Bayer aux corneilles, éb (...)

Souvent, en regardant par la baie le paysage d’acier, de verre et de nuages, je me demande ce qu’il me restera plus tard de ce temps passé dans l’observation discontinue des toits de la ville.
Toute ma vie se joue là, en vérité.
Il y a des années que je regarde les variations du ciel, entre deux grilles de jeux de lettres. Un thé fume tout près de la liasse des jeux à corriger à laquelle je suis employé. Levant le nez de la copie, je me perds entre les blocs d’immeubles. Le reflet de ma propre baie, très au loin sur une façade me surprend encore. Est-ce vraiment ma fenêtre ? La pluie contre la vitre déforme soudainement les lignes. Tout fond alors. Quelques gouttes résiduelles tracent des parcours incertains. Le vent tombe. Le ciel, fade. Pas un chat sur les toits de l’hôtel international.
Cetelem, à droite, crée un leurre par ses vitres miroir teintées. Le ciel en est agrandi, les autres immeubles s’y fragmentent en tant d’éclats, il est difficile de les recomposer.
Devant, à quelques mètres, il y a ces deux antennes, deux traits ascendants, qui me renvoient aux jeux de mots fléchés, donc indirectement à ma copie. Mais le thé est encore trop chaud et mon regard déplace le travail bien au-delà de la climatisation York de l’hôtel, ce cube massif surmonté d’un autre volume blanc ; des tuyaux, d’une manette, des thermomètres appliques à bracelets, des antennes paraboliques, du court chapiteau, pareil à une meringue, inaccessible fantaisie.
Cette terrasse familière, ce paysage si quotidien et désert, presque abstrait, son nombre incalculable de dalles de verre ou de béton des façades, ses rambardes au faîte des bâtiments, tout cet ensemble n’est que quadrillage.

Un monde de grilles. Le mien.

Un corbeau a élu domicile sur le toit de l’hôtel. L’oiseau guette peut-être une des hôtesses de l’air juste débarquées de Roissy ? Les Chinoises frêles et adorables dégringolent au matin du bus de la Spring Airlines et traînent jusqu’à leur lit leur petite valise proprette. Leur chignon, un impossible corbeau lové sur leur tête d’enfant.
Sous le soleil le plus écrasant, le corbeau n’est plus qu’un gribouillis d’encre noire encore liquide. Il semble veiller sur la cour intérieure des immeubles, sautillant de peu en peu. Attentif, d’un plumage absolu.

Parfois un laveur de carreaux passe devant la baie, souple et rapide, méthodique dans ses gestes. Le temps du savonnage, le tableau devient impressionniste. Mais l’homme rince vite et l’on peut s’étonner un moment de la vision hyperréaliste.

Le matin, j’aime arriver toujours assez tôt pour ce moment magique où le soleil ricoche sur les façades des bâtiments alentour. Mon bureau se nimbe de poussière dorée, je suis aveuglé et baigné dans ce jaune d’œuf pur. Car à part le soleil, pas une rondeur au travail. Tout est taillé carré.
Pour exemples,
les deux écrans de l’ordinateur, accolés et vastes,
les bannettes transparentes, leurs feuilles A4 d’équerre,
la forme des meubles et celle des fenêtres,
le radiateur portatif,
les dalles en polystyrène au plafond,
le pot à crayons,
les marqueurs fluorescents Stabilo Boss,
vert jaune bleu violet.
Le ruban adhésif ne trace que des lignes.

Alors l’invasion désordonnée des mini-fourchettes ou des cuillères en plastique, près des ciseaux ; la pince à sushis ou la mitraille rose dont on ne se débarrasse jamais, la nacre colorisée d’un pendant d’oreille perdu. Un mot tendre introuvable. Et un autre pot à angles aigus tout proche, avec dedans un critérium à mine bleue, cinq autres à mines anthracite, toutes du 0.7. Les stylos rouges et les noirs. Un feutre épais ni bleu ni violet. Une règle pourpre figure un lièvre en fuite. Une gomme en forme de cacahuète, bien crâneuse, je veux dire bien visible près d’une agrafeuse rébarbative et des post-it solidaires.
Et une boîte d’épices espagnole, La Fama. Deux boules à thé, une loupe en carton et plastique.

Il y a aussi les usuels indispensables à mon activité :
Mots croisés et mots fléchés, Le Robert,
Dictionnaire des mots croisés, Larousse,
Tristan Bernard, Mots croisés,
Max Favalleli, Mots croisés,
Georges Perec, Mots croisés,
Le Nouveau Bescherelle,
et puis quelques feuilles jaunes de ginkgo entre les pages.
L’art de conjuguer,
Le petit Robert des noms propres,
Le petit Robert des noms communs,
Le petit Larousse,
Le plus petit dictionnaire Larousse, et comme serre-livre, inattendu, le presse-orange en métal, près du mug blanc, le thé au jasmin.
L’art de se taire de l’abbé Dinouart, bien visible.
Ironique vade-mecum.

Les bannettes calées contre le mur uni empilent les listings des revues, les prix suisses, les prix internationaux, les spécificités des produits, les plans pubs, les plans d’abonnement, les tarifs de prestataires externes.
Nous sommes plusieurs à souffrir de manière récurrente de migraines ophtalmiques ; entre initiés, il nous arrive de décrire les scotomes et autres zigouigouis scintillants qui se baladent devant nous et dont la parade préfigure un sale moment à passer. Sans doute sommes-nous trop sensibles. Il faut dire, ça pourrait sentir le café et le papier frais, de cette encre qui noircit les paumes des kiosquiers dès l’aube.

En réalité, en dépit des dizaines de magazines livrés chaque semaine dans l’open space, ça ne fleure jamais la presse. Dès le matin, l’odeur de première cuisson des frites du restaurant situé des étages plus bas pénètre tout. Au dernier étage, l’ensemble de la rédaction renifle l’huile, suinte le graillon par tous ses pores, en vertu de la redistribution fantaisiste de l’air dans l’immeuble entier. Cet étrange partage semble rabaisser les travaux d’esprit dans la bouillie des estomacs.
Avant le succès de la cantine canaille, les épices et le vin blanc des courts-bouillons d’un restaurant marin ont longtemps imprégné les chevelures, jusque aux copies ; passons l’odeur excessive des viennoiseries de la boulangerie, les volutes du cigare d’un singe, le souvenir tenace de la gauloise bleue d’un technicien penché sur cette fichue climatisation.
Tout ça corse le bouquet olfactif ambiant. Sans parler du flottement racoleur de ce parfum à la mode, lait de bébé vanillé, porté par une femme sur cinq dans l’entreprise... Le mélange de toutes ces odeurs traverse chacun, imbibe jusqu’à l’os, muant le personnel de la rédaction en une brochette d’improbables tempuras.

Au sein de notre service, chacun sait intimement la raison de sa présence : certes, l’orthographe impeccable, oui, la curiosité intellectuelle forte, bien sûr, la résistance exemplaire dans l’accomplissement de tâches répétitives ont fait la différence lors des tests et entretiens d’embauche. Mais la condition sine qua non de notre présence dans cette équipe a été de rassurer un temps notre chef, en laissant entrevoir la petite fêlure qui nous rend uniques. Si nous admettons chacune en notre for intérieur avoir un léger grain de folie, nous souffrons toutes celui de notre recruteur qui est d’un calibre supérieur et d’une structure nettement plus complexe. En dépit de notre efficacité professionnelle, nous ne le contentons jamais.