À jamais !

Chaque matin, quand je prends mon service, je monte dans les étages de la prison. Je rencontre les agents, puis c’est le moment où je m’entretiens avec les arrivants. C’est très important de faire le point avec chaque personne qui pénètre en milieu carcéral : c’est un moment de grande vulnérabilité. Cet entretien de dix à vingt minutes permet de faire connaissance, surtout si nous n’avons pas encore de dossier constitué. C’est le moment où j’essaie de repérer les risques de passage à l’acte suicidaire. Je me souviens fortement de ce détenu que j’avais placé en cellule disciplinaire à la suite d’une agression envers un gardien. On l’a retrouvé pendu. En y repensant, il me semble que rien ne laissait présager cet acte désespéré. Mais je ne peux pas m’empêcher de me dire qu’on aurait peut-être pu éviter ça.
À mon avis, il est essentiel que les personnels de l’établissement connaissent les détenus, mais aussi qu’ils communiquent entre eux sur les situations qu’ils rencontrent. Et je regrette que les évolutions de notre cadre de travail n’aillent pas toujours dans ce sens. Dans les prisons du XIXe siècle – une grande nef, avec des coursives ouvertes – les conditions de détention étaient certes rustiques, mais les personnels restaient toujours en lien les uns avec les autres. Aujourd’hui, on construit des prisons qui sont plus lumineuses, plus convenables pour les détenus avec, par exemple, une douche par cellule, mais aussi beaucoup plus cloisonnées. Chaque agent n’a de contact qu’avec les personnes qu’il surveille, l’architecture n’a pas été pensée pour que les surveillants puissent s’entraider. Ils se retrouvent isolés, et ça complique d’autant le travail des officiers qui les encadrent. C’est particulièrement délicat dans les maisons d’arrêt que j’ai connues avant mon poste actuel, quand beaucoup de surveillants sont des stagiaires. Ça aboutit à des phénomènes d’usure, de découragement, à des drames parfois.
La modernisation, c’est aussi de nouvelles procédures, énormément de règles qu’il faut appliquer. C’est chronophage, mais incontournable. Tout acte doit laisser une trace, en cas d’incident ou de contrôle. Ceci dit, je constate, avec le recul, que le degré de formalisme dépend un peu quand même des établissements. C’est plus ou moins pesant, selon les habitudes, les types de population. Il y a les normes nationales, et ensuite la manière dont elles sont appliquées dans chaque établissement, avec des procédures internes. Nous avons des « zones grises », des marges de manœuvre pour nous organiser. Heureusement !
La plus grosse difficulté actuelle, c’est la surpopulation. Le parc a beau avoir été rénové, ses capacités d’accueil augmentées, depuis deux ou trois ans, le nombre de détenus a explosé. Ici, alors que la norme est d’une personne par cellule, le taux d’occupation atteint jusqu’à 300 %. Dès lors, les conflits sont inévitables. La charge de travail est vraiment importante. J’ai de la chance d’encadrer des surveillants qui ont en moyenne une quinzaine d’années d’ancienneté. Même si cela entraîne un peu de rigidité de leur part, je peux compter sur leur expérience. Ils savent gérer le quotidien dans un contexte particulièrement tendu. Ils connaissent toutes les ficelles. Et, de mon côté, j’essaie de concilier au mieux le respect des règles et une approche humaine, en ayant une politique des petits pas, au jour le jour.
Nous nous trouvons au bout de la chaîne sociétale. Je suis convaincu que nous réussissons malgré tout à inculquer une forme de cadre à ces personnes qui ont basculé dans la délinquance au bout d’une logique d’échec ou de déviance. La prison peut apparaître comme une sorte de rouleau compresseur, mais cette machine est plus humaine que ce qu’on imagine. Je me souviens des inondations qui ont submergé Arles en décembre 2003, à la suite de la rupture des digues sur le Rhône. Nous sommes restés isolés et inondés pendant deux jours dans la prison centrale avec près de deux cents détenus en longue peine, et avec un profil de dangerosité élevé. Nous redoutions le pire. Mais, grâce aux liens établis au fil des ans avec les personnels, l’évacuation s’est déroulée dans le calme. Dans les maisons d’arrêt, nous avons un volant de détenus qui vivent la misère sociale, et qui accumulent les peines. Au moment de partir, ils nous disent : « À jamais ! ». Quand ils reviennent, j’ai l’impression qu’ils retrouvent ici des repères, un cadre presque familier. En centre de détention, j’ai suivi des personnes sur plusieurs années. Dans tous les cas, derrière la machine carcérale, la prison, c’est l’humain qui gère l’humain.