L'homme en jaune

Personne ne l’a vu arriver. Il porte un petit sac sur son dos et un grand manteau jaune et droit. Il déambule dans la ville.

Dans la rue pinceaux, on peut porter un sac sur le trottoir de gauche mais seulement quand on vient de la Poste. Sur le trottoir de droite, le sac est interdit. Rue grumeaux, à droite, il est interdit de parler. Ensuite, on s’engage dans la rue trumeaux qui longe l’église. Cette rue est totalement interdite aux enfants. De toute façon, il n’y a pas de trottoirs. Pour la rue pruneaux, tous les passants savent qu’aucun vêtement de couleur n’est toléré. Sur la droite, la rue futeaux que l’on ne peut traverser qu’à reculons. La rue guteraux offre une certaine liberté, seules les personnes âgées ne peuvent y déambuler. Toute la ville est organisée au mieux !

Et, pour ne pas se tromper, des plans interactifs sont distribués dans des agences de mobilité et des panneaux lumineux rappellent, à chaque entrée de rue, les interdits. Ils sont actualisés chaque mois pour informer les passants des nouvelles instructions. Les commerçants ont déserté la ville : il leur était difficile de fidéliser leurs clients.

Au début, ces nouvelles règles ont offert du travail à des personnes sans ressource. C’était bien. Des petits stands ont fleuri un peu partout. L’un pour garder les sacs, l’autre les parapluies, le troisième pour prêter de longues blouses noires, ou encore pour garder les plus petits, mais il fallait tous les mois s’adapter et beaucoup de personnes se trompaient provoquant l’arrivée des interventaux.

Aujourd’hui, tout est clair. Les stands ont disparu et seuls les hommes sortent, ils ne portent jamais de couleur, ne sont jamais accompagnés de leurs enfants, ne parlent pas, ne s’arrêtent pas. Certains se sont organisés en milice pour aider les autres, imposant des règles encore plus strictes. Le jeudi, par exemple, il est interdit de sortir ! D’autres peu nombreux, les irréductibles, pensent préserver leur liberté en ne respectant que les interdits inscrits sur les panneaux. Ils sont dans leur droit ! Mais, sans le soutien des milices, ils doivent déployer des efforts continuels pour comprendre les nouvelles instructions et ne pas faire d’erreur ! Cette tension, cette concentration permanente a eu de drôles d’effets : l’un tire la langue toutes les 20 secondes dans la rue brucheaux, l’autre porte ses chaussures sur la tête rue des tourneaux, le troisième, bien connu des brigades, pleurait beaucoup mais, depuis quelques jours, il a disparu.

L’homme en jaune vient d’arriver sur une place, il s’appelle Marlow, c’est un pseudo. Il vient de passer la rue pinceaux, dos à la Poste et portant son sac en passant par la rue pruneaux, sans enlever son manteau. Il va bientôt s’engager dans la rue fruteaux en sifflotant. Les gens le regardent, atterrés, refusant de s’arrêter dans la rue giteaux ou de parler, comme le rappelle le panneau de la rue gorbeaux, ils scrutent l’inconnu en dansant rue grimeaux. L’homme au manteau jaune s’approche d’un passant pour lui demander son chemin jusqu’à l’hôtel Beau séjour. Le jeune homme le regarde méchamment : il ne peut ni courir, ni parler, ni répondre à un inconnu. Déjà, il piétine et porte sa main à sa bouche alors que la ruelle amiraux est formelle ! Il cherche désespérément les capteurs, s’attendant à une catastrophe. L’inconnu lui montre les affiches jaunes où il est inscrit que depuis le 3 novembre 2013 le système de contrôle est débranché, les brigades réaffectées, mais le passant poursuit son chemin en silence.

Enfin, l’hôtel apparaît. Un badge pour l’ascenseur, un premier code pour la porte du couloir, et enfin un badge pour l’accès à la chambre. Il reste à taper un nom d’utilisateur et un nouveau code -le précédent est périmé- pour allumer la visio-conférence. Il voudrait manger puis dormir, le voyage a été difficile mais sur l’écran cinq personnages le fixent patiemment, deux hommes et trois femmes, pour instruire son arrivée : "Bienvenu à l’hôtel Beau-séjour !! Tu as fait un bon voyage ?". Les premières fois, il trouvait cette mise en scène comique, surtout ce tutoiement systématique de la part de gens qu’il n’a vu que sur un écran mais, aujourd’hui, il en souffre, il ne comprend pas. Durant dix minutes, ses interlocuteurs lui expliquent comment utiliser au mieux les différents éléments qui constituent la cellule hôtel.
Chacun est spécialisé : une grande femme brune, du département gestion du temps lui rappelle qu’il doit, après chaque passage des instrumentaux, intégrer les heures de sommeil dans le nouveau logiciel Liberté. "Et, si exceptionnellement, les horaires n’étaient pas respectés, précise-t-elle, le regard braqué sur le voyageur, il faudra sans faute régulariser le lendemain en enregistrant l’empreinte du temps et l’envoyer scannée sur le logiciel Plénitude. « À défaut, rajoute en souriant la femme, le temps de sommeil sera déduit sur le mois prochain ». L’homme du service DHTPR prend ensuite la parole, rappelant que chaque feuille a un code bruit qui doit être retranscrit dans un tableau Excell et envoyé au référent contrôle des feuilles. Et, surtout, rajoute l’autre homme, il est impossible de regrouper les feuilles dans un même dossier. À chaque feuille, un dossier de couleur différente où doivent être retranscrits les éléments présentés dans le tableau Excell. Les spécialistes feuillètent en silence les documents transmis depuis deux semaines et écoutent les explications de Marlowe. Il sait que l’une des deux femmes restées silencieuses est la patronne des quatre services représentés. Elle est détendue et attend les commentaires de son équipe. Le responsable du service simplification, celui qui a introduit la question de la couleur des dossiers, lance :

C’est l’heure du premier passage et il inscrit l’heure du premier sommeil, mais il reste à remplir sur le BlackBerry le tableau d’objectifs et le logiciel des tâches avant de commencer sa journée du lendemain. Après avoir passé une heure à régulariser le dossier c’est la panne du progiciel et le 2525 est occupé.
« Barbe, j’enverrais la paperasse demain ».