C'est humain, c'est néce (...)

« Alors, ne me reste plus qu’à tricher » m’a dit Henri.

Je m’explique. Ou plutôt, j’explique : le cas de ce collègue (et ami) et de sa femme. Il me semble tout à fait édifiant et vaut le coup d’être partagé, ah oui, vive le monde du travail !

De quoi, de qui s’agit-il ? D’un enseignant. Il aurait pu raconter ça lui-même, mais c’est un numéro x qui n’a pas le temps. Qui n’ose pas non plus, des fois que les palotins de M. Ubu seraient postés derrière l’écran à le surveiller, lui qui, pourtant, manque rarement à son poste et a pris tant et tant de son temps dit « libre » pour mener à bien sa mission depuis trente ans, et pour un salaire – comme chacun sait, mais ne veut pas savoir (il faut tuer la bête : le fonctionnaire se déguste accusé de ses « privilèges », on lui bat froid et ça se grille sur un lit de calomnies : parfait au barbecue de l’ultra-libéralisme à son plein été) – mais arrêtez-moi si je digresse. Donc, pour un salaire, disais-je, fait de clopinettes, allez passons.

Revenons à mon collègue, c’est Henri. Il lui arrive un de ces sales tours à faire frémir Racine, spécialiste des destins meurtris par les dieux : sa femme est morte. Attendez : elle est aussitôt ressuscitée. Cela s’appelle fibrillation-défibrillation et c’était totalement inattendu. Au centre médico-cardiologique, ça s’est produit, et heureusement qu’elle a eu l’inspiration heureuse, sa femme (appelons-la Odile, il ne faut pas qu’à lire ces lignes elle se fasse de la bile, faisons-la rire un peu), de frapper de son petit poing malhabile au centre cardiologique du coin ! Mon Dieu, s’ils s’étaient fiés, tous les deux, Henri et elle, à leur généraliste, ils n’auraient même pas pensé à cet électrocardiogramme qu’ils étaient venus quémander. « Le poumon, le poumon, vous dis-je ! ». Bien qu’elle ait décrit des symptômes si précis qu’une autre fois, au 15, on lui a répondu : « Venez vite, on vous envoie l’ambulance », car même ces sacro-saintes Urgences (la majuscule, c’est respect : des fonctionnaires qui travaillent sans compter), où tant d’impatients viennent engorger des couloirs pléthoriques, oui, même les Urgences se sont affolées, mais pour mieux la renvoyer, Odile, à ses pénates, tête basse avec sa souffrance, sans même l’électrocardiogramme qu’elle attendait. Ce n’est pas faute de lui avoir pris le pouls et d’avoir constaté que ça filait et s’effilochait méchamment même, mais il aurait fallu, la patiente, qu’elle patiente « jusqu’à quatre heures du matin », pour avoir accès à un électrocardiogramme. (Vive la République, vive la France !). « Vous tenez debout, Madame, rentrez chez vous, tentez un rendez-vous avant les calendes grecques chez un cardiologue, allez, courage ».

Deux nuits après, au centre médico-cardiologique où, par hasard donc, Odile s’est adressée (parce qu’elle y avait casé quelques élèves en stage – oui, elle aussi est prof, ça pullule ces poux sur la tignasse libérale, n’est-ce pas), son cœur lâchait. Puisque, en dépit du généraliste, ce médecin « référent », et des Urgences retardées, elle a, là, enfin, été reconnue comme ayant un problème au cœur et placée de suite aux soins intensifs. Et bien là, il a bien fallu réagir et on a réagi sans délai. On l’a déchoquée dans la minute et elle a eu sa seconde chance : elle vit. Encore et longtemps, on espère, quoique le calcul des probabilités en dise (ce méchant augure pour assureur ultralibéral).

On le voit, il y a dans cette aventure quelque chose de picaresque, n’est-ce pas. C’est pourquoi je vous la conte un peu, toutes proportions gardées, à la Céline ou, si vous voulez une référence plus catholique, à la Giono (moi aussi, je préfère). Mais vous imaginez bien le drame, les larmes, la mort dans l’âme, dans les âmes chères, même si c’est la chair, au premier plan, la mal servie. Parce que, je le dirai brièvement, ce n’était là qu’une ultime péripétie à faire blêmir les Atrides. Odile a failli perdre sa fille la Toussaint d’avant. Une poche de sang d’environ cinq litres se formait dans le ventre de cette jeune trentenaire. Hémorragie interne. Son brave généraliste n’a su trouver que cette idée géniale : avaler des charbons vendus en pharmacie pour faire passer les gaz ! Merci, Docteur, c’était juste une endométriose, étendue et profonde, mais ça s’est su plus tard, grâce à son père qui a eu l’idée de réclamer une prise de sang. Il était moins une : plus de globule rouge dans les veines. Et ce non moins brave généraliste, à sa mère, mon amie Odile, au pire de son dysfonctionnement cardiaque : « Allez donc marcher tous les jours trente minutes » qu’il a dit. (Si je me souviens bien, dites-moi, ces gens-là, les généralistes, ont acquis le statut équivalent à celui des spécialistes, c’est ça ? Spécialistes de la généralité ou généralistes de la banalité, je m’interroge : « Oh moi, je m’en fiche », citation authentique du généraliste d’Odile et d’Henri, je le jure, à propos de l’idée de voir un cardiologue par Odile. Il me l’a faite une fois, à moi aussi, pour autre chose, aggravée d’un « c’est la vie » plein de profondeur).

Allez, je retourne au charbon de mon récit. Donc, Odile est sauvée, elle passe des semaines au centre médico-cardiologique, et puis on la laisse rentrer chez elle avec sur le corps un gilet défibrillateur (made in USA, 3 000 euros de location par mois aux frais de l’État, merci Marianne – mais toi, je ne te salue pas, Oncle Sam, ta peau parcheminée façon dollar ne me revient pas). Interdiction de retirer ce gilet, sauf sous la douche. Trois mois comme cela avant d’en décider : défibrillateur sous-cutané si le cœur ne reprend pas du nerf, sinon – si oui : vie sans filet et haut les cœurs ! Tous ceux qui t’aiment te suivent, Odile ! Et surtout ton Henri, qui, de référent qu’il était tant que tu étais au centre, devient ton aidant, maintenant, -oui presque littéralement : ton avenir est dans ses mains, et non seulement dans les tiennes.

« Gaffe Madame, a dit la cardiologue missionnée ce jour-là auprès de toi. Prévenez votre entourage, tout le monde, votre mari en particulier : restez la moins seule possible. L’idéal serait que vous ne le soyez jamais, seule. Car si votre gilet vous sauve d’une fibrillation, encore faudra-t-il faire immédiatement le 15. Je crains que vous ne soyez trop sonnée pour le faire vous-même. » Odile, où avais-tu la tête ? C’est à ce moment-là qu’il fallait du tac au tac répliquer, en poussant la logique jusqu’au bout, et mettre la société devant ses responsabilités : « Alors, Docteur, vous allez arrêter quelques temps Henri, mon mari ? C’est avec lui que je vis, c’est lui, mon aidant. Mais voilà : il travaille… »

Non, tu as mis du temps à la poser, cette question. Tu as cru que ce n’était pas la peine, que, bien sûr, le généraliste l’arrêterait ton mari, sans problème. D’autant que dans un mois, ce serait les vacances d’été. Les convocations aux corrections d’examen allaient tomber : c’est cela, surtout, qui vous inquiétait, Henri et toi. On allait le convoquer très loin toute la journée pendant au moins une semaine. Il ne pourrait même pas consulter son portable, ni s’en aller au beau milieu d’oraux, enfin soyons sérieux ! (On n’a même pas le temps de pisser quand on fait passer les oraux, tellement c’est intense et mal minuté, je le précise en passant, je parle d’expérience, c’est une vraie purge, honte au Siec, le Service inter-académique des examens et concours !). Bon, pour l’instant, Henri n’était jamais très loin : au lycée, où il ne fait jamais plus de cinq heures de cours par jour (à soixante ans, oh comme je le comprends, mais il y a tout le reste, je le rappelle à ceux qui n’y entendent rien mais veulent demander « des efforts » aux enseignants : ça dépasse largement les 50 heures par semaine, ces vilaines bêtes dont on a hâte de débarrasser la société ultra-libérale). Le lycée est à moins de huit kilomètres, il peut éventuellement rentrer dare-dare si tu as la force, Odile, de lui envoyer un SOS. Un pis-aller à ne pas éterniser. Allez, vous irez voir le médecin, j’ai dit à tous les deux, il arrêtera Henri d’ici l’été. Pas de conséquence sur les élèves, le programme est terminé, ils sont prêts (je connais Henri, c’est un méticuleux). D’ailleurs, Henri est passé en parler dans le bureau de sa proviseure. Et figurez-vous qu’elle a un cœur elle aussi – chose pas assurée du tout, dans le public comme dans le privé, à l’heure du "tais-toi-et-travaille". Elle a pris soin, cette dame, de prendre le téléphone et de contacter le Siec (« la forteresse examen », comme je l’ai surnommée) : "s’il vous plaît, ne pas convoquer aux examens de fin d’année M. Henri". Des journées longues comme des jours sans pain à Pétaouchnok, le plus loin possible de chez lui, évidemment, de 6 h du matin à 18 heures, non, prenez-en un autre, je vous explique pourquoi…

Mais le Siec, lui, n’en a pas de cœur, ça n’existe pas dans nos rouages, Madame, cette chose-là. Nous on ne connaît que le règlement, rien que le règlement, et dites-lui plutôt qu’il nous renvoie l’accusé de réception de sa convocation, ce petit soldat Ryan-là. On a besoin de savoir s’il viendra ou pas pour nous organiser. Sinon, ben, qu’il se fasse faire un arrêt maladie.

Les médecins, eux, sont logiques. Implacablement. Et plus retors. En tous cas, on leur a bien fait la leçon en ce beau pays de France : sus aux tire-au-flanc, ces « fainéants » qui « f. le bordel », comme a dit il y a peu un président de la République à ceux qui osaient protester contre le tout travail. Bref, qu’ils « se cassent, ces pauv’ c. », comme dirait un autre à peine moins subtil (ou un certain Trump, un Poutine, un numéro 1 chinois dont j’ai oublié le nom, mais voilà que je me remets à digresser, cette manie !).
Tout le monde en rang, les abuseurs de système, oui vous, les saboteurs de Sécu, sortez du rang ! (Tiens, il y en a si peu, maquillez-moi ces gueux-là devant les journalistes.) Quousque tandem… ! Non mais des fois, vous l’avez rendue malade, notre sacro-sainte couverture sociale, surtout depuis que les politiciens se relaient à son chevet pour lui tâter le pouls et ne rien faire avant sa dernière heure : alors là, faudra bien que ça passe ou que ça casse, n’est-ce pas, Marianne ? Alors, par exemple, mesure d’urgence : jour de carence. Tu es routier, tu as 40° de fièvre, ce jour ? Va travailler quand même, ton salaire ne te permet pas de perdre un jour, et tant pis pour les accidents de la route, merci Marianne, merci patron. Encore une, de digression, ça devait arriver !

Et comme, soit dit en passant, le généraliste d’Odile et Henri est adepte du garde-à-vous, le doigt sur la couture du libéralisme le plus ultra, en avant marche ou crève, tu pensais bien, mon Henri, qu’il n’allait pas te faire cadeau d’un arrêt, cet extra-lucide diplômé qui n’a même pas vu venir le problème de ta femme et l’a carrément ignoré. Cela, je ne l’ai pas encore dit : elle venait de faire un infarctus depuis quelques jours, Odile, et le gars n’a pas reconnu les symptômes : respiration sifflante, œdèmes, explosion du diabète et cette fatigue, ce mal être du palpitant (sans doute parce qu’ils sont propres à l’infarctus féminin : une enquête l’a démontré, même les généralistes ne connaissent que les symptômes du masculin). De palpitant, il n’a que son portefeuille celui-là. En fin limier dressé par messieurs et dames les politiciens, en revanche, il t’a vu venir Henri : tu prétendais qu’il arrête deux, quatre semaines le peigne-girafe que tu es, odieux fonctionnaire ? A d’autres !

Arguments, garde-à-vous :

Vrai, Docteur, ne dirait-on pas que vous jouez votre propre vie – professionnelle – à faire un arrêt pour mari qui risque de ne pas être là pour sauver sa femme ? Il n’y a pourtant qu’une poignée de jours à accorder et puis, on vous le répète, c’est l’été, la fin des cours (aux snipers dégommeurs de fonctionnaire spécialisés dans la cible enseignante, je rappelle que la fin des cours ce n’est pas la fin du boulot, il y a trop à dire là-dessus, stop à la digression). Vous allez perdre une si grosse prime à en arrêter un de moins qui ne peut pas faire autrement ?

Alors elle s’est enhardie, Odile. Elle se disait, et Henri, et moi et tous les collègues, et amis : enfin quoi, le Centre va le donner à Henri, sous une forme ou sous une autre, cet arrêt. Il ne s’agit que d’une disponibilité, à quelques jours d’une fin d’année scolaire, pour être aux côtés de quelqu’un qui risque un arrêt, un vrai : un arrêt de la vie, un arrêté de mort instantané, comme foudre qui tombe. Henri en finit avec sa classe de 1e qui va passer ses épreuves de français, on est presque au bout de l’essentiel. Après, pour les examens, ils trouveront bien quelqu’un parmi les nombreux non convoqués pour le remplacer, une fois n’est pas coutume.
C’est porter atteinte à Marianne, demander ça ? Faut-il appeler cela tricher ? Faire provisoirement passer l’humain avant le professionnel ? Tous ces administrateurs, ces docteurs, dites-moi, ils ont eu leur bachot, ils ont fait au moins un an de philo, ils auront bien retenu ça : que l’humain est une valeur plus importante que le travail, non ?

« Non, Madame. » C’est le docteur O’Rappor, le cardiologue qu’elle voit le plus fréquemment au Centre, Odile, qui a répondu à sa demande. « Non. Je ne connais pas votre mari, Madame, il n’est pas malade, ce serait donc illégal de l’arrêter. Je ne téléphonerai pas à votre généraliste. Vous resterez seule pendant qu’il sera loin de vous pendant ces journées et vous vous débrouillerez bien comme ça. » Les idées se sont bousculées, mêlées d’anxiété, dans l’esprit décontenancé d’Odile. Quel cardiologue avait insisté pour qu’elle ne reste pas toute seule, Odile ? Ah oui, c’était une femme, il est vrai. Et qui pourrait l’accueillir pendant qu’Henri est parti ? Non, les enfants travaillent. Les voisins ? Allons donc ! Ils sont sourds aux problèmes des autres, ces parvenus. La seule attentive est octogénaire, elle a autant besoin d’aide qu’Odile…

J’ai tenté, moi qui écris, d’aider : que dit-on, dans le bazar des lois et attrapes ? Il y aura bien quelque droit à prendre un congé pour aider un proche, attends, bon sang, voilà, j’ai trouvé. Ah, ma bonne Marianne ! Je me doutais bien que t’y aurais pensé, toi, à ce cas de figure, et avec toi tous ces promoteurs de bonne conscience qui savent avec talent pondre des lois philanthropes et… les saborder de l’autre ! Dans le privé comme dans le public, bien sûr, citoyen, que tu peux secourir les tiens. Tu as même le choix : temps partiel ? Quel quota horaire te convient ? Ou bien disponibilité ? À ton bon choix. Si tu veux être reconnu aidant, essuie tes larmes, frère : on te paiera comme tel, quelque chose comme le dixième de ton salaire. Seulement, mon cher Henri, à toi de trouver l’art et la manière de t’occuper de ta femme et de faire la manche en même temps. Et puis non, pour quelques semaines, trois au plus, ça ne marchera pas, c’est trop court, le temps que l’Administration bouge, ça devient urgent, maintenant.

Pardon, c’est mon syndrome digressif qui se pointe : mais quoi, ça aurait marché tout de même, pour un enseignant payé comme en Allemagne ou en Suisse, ou même un de Sa Majesté la reine. Il aurait eu de quoi se constituer des ressources autrement qu’en déposant des miettes sur un livret qui n’atteint pas 1% d’intérêts. Mais je vous rappelle : ici, on veut leur tête aux fonctionnaires, alors leur cœur on s’en fiche pas mal. Comme a dit notre généraliste (sic ) : "vous voulez voir un cardio, oh moi je m’en fiche » (tiens, j’aurais dû l’appeler Dr Richard, ça lui irait si bien).

Il me reste à relater la suite de cette quête. Un élément de la vie d’Odile a son importance. Elle est suivie par un psy. Car la vie d’Odile, c’est toute une Odyssée. Depuis sa petite enfance. Elle mériterait à elle seule un récit à part, mais j’ai fait assez de digressions comme ça. Ce serait trop long. Il faut juste savoir que la malheureuse souffre de troubles nerveux. (Henri aussi, mais ce ne sont pas les mêmes, ces enseignants, n’est-ce pas… on connaît la chanson, mais on ne cherche pas à comprendre aux pays des Lumières. Et comme, dans l’académie où elle enseigne, il y a aux postes clefs dans le service de santé des gens qui ont fait leur profit, eux, de la modeste initiation à la philo qu’on donne aux élèves de terminale. On est, dans cette académie, Dieu merci, attentif aux problèmes humains des enseignants. On a fini par la mettre en invalidité depuis quelques années, sans perte de salaire, Odile. Moins parce qu’elle venait de se faire opérer du dos (frôlant la paralysie) que par ce qu’elle s’ouvrait, enfin, de ces fameux TOC sans manifestation patente qui la harcelaient depuis si longtemps. En contrepartie, elle s’est mise à corriger les copies du CNED. (Cet organisme est une solution de repli pour beaucoup d’enseignants handicapés par la vie, au moins voilà qui fait chaud au cœur). Elle voit un psychiatre, donc, et cela fait un bail. Et Henri devrait aussi, je le lui ai souvent dit, car il souffre de troubles paniques depuis vingt ans. Sorte d’aggravation de cette timidité maladive dont il a souffert adolescent, qu’il s’est toute sa vie efforcé de laisser à la porte et qui est, à ses quarante ans pile, rentrée par la fenêtre. Sans son petit antidépresseur du matin, il y serait itou, en invalidité. Une thérapie cognitive et comportementale avec un psychiatre serait plus bénéfique qu’un médicament, ça aussi je le lui ai répété. Mais voilà : les psys TCC, en parcours coordonné ou pas, sont rares par chez lui. Et tous pris. Il a fini par oublier de chercher quelqu’un pour ça, il vit avec sa pilule qui lui donne le courage d’aller travailler. Comme son épouse vit avec les siennes et elles sont nombreuses. C’est son boulet. (Le psy de son épouse ne peut pas s’occuper du conjoint de sa patiente, c’est contraire à la déontologie et, d’ailleurs, il s’apprête à partir à la retraite).

Il faut bien que je prenne une ligne pour rassurer les palotins de M. Ubu, rue de Grenelle : ça ne se passe pas comme ça dans toutes les académies. Je veux dire : l’humain avant le travail. Dans un département doré et à-droite-toute comme le 92 de la région parisienne, vous pouvez être à l’article de la mort, on ne vous cède rien. (Les enseignants, dans cette zone aride, ont intérêt à avoir une santé de fer. Pas de pitié, la société est menacée par les bons à rien, surtout les fonctionnaires, air connu).

Nous voilà près de la chute. Le psychiatre d’Odile a déjà arrêté trois jours, par le passé, son conjoint Henri. Tenez-vous bien, braves gens : il n’était même pas malade ! Une personne chère à Odile, une octogénaire qui, n’écoutant que son cœur, a remplacé la mère d’Odile à un moment critique de sa vie et à qui Odile est restée éternellement reconnaissante et fidèle, venait de mourir. (Du cœur, elle aussi, gros comme ça, le sien). En Bretagne, à 450 km d’ici. Odile était dans une passe difficile. Elle était incapable de faire le voyage toute seule jusqu’à Rennes. Et Henri travaillait. Ni une, ni deux : le psychiatre (je l’appellerais bien Docteur Lhomme, lui, il mérite ce nom) a donné trois jours d’arrêt à Henri pour qu’il accompagne son épouse. Laquelle a pu, donc, assister aux funérailles et faire plus facilement son deuil de cette Dame méritoire qui a tant compté pour elle (une chrétienne, cette femme, mais une vraie : pas de messe en latin, mais des actes, de la charité).

Par ailleurs, j’espère ne pas me répéter, Henri – et le psychiatre d’Odile le sait – n’est pas du genre à s’arrêter de travailler pour un oui ou pour un non. (Oui, ça existe, dans la fonction publique, et c’est même le cas le plus général, non mais sans rire, ouvrons les yeux : comment quelque chose d’aussi monstrueux que l’Administration française, ce monument d’aberration entretenu dans son ineptie par la lâcheté des politiciens et la mauvaise volonté des palotins, tiendrait encore debout si les fonctionnaires de base ne se dépensaient sans compter pour huiler ses rouages et contourner les obstacles, au bénéfice du bien public ?). Deux, trois jours l’an, quatre peut-être, par temps de grand vent, quand le petit monde viral se déchaîne, Henri se repose pour se soigner - au grand dam du Dr Richard, qui ne manque pas de froncer ses sourcils de gardien de l’Ordre social. Et encore, pris séparément (nonobstant le coup de Jarnac du jour de carence), ces jours rares, éparpillés dans l’année : c’est vraiment quand trop c’est trop.

Donc, le Dr Lhomme a juste dit à Henri, qu’il connaît suffisamment pour se douter qu’un scrupule, au moins, était déjà à l’œuvre en son for intérieur : « non, Monsieur, ce n’est pas tricher, même si ce n’est pas vous qui êtes souffrant. C’est humain, c’est nécessaire. »

La solution était enfin trouvée pour que tu sois là, Henri, auprès de ta femme Odile, chaque heure menacée d’une fibrillation sauvage. Et à qui on avait bien dit : « Madame, vous rentrez chez vous, ne restez jamais seule. »
C’est comme ça, l’humain, ça s’invite en dépit de tous les impératifs, quelle que soit l’idéologie au nom de quoi on les décrète, ça vous réduit en cendres les rocs idéologiques et ça fait la nique sans rougir à la Grande inquisition du tout travail, spécialiste de la suspicion généralisée.

Je sais, M. Ubu : c’est bête, l’humain.

Et ce n’est pas par hasard que je conclus sur ces deux mots : « bête », « humain ». Je voudrais y fondre tout ce qui vit. Le Vivant. Et que le Vivant – pas seulement l’humain – l’emporte sur toute autre considération.