Le jour où

Le jour où j’arrivais la boule au ventre …
La cloche de l’église sonne huit coups : il est déjà huit heures. J’ai la boule aux ventres car je suis en retard. En arrivant à huit heures et deux minutes, je serai « considérée comme » en retard. Si je croise mon chef dans les escaliers, j’aurai droit à son regard bovin, sa poignée de main tordante et sa voix d’outre-tombe :
« Alors jeune fille, on a du mal à se réveiller ? »
Pour les quatre-vingts jardiniers du Service espaces verts de Villemorte-la-garenne, il n’y aura pas de doute. Mademoiselle Pinson aura été en retard de quelques minutes ce matin. Cela ne se fait pas. Chaque matin, les quatre-vingts jardiniers arrivent quinze minutes en avance pour se préparer avant de se réunir à huit heures précises sous l’horloge. Les cadres et secrétaires des bureaux arrivent à sept heures et trente minutes, même s’ils ne travaillent pas avec les jardiniers sur le terrain. Juste au cas où. Au cas où il y ait une question d’un jardinier, au cas où il y ait une bombe nucléaire et où on ait besoin de nous. Qui « on » ? On c’est le public, car en tant que fonctionnaire nous sommes au service du public...
Monsieur P a instauré cette règle car il est intransigeant. Il aime son travail, il a le sens du devoir et je dirais même du sacrifice. C’est un bon vivant du bureau, un véritable jouisseur du labeur. Il n’aime pas tant son travail qu’être au travail. Sa femme travaillait elle aussi « en mairie », dans un autre service. Ils déjeunaient ensemble le midi, allaient ensemble au travail et en repartaient le soir. Jamais ils ne se quittaient. Désormais, monsieur P respire enfin. Sa femme a pris sa retraite. Depuis, monsieur P a repris sa liberté. Il est ravi. Il en profite pour déjeuner à la cantine ou au restaurant avec des « copines ». Ces copines de la DRH lui sont utiles quand il veut un renseignement personnel sur un jardinier. Mais monsieur P a des copines partout dans la mairie. Il a un sacré réseau. Bien entendu, il y travaille depuis presque quarante ans…..
Monsieur P se vante d’arriver à sept heures du matin avant tout le monde et de repartir vers dix-neuf heures. Ce n’est pas pour travailler d’arrache-pied mais pour échapper le plus possible à sa douce et charmante jument.
Il a toujours privilégié sa vie professionnelle. Les « anciens », les « vieux de la vieille » qui ont pratiquement fait toute leur carrière aux Espaces verts peuvent en témoigner. C’est incroyable qu’une seule personne parvienne à maintenir une telle discipline. Je travaille avec lui depuis plus de deux ans et j’ai toujours peur d’arriver en retard.

Le jour où j’ai été embauchée à la mairie de Villemorte-la-garenne
Le jour de l’entretien d’embauche à la mairie de Villemorte-la-garenne, j’ai rendez-vous dans le bâtiment principal de la mairie, un bunker en brique rouge, reproduction hybride entre une usine de l’est et le Sacré-cœur, le tout directement rescapé de la période soviétique. Mon entretien a lieu au deuxième étage. Le bâtiment s’apparente à un labyrinthe, divisé en zones de différentes couleurs censées correspondre au mission des services. Convaincue que le Service espaces verts se trouve dans la zone verte, je suis surprise en découvrant qu’il n’y est point. Les secrétaires rencontrées ne savent pas me renseigner. Je redescends à l’accueil pour m’enquérir de la vraie marche à suivre et apprends que le Service espaces verts se trouve dans la zone jaune ! Logique absolue.
Arrivée enfin à bon port, je remarque deux étranges personnes. Je me retiens de pouffer car elles ne ressemblent à rien que je connaisse. Apparemment, il s’agit d’un homme et d’une femme. Grands tout deux, ils me fixent avec des yeux écarquillés et inexpressifs. Ils forment un couple étrange, une véritable entité. Comme certains couples se subliment l’un et l’autre, ces deux là côte à côte accentuent leur aspect navrant. Ils sont à la Fonction publique ce que sont Jaquouille et Dame Ginette aux Visiteurs. Leur association renforce leur caractère grotesque. C’est la fusion totale de deux fonctionnaires croupissant chacun dans leur poste depuis des millénaires. Je ris de bon cœur : au moins, je ne risque pas d’être reçue par eux. Ils n’ont vraiment pas l’air de chef de service ! D’ailleurs je me demande pourquoi ils entrent dans le bureau du directeur. Je suis décidément bien naïve…
Quelques instants plus tard, je suis appelée et c’est bien en face de ce couple étrange que je dois m’exprimer. Monsieur P parle très peu. Il m’observe comme un petit garçon en retrait du haut de ses deux mètres. Son adjointe enchaîne les questions maladroitement. Apparemment, elle n’a pas préparé l’entretien…
Elle me demande de me présenter : j’ai vingt-cinq ans, un MASTER d’environnement et quelques expériences en tant que stagiaire. Il me semble plus judicieux de cacher mes deux années en classe préparatoire littéraire. Mon petit doigt me dit que les Espaces verts et la dialectique hégélienne, ou la poésie baroque, ne feront pas bon ménage. Pourquoi diable suis-je convoquée pour un poste dans un Service espaces verts ? Avoir un diplôme en environnement suppose la connaissance de thématiques comme l’eau, les déchets, la biodiversité, mais pas l’horticulture ! La mairie de Villemorte-la-garenne a bien un Service environnement mais malheureusement aucun poste n’y est à pourvoir. Comme il faut bien jouer le jeu, je m’invente certaines expériences car je ne connais rien à l’horticulture. Je m’entends même expliquer avec force et conviction que j’ai créée un outil pédagogique à destination des enfants, une maquette en bois et en carton représentant un jardin de ville ! Incroyable pour une handicapée manuelle comme moi, aussi habile qu’une poule avec un couteau…
L’entretien se termine. Alors que mister P me raccompagne à la porte, j’aperçois une jeune femme assise dans le couloir. Ma concurrente. Il la fait entrer en lui serrant vigoureusement la main et la questionne aimablement : « Comment allez-vous ? » Apparemment, ils se connaissent… C’était bien la peine de me faire venir si une pistonnée était déjà sur le coup. Pour rentrer chez moi, je prends le bus qui suit toute la nationale jusqu’à la porte de Clignancourt. Nous sommes en novembre : il fait froid, gris et humide. Le ciel est bas et lourd, il pèse comme un couvercle… Les arbres ont perdu toutes leurs feuilles et ne masquent même plus les cités qui font grise mine. Finalement, je suis rassurée de savoir que je ne serai probablement pas choisie : les gens me laissent perplexe et l’environnement est lugubre. Pour une fois, la loi du piston me sera favorable : c’est l’autre qui sera choisie ! Mais le sort en décide autrement. Quelques semaines plus tard, je suis rappelée à mon grand étonnement pour une proposition d’embauche. J’accepte à contre-cœur car je ne connais rien aux Espaces verts. J’aurais préféré un poste en environnement, mais je n’ai pas d’autres entretiens en vue, et cela fait un an que je cherche du travail. Mes proches m’encouragent : « Mais oui tu verras, ce sera sûrement intéressant. Grâce à cette première expérience, tu ne seras plus l’éternelle jeune diplômée ».

Le jour où j’ai pris la première fois le RER E jusqu’à la station « Les arvelles »
J’habite à Saint-Germain-des-prés. Petits sourires en coin… Pas facile de s’exiler en banlieue et de sortir de son petit milieu bourgeois. Pas de panique, l’espace que j’occupe rue Bonaparte est plutôt un placard ou un perchoir. C’est une petite chambre de bonne, de neuf mètres carré, avec toilettes sur le palier.
En ce début de janvier 2005, il est à peine sept heures et je parcours une rue Saint-André-des-arts déserte pour être à Villemorte-la-garenne à 8h. Je prends le RER à Saint-Michel. Je ne m’étais jamais rendue compte à quel point les RER étaient inégaux en terme social. Les RER A et RER B sont moins populaires que les autres. En plus, soyons honnêtes : quels sont les gens qui partent travailler à sept heures du matin en RER ? Sûrement pas les cadres supérieurs. Je me retrouve donc la seule femme d’origine européenne parmi des ouvriers. La plupart sont africains et maghrébins. Ils ont les traits tirés. Et dire qu’ils vont passer leur journée à remuer des matériaux dans le froid… Je me rends compte à quel point je suis coupée de cette réalité là dans mon quotidien. Pour le coup, j’expérimente concrètement la mixité sociale. Arrivée aux « Arvelles », j’hésite à rebrousser chemin. La gare est au bout d’un immense parking désert et sinistre, battu par les vents. Pas un commerce en vue. Je consulte mon plan : pas de doute, c’est bien là. Je me lance donc à l’assaut de ce parking et continue dans un dédale de petites rues très sombres, toujours désertes. Un peu rassurée par l’aspect pavillonnaire de l’habitat, je traverse une rue sur un passage clouté, quand une auto déboule et heurte un piéton, seul être humain que je croise depuis un quart d’heure et qui venait en face de moi. Et là, c’est le drame : crissements de freins et de pneus, hurlement de ma part et culbute du piéton. La voiture le percute, il bondit pour se retrouver deux mètres plus loin face à la voiture sur ses deux jambes. Si par la suite il ne s’était pas écroulé, la scène aurait été comique : on aurait dit un ninja exécutant un enchaînement chorégraphique... Le conducteur, un homme noir d’une trentaine d’années, sort en claquant la porte violemment. Il s’exclame façon Eddy Murphy dans Le flic de Beverly hills : « Ah là là là là , mais c’est dingue, tu pouvais pas faire attention, mec ! » L’autre lui rétorque qu’il était sur un passage clouté, s’indigne de ne pas avoir été vu. Eddy Murphy gesticule dans tous les sens, ramasse sa victime, le soutient tout en accusant le « bwouillawe de mewde » d’avoir provoqué l’accident. Il est en retard mais pousse le blessé dans sa voiture en lui disant « allez mon gars, j’temmène à l’hôpital ». En deux temps trois mouvements l’affaire est pliée, la voiture partie et je me retrouve seule au milieu de ce nul part, les jambes flageolantes, une énorme boule dans la gorge. Cette scène, truffée de mauvais présages, est une triste entrée en matière pour un premier trajet que je trouvais déjà lugubre…

Le jour où je me suis retrouvée dans les Misérables en face des Thénardier
Deuxième jour de travail. Comme je suis arrivée un quart d’heure en avance la veille malgré l’épisode "Eddy Murphy", je vais pouvoir décaler mon départ d’un quart d’heure. Je jubile devant mon réveil dont je pousse l’aiguille légèrement vers la demi de six heures plutôt que le quart. Ce matin, c’est le grand jour. Mister P et sa charmante adjointe m’ont prévenue : je vais être présentée à la meute des jardiniers. Je vais avoir l’honneur de serrer les quatre-vingts pinces des quatre-vingts jardiniers sous la pendule du hangar. Délice suprême. Je rêve toute la nuit de mains écrabouillées. Six heures trente, le réveil sonne. Je me prépare pour partir de chez moi à sept heures quinze. Je suis sur le quai à sept heures vingt-huit, le RER passe à sept heures trente et j’arrive aux Arvelles à sept heures quarante sept. J’ai un quart d’heure de marche, tout tombe pile poil. Je m’auto-félicite de ce timing parfait, je serai à huit heures deux pétante sous la pendule. Le temps que tout le monde soit réuni, j’aurai même de l’avance. Quelle chance !
Quand j’arrive, je vois une foule de bleus de jardiniers dispersée qui s’affaire déjà dans tous les sens. Panique à bord. Je cherche des yeux monsieur P et madame Q. Étant donné qu’ils pèsent à eux deux un demi-quintal, je devrais les voir facilement. Ils restent introuvables. Je m’enquiers auprès d’un jardinier qui me répond les avoir vu partir dans une serre. J’ouvre la porte de la dite serre et me retrouve nez à nez avec mes deux gardiens de prison. Dans la pénombre de la nuit, ils sont gigantesques et me font peur. Ils me fixent de leurs yeux pleins de reproche. Je balbutie quelques excuses. Je ne pensais pas être aussi en retard. J’avais compris huit heures. Pour moi huit heures deux, c’est huit heures. C’est là que le bât blesse ! Pour mister P, huit heures deux, ce n’est pas huit heures. Les jardiniers savent qu’ils doivent être sous la pendule à huit heures précises. Chaque minute de retard est décomptée du solde de leurs congés. Monsieur P m’explique en fronçant les sourcils et en se frottant la barbe que « les nécessités du service font que les cadres doivent arriver avant huit heures, à savoir huit heures moins le quart maximum ». Je suis ahurie. En cette période hivernale, à cette heure-ci, il fait complètement nuit et le coq n’a même pas encore chanté. Je me sens toute petite et ratatinée du haut de mon modeste mètre soixante-dix. À l’auberge des Espaces verts, les Thénardier écrasent Cosette. J’ai fêté mes vingt-cinq ans récemment et pourtant j’ai une irrépressible envie de pleurer. Je ravale mes larmes, je les suis, penaude. Je suis vaccinée pour plusieurs mois de prendre une quelconque liberté avec les horaires. Pendant deux ans, chaque jour, je réponds présente à l’appel de sept heures quarante-cinq. Les jours où j’arriverai à huit heures se compteront sur les doigts de la main. Le défi est lancé : tenir le plus longtemps possible à ce rythme para-militaire qui ne sert à rien puisque les gardiens que j’encadre sont soumis à un régime spécial. Ils n’arrivent qu’à neuf heures. J’ai bien essayé d’expliquer à l’aubergiste et à sa femme que je pourrais décaler mes horaires. Rien n’y fait. Il faut souffrir pour devenir bête…

Alors que nous remontons dans les bureaux, je demande aux Thénardier où se trouve mon bureau. Le premier jour a été si bien occupé en visites diverses que je n’ai pas eu à me poser la question. Mister P et madame Q se regardent longuement sans parler. Quel crime de lèse-majesté ai-je bien pu encore commettre ? Enfin, Mister P prend la parole. Solennellement, il m’annonce que je n’aurai pas de bureau pendant les deux premiers mois de ma prise de fonction. Il souhaite que j’occupe une petite table dans le bureau de madame Q. Ironiquement, je lui demande s’il s’agit d’une punition, il me semble que les trois autres cadres ont tous un bureau individuel… Mister P m’explique calmement que mon futur bureau est trop proche géographiquement de celui de mes collègues. Il ne souhaite pas les voir m’importuner à longueur de journée pendant une période où j’aurai une foule de choses à apprendre. En d’autres termes, il ne veut pas de bavardages intempestifs. Je crois à une mauvaise blague. Mais il ne plaisante pas. Je comprends que mister P et madame Q préfèrent me formater selon leurs critères plutôt que de me laisser prendre les mauvaises habitudes de mes collègues. Ma seule consolation pendant ces quelques semaines est de pouvoir piquer leurs chocolats pendant leurs trop rares absences !

Le jour où j’ai compris le sens du mot technicienne
Comment ne pas se faire avoir en lisant une fiche de poste ? Pour une novice de vingt-cinq ans qui n’a jamais mis les pieds dans une mairie, rien de moins évident. Sur la mienne, il était écrit :

Technicienne du secteur animation et vie des parcs

En lisant ces lignes, le poste a l’air attrayant. Certaines missions paraissent même festives. Je vais travailler dans l’événementiel. C’est plutôt tendance finalement ! J’ai quelques doutes sur la « gestion des gardiens de parc » mais j’imagine qu’ils sont assez grands pour se débrouiller seuls. Une fois lancés, ils n’auront plus besoin de moi. J’étais bien naïve…
La première semaine, madame Q m’annonce que nous recevons un chargé de mission à la culture et un plasticien pour une fête qui aura lieu dans le parc. Je suis impressionnée : quel honneur ! Je vais enfin pourvoir développer ma créativité. L’idée est de créer un jardin éphémère à la mémoire d’Hiroshima. Je glisse à ma chef que j’ai revu récemment le film d’Alain Resnais. Elle me toise du regard, elle a déjà pondu son croquis et, de toute façon, elle n’a que faire de mes appétences cinématographiques. Mister Culture a imaginé une scène à partir de laquelle elle a fait une ébauche de jardin. Une fois la réunion terminée, je suis chargée de trouver tous les matériaux nécessaires au jardin. Catastrophe. Moi qui sais à peine faire la différence entre le fil de fer et l’aluminium comment pourrais-je mettre en pratique les idées de madame ? Je dois ingurgiter dix nouveaux termes à la minute : volige, moelch, pâte de verre, fibralgo…
Dois-je leur rappeler que j’ai fait des études littéraires avant de faire de l’environnement ? À peine imprimés les noms de ces matériaux, je dois tout calculer au millimètre près. Il s’agit de métrer les surfaces, les longueurs et les volumes de tout ce dont on aura besoin. Une fois sur deux, j’oublie les règles élémentaires : il faut rajouter trois zéros pour les conversions de m3 à dm3 ; en revanche, ce n’est que deux zéros entre les m2 et dm2. Cerise sur le gâteau, madame Q est une insatisfaite chronique. Elle change sans cesse d’idée et modifie longueurs et volumes. Je refais les calculs à chaque nouvelle lubie.
À quoi rime ce boulot, nom d’une pipe ? Ne devais-je pas monter des animations sur les bienfaits des fleurs en ville ? Puis, on m’explique que je dois également passer commande auprès des entreprises. On me refile une vague liste de fournisseurs, je prends mon courage à deux mains. C’est un joyeux bazar : au téléphone, je m’emmêle les pinceaux, confonds l’entreprise de gravier avec celle de bois. Mes interlocuteurs sont atterrés. Je pose des questions sur des choses que je ne connais pas.
« Bonjour, je souhaiterais avoir un devis pour dix mètres carré de mâchefer ».
« Dix mètres carré ? Mais c’est en cubage que ça se compte ! »
« Ha oui excusez-moi… bon disons dix mètres cube »
« Quel type de mâchefer voulez-vous ? »
« …….. »
« Allo ? Vous m’entendez ? Quel type de mâchefer voulez-vous ? « 
« Très bien , je vais voir de mon côté et je vous rappelle… »

On me confie des tâches de plus en plus énigmatiques. Je dois régulièrement me promener dans les parcs et vérifier le travail des gardiens : trop de crottes d’oiseaux sur les bancs, d’allées mal ratissées, fuites de chasses-d’eau dans les toilettes… Monsieur P parle de tournées de chantier. Une fois par mois, nous lui rendons ces petits bijoux de créativité qui lui assurent que nous ne restons pas planqués au chaud toute la journée dans nos bureaux. Je suis de plus en plus perplexe sur les raisons de mon embauche. N’y aurait-t-il pas eu une erreur de casting ? Mister P m’avait certifié que je n’avais pas besoin d’être une flèche en horticulture, mais il m’avait caché que je devais être compétente en plomberie ! Je commence à comprendre le sens du mot technicienne….

De temps en temps, j’obtiens une autorisation de sortie pour assister aux réunions de préparation des fêtes dans les parcs, à l’hôtel de ville. Bien entendu, je suis encore trop jeune pour tenir tête aux hyènes des autres services. J’arrive toujours accompagnée de mon papa ou de ma maman. Mais mister P et madame Q oublient parfois de me présenter. Calée dans un coin de la salle de réunion, je reste gentiment à ma place sous les regards parfois interrogateurs des autres participants. Je suis la seule à prendre des notes. Mister P ou madame Q me donnent régulièrement de petits coups de coude pour me signifier que je dois noter ceci ou cela. Eux se contentent de prendre la parole. Je m’aperçois rapidement que notre seul rôle dans les fêtes consiste à donner quelques informations techniques comme les heures d’ouverture et de fermeture du parc, la localisation éventuelle d’une bouche d’eau pour une éventuelle piscine à vagues, le règlement des parcs…
Lors d’une réunion pour la préparation de la « Journée de la femme », monsieur P brille par sa délicatesse. Depuis le début, il ne pipe mot. Les différents participants ont échangé des informations. Cette fois, nous n’avons pas de containers de poubelle à rajouter ou pas de barrière de sécurité à proposer. Néanmoins, un détail chiffonne mister P. La salle du parc va être utilisée et les gardiens ont constaté que les organisateurs avaient la fâcheuse habitude de laisser le lieu encombré d’ordures et de confettis en tout genre. Alors que le maître de cérémonie demande si un détail a été oublié, je suis réveillée de ma sieste par un raclement de gorge bien connu, suivi d’une pluie de postillons. L’ours sort de sa caverne et grogne « Qui fait le ménage ? ». Pour la fête de la femme, c’est très à propos. Je me retiens de rire. Les gens le regardent interloqués et même un peu offusqués. Comment peut–on s’embarrasser de considérations aussi triviales semble vouloir dire leur air condescendant… Évidemment, le Chargé de la culture pense que les gardiens doivent se charger du nettoyage. Mister P demande perfidement à cet homme élégant s’il néglige le ménage du mas provençal, prêté par son ami metteur en scène, dans le Lubéron. Gloussement des secrétaires. Mister P poursuit : si monsieur ne s’abaisse pas lui-même à passer le balai, il doit au moins payer les services d’une femme de ménage ! Satisfait de sa démonstration, il l’engage à rendre la salle propre. Il n’a pas tort. Les jardiniers ont également un métier : ils sont là pour planter des fleurs et non pas pour nettoyer les saletés des autres services !
Après quelques réunions, je saisis toute la signification d’une ligne de ma fiche de poste « Gestion des manifestations de parc  ». Il ne s’agit aucunement de participer à la création de la fête mais d’assurer une logistique bête et méchante. Sans compter qu’il faut faire le flic en permanence auprès des autres services. Les Espaces verts sont les rabat-joies de la mairie de Villemorte.
Les premières fois où j’assiste seule aux réunions, je suis d’une efficacité redoutable. On me pose des questions sur les possibilités techniques du parc. Combien existe-t-il de bouches d’eau dans ce secteur ? Est-ce que cette allée peut supporter un manège ? Je n’y connais rien, je ne sais que répondre. Je remonte donc les informations. Je suis une balle de ping-pong entre les desiderata de ces joyeux drilles et le savoir technique de mister P. Je passe ma journée au téléphone à donner des informations contradictoires sur des termes que je ne comprends même pas. Technique, technique, technique : ils n’ont que ce mot là à la bouche ! D’ailleurs, les cadres intermédiaires du Service espaces verts sont aussi appelés les « techniciens ».
Tu fais quoi dans la vie ? Je suis technicienne aux espaces verts.
Ca veut dire quoi technicienne ? Justement je ne sais pas. Enfin si, cela veut dire que je règle des choses techniques.
Je m’aperçois rapidement qu’ils ont créé un poste fourre-tout pour y glisser ce qui ne plaisait pas aux autres : gardiens de parc, logistique avec les autres services. Eux s’occupent du fleurissement, de la gestion des arbres, de choses beaucoup plus bucoliques et poétiques…