Feuilles d'automne

Le matin, au moment des toilettes, j’aime m’asseoir au bord du lit des résidents qui ont passé une mauvaise nuit, pour parler un peu. Eux ont toujours le même discours : « Je vais vous retarder... ». Et c’est vrai que mon temps est compté. J’ai six toilettes à faire en une heure. Mais ce n’est pas grave, ce qu’il y a à faire se fera d’une autre manière : il faut adapter son temps.
Je suis très contrariée quand, après avoir promis à une résidente : « Demain, je serai là, je ferai ceci ou cela avec vous », je dois, le matin suivant, m’occuper de M. Martin qui est tombé. Le quart d’heure que j’avais prévu pour Mme Simonneau, je le donne au résident qui a chuté. C’est compliqué, en EHPAD, établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, de s’organiser une journée à l’avance parce que le travail prescrit ne correspond jamais à ce qu’on fait réellement.
Par exemple, je fais des épilations du visage toutes les trois semaines aux résidentes qui me le demandent. Je me souviens d’une dame que j’avais continué à épiler alors que j’avais quitté le service dans lequel elle était hébergée. La dernière fois que je l’ai vue, elle m’a dit : « Quand je serai morte, j’aimerais bien être épilée ». Le jour de son décès, j’étais en congé. Le lendemain, je suis donc allée à la morgue pour lui épiler le visage selon sa volonté.
Je me rappelle de Claudette. Elle était à l’EHPAD depuis des années, je l’ai connue à son arrivée. Quand j’accueille un résident, je l’accompagne dans son appartement, me présente, discute un peu avec lui, remplis les formulaires détaillant ses habitudes pour qu’il ne se sente pas trop dépaysé. Un résident se souvient toujours de la personne qui l’accueille. Nous, parfois, on oublie ; eux, jamais. C’est compliqué, pour eux, d’arriver en EHPAD : c’est leur dernière demeure. Je dois leur faire comprendre que l’EHPAD n’est pas un mouroir comme c’était autrefois : on peut vivre dix ans, quinze ans en maison de retraite.
La morphologie de Claudette me faisait penser à celle de ma grand-mère. Comme elle, elle avait des problèmes de jambes. Nous nous entendions bien. Elle a même tricoté des pulls pour mes enfants quand ils sont nés. Au moment de fêter son anniversaire, elle m’invitait avec sa famille. Nous parlions souvent. J’étais absente quand elle est décédée. Ça m’a chagrinée un peu : j’aurais voulu l’accompagner dans ses derniers moments. Le jour de l’enterrement, j’avais une réunion avec ma directrice. J’y ai pensé tout le temps qu’a duré l’entrevue. Si j’avais été disponible, je me serais bien sûr rendue à l’inhumation, même si cela n’aurait pas été facile. L’idéal est de rester proche tout en sachant prendre le recul qui permet de ne pas être trop atteinte par chaque souffrance, par chaque disparition. Sinon, on s’effondrerait souvent !
Nous avons plus de décès après les grandes chaleurs, mais aussi à l’automne, à la tombée des feuilles. Pour nous, la mort n’est pas un événement exceptionnel, on y est confronté régulièrement. Quand un résident perd un ami, je suis attentive à son chagrin. Je connais bien chacun et je repère vite un changement de comportement. Je prends alors davantage le temps de parler avec cette personne dans la peine. Au besoin, j’appelle sa famille.
Nous, les aides-soignants en EHPAD, sommes vraiment au premier plan pour tout. Notre métier comporte des aspects un peu ingrats lorsqu’on se sent contraints d’accomplir des tâches qui ne sont pas prévues dans notre organisation journalière, mais qu’on ne peut pas laisser de côté : nettoyer les fauteuils roulants, les déambulateurs, ranger les placards quand des résidents agités mettent le bazar dans leurs étagères. Mais c’est un beau métier au service de la personne, des personnes ; un métier qu’il faut exercer avec tact, diplomatie, patience, écoute, mais aussi avec la distance qui permet de nous préserver et de continuer à vivre notre propre vie avec nos proches.