remémorent le visage de sa professeure impressionnée par la réponse. Lui qui était relégué parmi les turbulents, les laissés-pour-compte. Je souris en voyant la scène et lui tape dans la main, pas pour dire je suis fier de toi, mais tu as eu raison de lui en mettre plein la vue. Ce qu’il a mûri !

Pendant les vacances, lorsque j’étais animateur, je me disais que c’était beaucoup plus qu’un boulot alimentaire. L’animation m’a aidé à rester en lien avec une jeunesse dont je me suis toujours senti proche, ils ont grandi sous mes yeux et leur parcours a évolué.

Tout commença 5 ans plus tôt, un matin d’hiver, sans prêter attention aux déchets devant les escaliers du bâtiment, des restes de chips, des canettes et des mégots. Les jeunes arrivaient enveloppés dans de grands manteaux à la dernière mode et se groupaient autour d’un radiateur. L’intrigue commence, je suis seul pendant que la salle allouée par la mairie, trop petite, se remplit. Je remarque très vite la séparation entre les filles et les garçons , mais surtout ce qui les fait interagir : les plaisanteries, les taquineries, les "punchline" comme on dit. Les filles, les timides, les bruyants, les populaires, etc, tous pouvaient se révéler devant leurs pairs et se faire accepter sans mal grâce à ces joutes verbales.

Comme Randy Wagstaff dans la série "The Wire", j’ai eu une idée. Comme eux, je devais faire mes preuves, quitte à les mettre en difficulté parfois, afin d’affirmer ma place dans ce centre. En dehors de mon travail d’animation, je voulais, en plus, améliorer leur point de vue, les rendre moins catégoriques, moins pessimistes aussi.

Un leader sortait du groupe, c’était Khalid, vêtu de son jean bleu et de son pull rouge. Des yeux noirs qui fuient les miens, cheveux courts, et cette façon si singulière de ponctuer ses phrases d’un "tu vois ou pas". Il rayonne pour cette jeunesse, est-ce parce qu’il est populaire ou bien parce qu’il est craint ? Il m’interpelle à la fin de la journée, après avoir soigneusement observé mon comportement : "Pourquoi tu fais genre le français ? T’es un arabe, comme nous, non ?".

Le silence empli la petite salle du centre aéré, la buée s’est accumulée sur les vitres, des insultes et des prénoms ont été dessinés dessus, l’horloge indique bientôt 18h, les jeux sont encore étalés sur les tables que je vais devoir ranger, c’est l’heure de partir. Mon regard se pose alors sur Anissa, une jeune fille de 10 ans à peine. Je m’accroupis et lui dis : "Dis-moi, c’est un arabe, lui ?".
Et c’est tout naturellement qu’elle répond en levant la tête de ses bracelets fantaisies : « Lui ? C’est un clochard, c’est tout ! ». Et voilà qu’en une fraction de seconde toute la salle explose de rire, je montre la nouvelle star du doigt. 10 ans à peine et un sacré sens de la réparti. Khalid essaie d’avoir le dessus sur ses amis, mais les cris sont trop forts, la frustration et la peur qu’il a semé avec certains d’entre eux, au collège particulièrement, se manifestent par des cris, des rires de soulagement. Ils sortent en chahutant, déjà prêt à répandre la nouvelle.
J’ai demandé intentionnellement s’il était "arabe", car c’est l’identité qu’il accepte, qu’il revendique parce qu’il a dû grandir avec, cette dichotomie qui fait d’un piège une richesse : comment être français et arabe ?

Khalid reste un instant sur le trottoir et revient m’aider à ranger, à l’abri des regards. On échange, il se dévoile petit à petit. Père inconnu, sa mère se démène pour l’encourager à l’école. Je l’écoute et lui parle de moi, un peu. Je lui explique que l’on peut être aimable et ambitieux, sans être vulnérable ou faible aux yeux des autres. Que les graines de peur qu’il a semé chez ses camarades ne lui serviront pas longtemps. Je lui propose de me ramener une clef USB, en me disant qu’il écoutera d’autres musiques et regardera un film, "Fresh" de Boaz Yakin.

Je comprends très vite, en rentrant chez moi, que leur vision du monde est troublée, filtrée par de l’essentialisme, des opinions de comptoir et un manque de nuances. Je décide alors de tenter une expérience : concilier leurs pensées et critiques, en montrant que la caricature de ce que l’on est n’est pas une identité, c’est un jeu. On se conforte juste dans l’image que l’on diffuse de nous. Si on dit que je suis un bon à rien, c’est que je suis un bon à rien, non ? Une identité se maintient en transformant beaucoup d’elle-même. Et pour cela je devais semer des graines dans leur tête : valoriser et faire accepter ce qu’ils sont. "Tout le monde est cultivé dans cette classe" disait ma professeure de français. J’allais reproduire la même chose avec ces jeunes, déposer des graines de culture, en faisant tout mon possible pour les aider à germer. C’est comme ça que, chaque jour de chaque vacances scolaires qui ont suivi, pendant plusieurs années, je leur ai parlé de ce qu’ils voulaient : la colonisation, l’Afrique, la religion, les cours, le sport, l’actualité, la sexualité, les relations amoureuses, la musique, les séries TV, et les complots internationaux. Ils m’impressionnent par leur façon de s’approprier la langue française, de la faire évoluer, d’être dans la recherche pour taquiner. "Si on ne taquine pas, c’est qu’on est le taquiné". J’essaie juste de canaliser tout ça. Des vers de poésie arabe sont traduits pour enseigner que ce peuple maitrisait une langue, que si l’éloquence était dans leur ADN, alors la punchline peut l’être aussi.

"Tu comptes ouvrir une boutique ?" me demande une animatrice. Je me tourne dans sa direction et lui réponds, en regardant les clés USB qui s’entassent sur la table de l’entrée : "en quelque sorte oui". Je continue à les intriguer : "Comment un animateur dans un centre aéré peut-il nous enseigner ces choses ? Pourquoi il n’insulte pas comme les précédents ? Pourquoi inclut-il sans arrêt les filles dans nos matchs de foot, lui qui ressemble tant à nos grands frères ? Suis-je un modèle à suivre ? On me dit que je suis un bon à rien, mais dois-je en être un ?".

Dans le bus pour les sorties ou avec leur téléphone autour d’un feu, à la mer, je m’intéresse à leurs goûts. Les filles s’imposent de plus en plus et proposent des activités théâtrales, l’espace d’expression est créé : on peut parler de tout sur scène puisque nous sommes des personnages. Je les vois caricaturer ceux qui ont l’habitude de les caricaturer : des conseillers d’orientation, les professeurs, les voisins, les politiques. Ils en rient pour quelques heures dans la journée. Rire de ce qui nous rend triste, c’est thérapeutique ? Des musiques de Jacques Brel, Oum Khaltoum, Médine, Nina Simone apparaissent dans leur playlist. En montrant la sacoche de contrefaçon de son cousin, Dylan cite, en référence à Brel : "écoute la punchline de l’époque : faut pas jouer les riches quand on a pas le sou". Ce dernier de renchérir, " qui es-tu pour nous dire ce que tu nous dis ", en référence à Darwich.

Un jour, c’est la petite Anna qui s’approche de moi, elle redoutait son passage devant le juge des affaires familiales. Il rendra son verdict pour savoir si elle peut rejoindre sa famille. Elle bafouille un peu et me dit : "il va me demander si je veux rentrer à la maison. J’aime ma famille, mais à la famille d’accueil, j’ai beaucoup de jouets". Je ne la trouve pas innocente cette interrogation, juste tellement actuelle, dans l’ère du temps. Elle termine en disant : "c’est Dieu... Heu pardon, le juge qui décide". Khalid, Anissa, Dylan, Anna… ces jeunes à qui j’ai offert du temps, de l’écoute, les voilà changer, pour toujours, je l’espère. Je suis convaincu en les voyant progresser que ma contribution, bien que ponctuelle, à porter ses fruits. Parfois, quand je suis fatigué de la discrimination à l’embauche, des obstacles, des regards condescendants, je vois ces jeunes qui traversent la rue me saluer, prendre des nouvelles, ils clament des vers de poésie, des citations de Socrate, Averroès ou Khrishnamurti.

Avec le temps, j’essaye de positiver et me dis qu’un boulot plus stable m’attend ailleurs. Je passe au centre dès que je peux, en visite éclair pour avoir une discussion enrichissante avec les travailleurs sociaux. Je raconte avoir vu Khalid le matin même, qu’il rayonnait aujourd’hui. On s’en félicite juste pour un instant. Il est déjà 18h30, l’accueil est fermé, je dois sortir par derrière. J’entends des murmures, des mâchoires qui craquent les chips et les voilà : ceux qui s’ennuient, qui tuent le temps dans la cage d’escalier du centre aéré. Je comprends les déchets laissés 5 ans plutôt par des jeunes avant eux. Je reconnais Dylan, il me sourit et cache maladroitement son joint, de la fumée s’échappe encore un peu de son nez quand il me salue, surpris et cherchant à cacher son malaise. J’essaie de trouver quelque chose à dire pour détendre l’atmosphère comme d’habitude, mais rien ne vient. Je sens de la chaleur dans leurs yeux rouges, l’envie de discuter de tout et de rien, d’avoir un interlocuteur, mais ce jour-là, je ne suis pas resté, je n’ai pas parlé avec eux. Ont-ils pensé "c’est pas le dernier que l’on va décevoir ?". Aurais-je dû rester ? Comment peuvent-ils être aussi délaissés devant une structure qui s’occupait d’eux quelques années auparavant ? Voilà une jeunesse qui se consume, sans projection, la jeunesse de nos quartiers et villages. J’apprends tardivement que Dylan a perdu son père.

Pour certains, la rudesse de leur visage s’est envolée et a laissé place à une joie de vivre. Voilà, la jeunesse de nos palais de béton. Celle qui me redonne le sourire et me dépeint un pays dans lequel, malgré tout, ils ne se projettent plus. Les deux camps ont la même impression, ils ne pourront pas vivre leurs rêves en France, certains choisissent de se laisser mourir à petit feu et d’autres se donnent les diplômes pour travailler à l’étranger un jour. Leur esprit est tourné vers l’international. Ils rêvent de postes à responsabilités, de considération, de décence dans leur vie, d’Angleterre, de Canada, d’États-Unis, de Dubaï…. Partout ailleurs, mais pas ici. Quel bilan tirer ?

Khalid monte petit à petit, mais combien comme Dylan tombe ? Malgré les efforts fournis, c’est toujours difficile de se dire que peu s’en sortent vraiment. Car finalement le bon à rien se moque toujours de ce qu’on pense de lui, il s’applique dans sa bêtise, et s’entête à jouer un rôle qui ne lui sied pas. Il suffit parfois d’une rencontre pour changer ça, comme l’ont fait des animateurs avant moi, il faut semer des graines pour les éveiller à plus de culture.