L'Extra au pays des tubes

Tôt ou tard, les grands chefs d’œuvre sont reconnus. Ce n’est pas une formule creuse, c’est un constat. J’entends ainsi exprimer ma satisfaction de voir remises à l’honneur les années qui ont bercées mon enfance. Je veux parler des années 80, celles qui ont construit une partie de ma culture musicale. Oui, elles reviennent à la mode et c’est tant mieux !
Admettons s’il vous plaît que, sur un plan socioculturel, voir ressortir tous ces tubes populaires intemporels est essentiel. Ils sont de véritables petites chroniques de leur temps qui renseignent les plus jeunes sur la vie de leurs aînés et rappellent à ces derniers que, jeunes et pas bien finis comme ils ont été, ils sont plutôt mal placés pour critiquer les errements musicaux de ceux qui descendront à leur tour, dans une décade ou deux, sur la pente de l’insatiable besoin de nostalgie facile dont notre époque est malade, jusqu’à la catatonie créative.
Alors laissez-vous aller avec moi à un peu de communion intergénérationnelle. Je vous convie à un petit voyage de figuration au cœur de ces années 80 musicales dont il se murmure qu’on en aurait fait un film… Peut-être même deux...

Jusqu’au bout de cinq nuits

Mardi.
La journée commence tôt : il est 18 heures. Je me laisse porter par un bus qui semble s’égarer à travers les allées du tarmac de La Villette, qui vomira dans quelques jours son lot de merguez avariées pendant la prochaine Fête de l’Huma. D’abord au loin, puis de proche et proche et de plus en plus proche, je vois une scène de concert encadrée par deux figures géantes d’un célèbre papa chanteur. À cet instant, je me force à me rappeler que la figuration est un travail.
Le bus nous dépose devant une tente immense, puis repart chercher d’autres aspirants à la nuit de folie qui s’annonce. Nous serons dans les trois à quatre cents. Après les pointages d’usage, le petit café salutaire et une visite de courtoisie aux cakes et autres chips avec lesquels nous ferons plus ample connaissance plus tard, je m’installe devant un plateau repas froid qui ferait pâlir de convoitise… personne, en vrai.
Jusqu’à 22 heures, je retrouve plusieurs têtes connues, j’en égare d’autres, notamment une de mes ex-doublures de scène venue pointer, puis filer en pensant que son absence ne serait pas remarquée. Je retrouve avec bonheur un ancien partenaire, appelons-le Dustin Hoffman. Nous interrompons nos échanges sur la richesse hallucinante de nos parcours artistiques respectifs quand les "chargés de figu" nous rassemblent pour nous distribuer des accessoires de jeu offerts par la production, à savoir de hideuses perruques pailletées.
Puis, professionnels jusqu’au bout des décibels, nous révisons notre texte du jour avant d’être appelés pour tourner la scène du soir. Arrivés sur place, nous sommes guidés par Dan, chauffeur de salle et animateur, chargé de jouer le tampon entre l’équipe de tournage et nous. Son rôle est de nous expliquer ce que le réalisateur veut, ce qui va se passer et ce qu’il faut qu’on fasse. Dans tous les cas, il faut sauter, crier, chanter, bref déployer la palette émotionnelle du fan de base. On est au Stade de France, que diable ! Même si nous on sait, en dépit de ce que Dan essaie de nous faire croire, que c’est pas vrai, que c’est du cinéma. Si, je vous jure, le jour où vous tomberez dessus en allumant un écran, vous ne vous en rendrez peut-être pas compte, mais c’est du cinéma.
C’est l’entrée des artistes. On commence à faire la teuf sur leur tube interplanétaire. Une fois, deux fois, puis une troisième fois, ce qui fait dire à Dustin Hoffman que c’est quand même vachement bien trouvé, ce concept de concert avec pauses... Bien que la programmation est un peu monotone. Mais comme nous sommes en bonne compagnie, ça passe et on se prend à sympathiser avec celles et ceux qui se laissent aller au flow avec nous. Autour du trio magique en scène et des effets pyrotechniques que Dan est très fier de nous annoncer deux ou trois fois, avant qu’ils ne se produisent pour de vrai, se trémoussent des danseuses en tenue de diablesse de cuir rouge à vous donner envie de cotiser dans une secte de démons de minuit.

Mercredi.
Il est une heure du mat’. Le temps de m’enfiler un bol de soupe et un croque-monsieur immonde sous la tente, je découvre le « 380 triphasé », une bande de doux dingues jouant à fond le jeu du concert. Ce qui les rend sympathiques pour ceux qui jouent le jeu aussi, mais pénibles pour les autres, notamment quelques pimbêches qui s’ennuient ostensiblement et se bouchent les oreilles en se demandant « quand est-ce qu’elles vont faire du cinéma », en espérant que l’un des acteurs principaux les remarquera grâce à leur moue très étudiée qu’elles étaleront aux premiers rangs. En attendant, le 380 sort tous les tubes des stars des années 80 élargis à plus ou moins trente ans, avec en lead vocal une sorte de mélange de Lara Fabian, Maurane et Céline Dion, mais en carrément mieux.
Retour au concert. Passant entre les gouttes d’eau de l’orage qui commence à gronder, nous nous rendons devant la scène pour tourner d’autres prises. Le 380 continue à faire le juke box sans aucun indice de perte d’inspiration, à la grande admiration de Dustin qui me dit d’un air entendu que le répertoire français est inépuisable, au moment précis où l’on entend le groupe entonner La Bamba.
Au bout d’un moment, on en finit quand même avec les prises du trio toulousain bien connu, au demeurant très sympathique, plein de gentillesse et d’humilité, peu avare de contacts avec le public souvent remercié de son énergie et de sa patience, ce qui contraste douloureusement avec l’artiste suivant dont l’ego ne connaît manifestement pas la sourdine.
Alors que la pluie tombe petitement, puis dru, puis maxi-dru et que nous avons été ramené devant la scène après avoir été renvoyés sous la tente pour les changements de décor plateau, nous voyons devant nous les danseurs, qui ne sont franchement pas très au point répéter, leur chorégraphie. On tourne une ou deux prises sur le tube planétaire qui vaut à l’artiste de toucher plusieurs milliers d’euros de droits par jour, mais la choré n’est tellement pas réglée qu’on décide de nous renvoyer une nouvelle fois nous abriter. Dans l’intervalle, l’artiste aura pris le temps de nous faire remarquer qu’on ne connaît pas assez sa chanson que tout le monde connaît dans son monde.
Sous la tente, la chargée de figuration vient nous dire qu’elle a prévenu la production qu’il n’est pas question de revenir en place tant que les chorégraphies ne seraient pas au point, ce qui lui vaut des applaudissements (et probablement d’avoir été vouée aux gémonies par les décideurs), ajoutant que la même production lui demande trois cents figurants de plus pour dans deux jours, ce qui lui vaut des mines médusées.
La pluie continuant à tomber, nous sommes finalement libérés vers quatre heures, l’équipe de tournage jugeant finalement que le travail ne peut pas se poursuivre, à moins de fournir des bouées, des masques et des tubas aux figurants. En attendant cette libération, j’ai été initié grâce à Dustin au « Shabadabada », dit aussi « Chabada », un jeu où il faut trouver des chansons comprenant des mots, ou expressions, en français ou en anglais, définis par une carte tirée au sort. Carrément addictif.
Le soir même, retour sur les lieux. On va se la faire, cette chanson dont personne ne connaît les paroles et dont à vrai dire tout le monde se moque. Pas envie de faire des efforts de mémoire pour ce truc-là. Mais allez, on fait le boulot quand même : on est fan, et on chante (n’importe quoi) et on crie (n’importe comment et comme on peut parce qu’on s’est déjà tellement défoncé sur la chanson précédente que ça déraille un peu). A côté de moi, Dustin, me voyant déployer désespérément toute l’énergie dont je suis capable, me sort, tout aussi désespéré : « ça te va tellement pas... » Je dois me rendre à l’évidence : je ne suis pas un acteur de composition contemporaine.

Jeudi.
Cette nuit, à la pause collation (et « Shabadabada »), c’est lasagnes. Pour ceux qui réussissent à en avoir et qui n’ont pas peur de ce qu’ils ont dans leur assiette. La nuit est douce, il fait bon, il ne pleut pas. Tant pis pour ceux qui se sont ramenés avec pulls et plaids. Moi, j’ai mon pull orange Quechua qui fait très stylé avec ma perruque rouge à paillettes.
Selon le scénario visiblement improvisé au gré des envies des co-réalisateurs, quand les deux acteurs principaux veulent bien se mettre au travail, et que la première assistante-réal arrive à rassembler toute la troupe des stars de la chanson qui se comportent apparemment aussi bien que des sauvageons génétiquement prédisposés à la délinquance dans une cour de maternelle, c’est le moment où une idole en rouge et noir revient pour la toute toute première fois devant son public. Comme elle n’arrive pas à sortir son tout tout premier couplet, c’est le public qui s’y colle parce que dans l’idéal, le public connaît les paroles (mais en vrai, le public a suivi une leçon de rattrapage sous la tente, coaché par la lead vocal du 380), ce qui permet à l’idole de se fendre d’un sublime « excusez-moi !... Vous m’avez tellement manqué ! » digne de l’Actors Studio, puis de poursuivre en exécutant une chorégraphie à écœurer Kamel Ouali. Mission accomplie, nous retournons sous la tente où on nous fait lanterner une heure avant de nous libérer (« Shabadabada »). Il est 4h30.
18h30 et des brouettes, nous revoilà (« Shabadabada ») ! Et ce soir on va s’aimer ! C’est pas moi qui le dit, c’est le Ray Charles français qui va nous le répéter. Enfin, dès qu’il sera là. Jusqu’au moment des vraies prises, pour les répèts c’est sa doublure lumière qui s’y colle, émergeant plusieurs fois de suite d’une trappe, au milieu des fumigènes, sous les sunlights et le vacarme assourdissant de nos exclamations. À ce spectacle, on ose à peine se demander quel effet ça fait d’être la doublure lumière d’un non-voyant. Plus tard, alors que la pause, après cette mise en place, se prolonge sous la tente, une rumeur commence à courir selon laquelle quelqu’un serait tombé dans la trappe…

Vendredi.
Quelque part dans la nuit, après avoir ingurgité quelque chose qui ressemble à de la pizza, on commence les prises avec notre Ray national qui n’est finalement pas tombé au fond du trou. Et là, respect. Assis à son piano, d’un patience d’ange, d’une gentillesse à toute épreuve, bien qu’on lui en fasse voir (façon de parler) des vertes et des pas mûres, Ray est là, avec ce qu’il sait très bien ne pas être un vrai public, partageant malgré tout avec lui une vraie complicité. Car Ray, comme nous, et contrairement aux autres stars allant et venant, est bien obligé de rester. Il vit la même galère que nous. Alors, pour nous faire passer le temps entre les prises (temps plus ou moins long, y compris pour lui), le voilà qui nous entonne un concert privé, prenant dans les répertoires des Beatles (Hey Jude), de Stewie Wonder (Isn’t she lovely), de Ray Charles (Georgia), d’Edith Piaf (The Foule) et puis aussi dans le folklore lapon (Sous les sunlights des tropiques). Des petits moments de magie pour qui sait en profiter. C’est quand même pas commun.
Il est 4h30, après avoir tourné la séquence où Ray émerge de sa trappe pendant l’intro de son tube, on croit en avoir fini. Mais non. Un co-réalisteur s’obstine à vouloir faire exécuter à Ray, et à vide, le geste de jeter son micro en l’air pour le récupérer à la retombée, lequel micro sera rajouté en post-prod. Sans être méchant, on comprend que Ray a forcément un peu de mal à voir où il veut en venir... Et du coup, on y passe un temps infini. On commence à s’énerver, à râler, à protester. Mauvaise ambiance. Nous sommes lâchés à 6h30. Mais au point où on en est, il n’y a pas de grand inconvénient à finir deux heures plus tard que l’heure prévue. Ça nous fait des heures sup’, c’est toujours ça de pris.
Vendredi soir, on reprend un peu de l’idole en rouge et noir, avec des figurants en plus (l’avant-veille, la prod en a donc demandé 300 supplémentaires). On attend longtemps, très longtemps, très très longtemps parce qu’apparemment l’équipe de tournage s’occupe de scènes en backstage avec l’idole en question et le reste de la troupe. Bon, ben, Shabadabada pour passer le temps...

Samedi.
Le cœur de la nuit est sombre. L’ambiance est morose. On est plus dans le même délire. On est sorti de l’ambiance de fête qu’on vivait depuis trois jours... Les nouveaux venus ne sont pas tous de la partie. Il y a de la fumette sur la pelouse. Certains viennent avec leur verre de pinard sur le tournage. Et comme l’idole ne parvient pas à enquiller sa réplique comme il faut, on s’y reprend à plusieurs fois. Prises d’images, prises de sons. Prise de tête.
Finalement, au bout de deux nouvelles heures sup’, on nous libère. Une partie du 380 retrouve Dan pour lui dédicacer une chanson. Dan aura fait son job, au cours de ses quatre jours. Il aura contribué à rendre les choses plus sympathiques. Quand il nous voyait fatiguer, il entonnait la « chanson douce » de Salvador, ce qui avait le don de galvaniser la foule... contre lui. Merci bien, Dan…

Stars Narnia

Si vous avez aimé l’armoire magique du monde de Narnia, vous allez adorer l’escalier temporel des stars des années 80. Il vous fera aller de Bobigny à Clermont-Ferrand, Villebois-Lavalette, je ne sais pas où… Je ne vous dis que ça.

Chapitre I : Alec Mansion, le Pôle-nord et Clermont-ferrand
Lorsque je m’étais présenté à la MC Bobigny, ce jour-là, c’était pour assister à un concert à Clermont-ferrand. Je n’étais pas tout seul. Je ne sais plus combien on était mais on était au moins ça. Avant de nous envoyer en Auvergne, on nous fit avaler des plateaux-repas froids dans une salle avec des gradins qu’on nous demanda de ne pas dégrader. Nous prîmes l’entrée et puis le plat du jour. On nous laissa le temps de digérer. Et nous partîmes vers Clermont. C’était à l’étage en-dessous. C’est magique, le cinéma : on se trouve à Bobigny et, le temps de descendre un escalier, on se retrouve à Clermont. Tiens, ça me fait penser : qu’est-ce qui descend, qui rime avec Ferrand ? C’est le figurant. Et qu’est-ce qui monte, qui rime avec toujours ? C’est... c’est... Ah, j’ai oublié. Ça va me revenir. À Clermont, nous étions le public. Le public venait voir des artistes. Les artistes venaient chanter des chansons. La première allait être chantée par Alec Mansion, dont le nom n’est pas forcément censé évoquer quoi que ce soit à qui que ce soit. En revanche, si je vous parle de Léopold Nord et Vous, ça ne devrait pas vous laisser de glace (sauf si vous avez passé l’année 87 au pôle Nord). Le rapport avec Alec Mansion, c’est qu’il était l’un des chanteurs de ce duo, avec son frère Benoît. Il paraît qu’il y avait un troisième larron, Hubert, qui n’a rien à voir avec le cousin des Visiteurs égaré dans un rallye, même si lui aussi a disparu de la circulation. Et vive ma tante, vive la Nouvelle-Zélande, vive... vive... Ah, ça va me revenir.
Bref, Alec Mansion s’était déplacé jusqu’à Clermont-ferrand (ce qui lui prit juste le temps pour Germaine d’aller planter sa petite graine) pour chanter une chanson devant des gens qui étaient venus de Bobigny pour le voir, au risque de ne pas savoir qui joue ce soir contre Toulouse. Non. Ce n’est pas ce que je voulais dire. On s’en fout de savoir qui joue, ce soir, contre Toulouse, puisque sur ta peau, y’a rien et c’est fait pour. Or les gens étaient venus voir Alec. Lui, entre autres. Parce que ce qu’on trouve en cherchant sous ta blouse, c’est qu’il y en avait pas tout-à-fait que pour lui, des gens. Mais d’un autre côté, que lui qui voyait sur la plage un nouvel arrivage en ait pour ces gens qui n’en avaient pas que pour lui, c’était pas rien. D’autant qu’ils étaient payés pour être là, toi et moi, dans le même bermuda.
Alec Mansion se comporta bien avec ces gens qui n’en avaient pas que pour lui. Le temps de ne pas réussir à deviner ce qui pousse dans les champs de pamplemousse, il vint les voir, les encourager, les remercier d’être là... Il leur fit chauffer les cordes vocales en leur faisant fredonner plusieurs tubes des années 80 qu’il lançait sur les bonnes tonalités. Il connaissait la musique, Alec. On ne s’y attendait pas forcément. D’autant que l’exercice était fatigant puisque le public restait assis. Faire public, c’est un vrai sport de combat. C’est technique et physique. Il faut projeter sa voix, coordonner ses mains et réussir à les faire claquer ensemble, savoir écouter pour les faire claquer sur le même rythme que ceux qui vous entourent, être endurant et percutant parce que qu’on peut vous demander de frapper en rythme longtemps et de plus en plus fort, de plus en plus vite. Coordination, écoute, endurance, percussion, accélération, amplification : que de qualités à maîtriser ! Sans compter la souplesse : savoir, par un retournement de mains avec croisement du pouce et de l’index, vous fabriquer des lunettes à faire pâlir de jalousie Harry Potter et Eva Joly réunis ! Et tout ça pendant qu’elle revient l’hirondelle des faubourgs !
Je me sens un peu confus. Dites, par où c’est la sortie de secours ?

Chapitre II : Chantal, Jean-Pierre et la petite Vérone
Divine surprise des coïncidences qui rendent l’ironie de certaines situations plus flagrante : ils se prénomment en réalité Jean-Pierre et Chantal. Je me faisais cette réflexion en voyant ce duo sur cette scène de Clermont-Ferrand, à une descente d’escalier de Bobigny, juste après avoir applaudi Alec Mansion.
Dans notre culture populaire, ils ont conquis leur place dans la catégorie des couples chanteurs romantiques, en moins prolifique que Stone et Charden mais en plus marquant que Julie Piétri avec Herbert Léonard. Ils étaient un peu les Sheila et Ringo des années 80. Leur tube répondait magistralement aux « Gondoles à Venise » en martelant cette haute et définitive conviction géographique autant que morphologique qui voulait que l’amour ressemble à Vérone.
J’ignore à quel point Vérone a pu changer depuis trente ans, ou même depuis des siècles, qu’on nous ennuie avec l’histoire de ces deux boutonneux qui n’avaient rien trouvé de mieux à faire que de s’amouracher alors que leur famille ne pouvait pas s’encadrer (sauf comme trophée naturalisé au-dessus de la cheminée). Toujours est-il qu’avant qu’ils ne nous apparussent, je me doutais bien qu’en leur amour éternel ils ne pouvaient plus ressembler à ce rideau de fond de scène lumineux que j’avais devant moi, ce tableau d’ampoules de couleur dessinant leurs portraits souriants et heureux, façon décor des Z’amours.
La réalité ne me donna pas tort, qui fit débouler sur scène Chantal coiffée d’une choucroute façon Sue Ellen, vêtue d’un blouson de cuir aussi crédible avec elle dedans que Julien Clerc dans le perfecto qu’il enfilait pour faire danser le rock n’roll à Lily, sur des talons hauts qui lui semblaient aussi familiers que des patins à glace à une girafe. Jean-Pierre n’était pas en reste : tout en élégance, en retenue et en simplicité, son style vestimentaire donnaient à penser qu’on venait de trouver le chaînon manquant entre Frédéric François et Franck Michaël. Bref, ils étaient chacun à leur façon des personnages.
Elle était touchante, Chantal, avec son côté Christine Bravo sur le retour, assez nature malgré son accoutrement daté, très heureuse d’être là et de s’amuser avec le public. Quant à Jean-Pierre, il m’était devenu culte depuis que j’avais appris qu’il était l’interprète des génériques de « Goldorak » et d’ « Albator » (premières époques), d’« X-Or » et d’« Il était une fois l’espace ». Respect et dévotion.
Mais quand même, sans leur manquer de courtoisie, depuis le temps que ces deux-là radotaient leurs amours sirupeuses, pas mal d’eau avait coulé sous les ponts. Le rouge avait beau toujours aimer l’automne comme l’un avait envie de l’autre sans avoir besoin de rien, on se doutait que le jour ne se levait plus tout-à-fait dans la même tendresse qu’à l’époque de leur gloire vécue comme dans un rêve. On avait donc beau jeu de leur faire endosser les rôles de l’ancien couple contraint de se réunir sur scène alors que la vie les avait séparés.
La chanson vient de se terminer. Ils saluent. Le public applaudit à tout rompre, se lève, exulte. Des coulisses, les producteurs demandent aux chanteurs de se faire un bisou. Le public le demande : « le bisou ! Le bisou ! Le bisou ! ». On sent bien qu’ils sont réticents, tout sourire de face. Mais les voilà partis au charbon, à la satisfaction délirante de l’assistance qui voit se reformer un couple heureux, épanoui, rayonnant. Pourtant Peter fait la grimace. On l’entend chuchoter, incliné pour de nouveaux saluts :
• C’est quoi, ce gloss ?
• C’est ma crème contre l’herpès.
• Pétasse !
Ah ! Au fait, je vous ai pas dit : Jean-Pierre et Chantal(e) sont les prénoms de mes parents...

Chapitre III : Ex-fan de
Lorsque je m’étais présenté à la MC Bobigny, ce jour-là, c’était pour assister à un concert je ne sais pas où. Les lendemains de Clermont sont un peu comme les lendemains de cuite : on ne sait déjà pas où on est, alors de là à savoir où on va... Mais je n’étais pas tout seul dans mon cas. Je ne sais plus combien on était mais on était au moins ça. Avant de nous envoyer je ne sais pas où, on nous fit avaler des plateaux-repas froids dans la même salle que la veille. On nous laissa le temps de digérer. Puis on nous fit partir vers je ne sais pas où. C’était à l’étage en dessous. C’est magique, le cinéma : on se trouve à Bobigny et, le temps de descendre un escalier, on se retrouve je ne sais pas où.
Je ne sais pas où, nous étions le public. Le public venait voir des artistes. Les artistes venaient chanter une chanson. La chanson nous disait de ne pas jouer, mais on allait jouer quand même. J’avoue que je n’étais pas forcément très enthousiaste et que j’espérais ne pas me trouver aux avant-postes, dans la fosse entre scène et gradins. Je m’étais installé dans les rangs élevés et je pensais avoir réussi à me faire oublier. Mais après une séance de repositionnements dignes du niveau expert de Tétris, je me suis quand même retrouvé dans la fosse, dans le rôle de l’inconditionnel de base, au milieu d’autres inconditionnels tout aussi extatiques que moi.
Le tournage commença avec les péripéties habituelles d’un tournage. On déroula une répétition avec une foule en délire et un protagoniste au meilleur de sa forme, option moonwalk. Je dois dire que je ne savais plus trop où me mettre, déjà que j’étais je ne sais pas où. Mais tout à coup, j’ai su. J’ai su où. Et même j’ai su quand. J’étais à Villebois-lavalette (Charente), au début des années 90. Tandis que d’autres se déhanchaient sur Snap et Technotronik ou se paluchaient sur le dernier tube érotique de Madonna, j’étais fan de… Fan de lui, « I ’m afraid !... ». Je connaissais ses chansons par cœur. Je les écoutais le soir en m’endormant avec les écouteurs de mon walkman radio-cassette jaune pétant dans les oreilles.
En réalisant que j’étais mine de rien en train de réaliser un de mes rêves d’ado, le voir Lui en concert (même en play back pour les besoins d’un film), je me suis mis à bouder un peu moins mon plaisir et à profiter de l’instant. Vous pouvez bien vous moquez de moi, on a tous eu des passions adolescentes plus ou moins avouables.
Loi tragique de l’époque médiatique, des étoiles nouvelles montent au firmament de la gloire tandis que d’autres sombrent dans les abysses de l’oubli. Cela fait parfois mal au cœur mais comment nier que certaines le cherchent bien ? Il en est pourtant qui réapparaissent, comètes revenues d’on ne sait où. Il en est d’autres que l’on remet en orbite, alors qu’on les avait égarées dans l’éther céleste, étoiles éteintes qu’on rallume en pensant leur rendre l’éclat d’antan. J’y pense en voyant la troupe des stars des années 80 saluer « son » public après le final du jour. Devant les applaudissements de cinéma, je crois voir poindre dans leur regard quelque chose qui implore comme une reconnaissance, une confirmation, une envie d’eux pour de vrai. Va savoir…