Chronique d'une journée (...)

Il partit avec la certitude d’éclaircir le mystère dans quelques instants. À peine eut-il fait la moitié du chemin qu’un pickup stoppa net à son flanc gauche. Il transportait deux Mokhaznis (agents des forces auxiliaires), l’un dans la cabine à côté du conducteur, et l’autre à l’arrière sur le plateau de chargement. Ce dernier donnait l’impression de surveiller deux jeunes hommes assis côte à côte. L’enfant, agile, se rua deux pas en arrière. À cet instant même le « Mokhazni » assis côté passager mit pied à terre et lança aussi loin que possible son bras pour agripper l’enfant, qui se trouvait, en dépit de tout, hors de portée. Mostafa, apeuré par ce bras, prit ses jambes à son coup et détala sans demander son reste. Il ne reprit haleine qu’une fois auprès de son grand-père. En voyant son petit-fils débouler sur le vieux comptoir de l’épicerie, le teint blême, les yeux exorbités, l’écume aux lèvres, le vieil homme s’affola et bondit de son siège avec l’énergie de celui qui défend ce qu’il a de plus précieux. Quand il ne constata aucun danger à proximité de son petit-fils, il récupéra ses esprits et le fit asseoir. D’une main il ôta la sueur qui inondait sa figure, de l’autre il lui caressa les cheveux pour le calmer. Entre deux souffles, haletant, Mostafa, réussit à balbutier quelques mots pour expliquer qu’il avait échappé au Mokhazni qui tentait de l’attraper.
« Mais, lui demanda-t-il, pourquoi voulait-il t’appréhender ? Qu’as-tu fait de mal ? Qu’est-ce que tu as fait comme bêtise ? T’es tu battu avec quelqu’un ?

Maintenant, il s’expliquait pourquoi il y avait moins de monde dans la rue, à part les vieilles personnes et les petits enfants. Ce qui n’était pas sans lien avec le camion qu’il avait vu passer un peu plus tôt, avec à bord quantité de jeunes gens et d’adultes encadrés par des Mokhaznis. À voix haute, il se reprocha sa distraction :
« Ha ! Moi qui pensais qu’on emmenait tout ce beau monde pour aller travailler dans le cadre de l’entraide nationale. Viens fiston ! On rentre à la maison ! »

Aussitôt dit aussitôt fait. Il retira les clefs de leur crochet, rabattit les deux pans de la porte de l’épicerie et, avec une vigilance extrême, ferma à double tour en jetant des regards inquiets à droite et à gauche. Il poussa devant lui Mostafa qui s’était remis de ses émotions. Dès qu’ils eurent dépassé le seuil de la porte de la maison, il la referma avec l’idée de ne la rouvrir qu’en cas d’extrême urgence, et se racla la gorge bruyamment comme pour annoncer, en même temps, et son arrivée et la grave nouvelle. À peine au bout du couloir, il annonça d’un ton mi-grave mi-amusé, comme pour reconnaitre le piège dans lequel il avait fait involontairement tomber son fils Abdallah :
« Zayakh (façon sarcastique de désigner un jeune homme) est en train d’éteindre l’incendie à Foughal ! ».
Les femmes, toutes occupées à leurs besognes quotidiennes, qui sur la terrasse du toit en train de laver les vêtements, qui dans le portique, que l’on transformait en cuisine dès que tout le monde était sur pied, à préparer le pain pour l’envoyer cuire au four du quartier, accoururent à la rencontre du patriarche pour mieux saisir ses propos qui s’annonçaient graves. Sans se faire prier, il répéta :
« Zayakh, que nous attendons depuis tôt ce matin, est à Foughal en train d’éteindre le feu que des bergers pervers ont allumé. »
— « Et comment est-il parti là bas ?, demanda Bent Mohand qui ne semblait pas encore mesurer la gravité de l’événement. Ne l’avons-nous pas envoyé acheter la handiya ? ».

Mostafa s’avisa d’intervenir pour désamorcer le malentendu et ainsi épargner à sa grand-mère le risque imminent d’essuyer la crise de nerfs qui semblait se préparer chez son grand-père :
« Grand-mère, ce sont les mokhaznis qui l’ont emmené de force, pour éteindre l’incendie qui s’est déclaré à Foughal. Moi aussi, quand j’étais parti à sa recherche, un mokhazni faillit m’attraper pour m’emmener là-bas. »
Les précisions de l’enfant lui firent mesurer toute l’ampleur de l’événement qu’elle érigea en drame familial. Alors, elle entama un monologue en se lamentant :
« Seigneur ! Seigneur ! Il va se faire brûler… Il y mourra…Il y mourra… Oh ! Mon Dieu, j’ai perdu mon fils ! »
Fatima qui ramenait toujours les choses à leurs proportions, intervint pour calmer sa belle-mère :
« Écoute Lalla, disait-elle, il est grand pour faire attention à sa personne, et il n’y est pas seul. Beaucoup de gens sont avec lui. Bientôt il va rentrer à la maison, sain et sauf. »
Ces propos ne l’apaisèrent guère et elle se tourna vers son mari pour lui reprocher d’être la cause de ce mélodrame :
« C’est à cause de tes envies que mon fils est en train de se faire brûler par les flammes. Si tu ne l’avais pas envoyé t’acheter la handiya, il serait là, à mes côtés, sain et sauf… Pour quelques unités de handiya j’ai perdu mon fils ! »
Elle allait continuer ses reproches exagérés et extravagants, mais les autres femmes la prirent par la main et l’isolèrent dans une chambre. Cependant, elle persistait dans ses jérémiades et elles ne surent comment la calmer. Elle s’assit sur une peau de mouton que lui étendit sa fille, baissa sa tête et continua à soliloquer.

Le patriarche, sans répondre aux accusations de son épouse, afficha une attitude qui, en dépit de son autorité, trahissait le regret. Il baissa la tête un moment et haussa les épaules en élevant les mains, comme pour exprimer son sentiment d’impuissance. Puis, il monta dans sa chambre. Ensuite, on entendit couler l’eau du robinet, des crachats et des expulsions d’eau par le nez. Il faisait ses ablutions et s’apprêtait à faire des prières surérogatoires.
Les enfants, peu soucieux de ce qui secouait la tribu familiale, avaient faim ; le petit déjeuner qu’on s’affairait à préparer fut momentanément abandonné. Aussi, pressaient-ils leur mère à trancher dans le vif et reprendre sa préparation. Obéissant à son instinct maternel, elle reprit les choses en main. Quelques instants plus tard, la table basse était garnie d’un grand plateau où étaient disposé une dizaine de verres à thé et une grande théière fumante, deux plats contenant l’un du beurre, et l’autre du miel et un grand panier plein à ras bord de pain. Valeurs ancestrales obligent, on ne commençait à manger qu’en présence du patriarche, alors on envoya Mostafa l’appeler. Il descendit dans un silence que même les enfants n’osèrent perturber par leurs indocilités habituelles. Il s’assit à la place qui lui fut préparée par Fatima et demanda à Yamina de dire à sa mère de venir manger. Cette dernière prétexta le manque d’appétit et continua à ruminer sa détresse dans son isolement. Les enfants se délectèrent du repas, les adultes ne prirent qu’un verre de thé.
Contrairement à son habitude, le patriarche ne quitta pas sa place après avoir fini son verre de thé. Diverses idées trottaient dans sa tête. Soudain, la voix de sa femme retentit depuis la chambre. Pleine d’inquiétude, elle demandait si l’on ne pouvait pas faire intervenir Si Lahcen, un cousin éloigné, pour ramener Abdallah à la maison. Son époux objecta :
« Personne n’y peut rien, ni Si Lahcen, ni plus important que lui. Tout ce qu’on peut faire c’est attendre et prier Allah pour qu’aucun mal ne lui arrive ».
Vers le milieu de la matinée, les filles mariées arrivèrent les unes après les autres. Leur présence allégea le fardeau moral que subissaient Fatima et Yamina face à ce « drame familial ». Mais le plus grand soulagement revint au patriarche qui se sentit libéré du devoir de consoler sa femme par sa présence. N’ayant pas l’habitude de rester confiné dans la maison, il ne tenait plus en place. Un instant, il fut tenté de rouvrir l’épicerie. Mais était-ce vraiment le moment opportun ? D’autant que l’activité dans la ville était presque paralysée. Ce fut un effort inhumain, pour lui, d’attendre jusqu’à la prière de la mi-journée. Lorsqu’il entendit le muezzin l’annoncer sa perplexité se dissipa. Il prit alors fermement le parti de se rendre à la mosquée.

La mosquée était presque vide. Quelques hommes, dont la plupart le surpassait en âge, formaient à peine deux petites rangées derrière l’imam. À son retour à la maison, les choses avaient une apparence plus calme. Les filles avaient calmé leur mère qui ne geignait plus si fort ; elle s’était réfugiée dans un silence qui n’était que de façade. Son accablement se lisait dans ses gestes et sur son visage. Pas plus que le repas du matin, celui de la mi-journée ne fut l’occasion d’une manifestation d’un appétit habituel. On se contenta de grignoter sans faim. On se sépara pour sacrifier au rituel de la sieste, mais la chaleur caniculaire de cette journée, augmentée de quelques degrés par l’incendie de Foughal, rendit le sommeil impossible.
Dehors, la ville commençait à se ranimer ; les rafles avaient cessé un peu avant la prière de la mi-journée, ce qui augurait de la maîtrise de l’incendie. Mais il fallut attendre jusqu’à la prière de la mi-après-midi pour voir les premiers contingents des combattants du feu improvisés retourner chez eux.
À la faveur de l’évènement qui avait paralysé pendant pratiquement une journée la ville et semé la terreur parmi les familles, la rumeur populaire exacerba l’excitation des jeunes qui improvisèrent des réunions presque à tous les coins des grandes artères de la ville pour se raconter des exploits qu’ils avaient vécus ou entendus, et où l’invraisemblable côtoyait le probable. Tout aussi happés par la frénésie d’échanger sur l’événement, les adultes s’échangèrent les informations qu’ils avaient glanées auprès de ces soldats du feu forcés. Des fariboles émaillaient les récits, notamment ceux des jeunes. Mais ce furent les exploits de ceux qui échappèrent à la rafle qui alimentèrent les conversations. Alors, on racontait par le menu détail comment les uns avaient pu sauter du véhicule en trompant la vigilance des gardes, de quelles manières géniales d’autres détournèrent l’attention des mokhaznis pour s’échapper. Il y eut aussi ceux qui, grâce à l’influence et la notoriété de leurs ascendants ou de quelqu’un de leur lignée, purent passer entre les mailles du filet. Les récits les plus appréciés furent ceux qui racontaient comment grâce à des subterfuges certains passèrent au nez et à la barbe des sbires de l’autorité locale. Ce fut, entre autres, le cas de ce jeune qui se travestit en femme et porta, en toute tranquillité, le pain au four, ou de celui qui se déguisa en vieil homme et même, signe d’outrecuidance, salua respectueusement les mokhaznis.

Plus de deux heures après la prière de la mi-après-midi, Abdallah reparut au coin de la rue, l’air fatigué, les vêtements maculés, le visage sale et les cheveux hérissés. Il trainait, malgré tout, le panier qu’on lui avait confié le matin pour faire les courses. À sa vue, sa mère, qui n’avait cessé de faire le va et vient entre la maison et le coin de la rue, accourut vers lui et, devant son état déplorable, retira la grande étoffe qui la voilait des épaules jusqu’aux genoux, et le lui jeta sur le dos tout en le serrant fortement contre elle. L’adolescent qui, subitement, se rappela sa fierté d’homme, se détacha de l’étreinte de sa mère, tout en jetant alentours des regards méfiants. Au seuil de la maison, il fut accueilli comme un héros. En quelques mots, qui dénotaient la lassitude et surtout l’amertume d’avoir été une fois de plus la victime de cette guigne qui, pensait-il, le poursuivait sans relâche, il expliqua comment le matin il avait été pris dans la rafle, au moment où il s’approchait du souk de la handiya. Vivement qu’Ahfir se dote d’un service de sapeurs-pompiers.

(7)- Mont de la chaine des béni-Znassen au nord-est du Maroc

Le 29 septembre 2017.