"Mais si, regarde, tu n' (...)

Je suis professeur des écoles, mais je travaille dans un collège où je m’occupe des élèves d’une Segpa, section d’enseignement général et professionnel adapté. Ces élèves entrent en 6e avec beaucoup de difficultés scolaires, disons un niveau de CE1. Alors, l’institution les confie à des professeurs des écoles censés leur permettre de « reprendre les bases ». Sauf que, quand on n’a pas réussi à apprendre à lire pendant six ans, est-ce qu’on y croit encore la septième année ? Pour eux, apprendre les bases a été une souffrance, reprendre ces apprentissages est difficile. Comment faire avec ces élèves en échec qui se retrouvent entre eux, qui comprennent vite que leurs problèmes scolaires sont aussi associés à des problèmes de comportement ? C’est la question que je me pose depuis dix-sept ans que j’enseigne dans ce type de classe.
Pour que ces élèves se réconcilient avec l’école, dès le début de l’année, j’installe dans mes cours un cadre où la parole pourra s’exprimer. Je l’appelle « l’heure de vie de classe », elle a lieu toutes les semaines à un moment réservé de l’emploi du temps et c’est très ritualisé. L’élève qui joue le rôle de président déclare : « L’heure de vie de classe commence ». Puis il lit un texte qui donne la règle de base : « Chacun a droit à la sécurité physique, psychologique et matérielle ». Au début de l’année, le président lit ce texte sans le comprendre. Puis, chaque fois, on explicite les termes.
« Là, est-ce que Kevin est en sécurité ?
– Ah ben non, il y a toute la classe qui se fout de lui à chaque fois qu’il dit un truc...
– Il n’est pas en sécurité. Ça, c’est la sécurité psychologique... »
Ensuite, on revient sur les décisions de la semaine précédente. Puis on passe à l’ordre du jour auquel les uns ou les autres s’inscrivent soit pour faire part d’une remarque, soit pour signaler un incident pour lequel une réparation est demandée. On traite point par point. On apprend à démêler tension après tension. Pour terminer, au fil de l’année, j’essaie de construire au tableau des modélisations de situations courantes comme le cercle vicieux ou le schéma du harcèlement.
Ils sont très demandeurs, ça parle d’eux, ça éclaire des situations qu’ils vivent quotidiennement depuis leur entrée au primaire. J’espère restaurer ainsi un peu d’estime de soi et convaincre l’un ou l’autre qu’il peut apprendre quelque chose.
« Mais si, regarde, tu n’es pas nul... »
Je pense à Estelle que j’ai retrouvée sur Facebook. Elle a maintenant une vingtaine d’années. Son rêve, c’était de devenir styliste. Elle a continué jusqu’à l’obtention du bac pro « métiers de la mode » après avoir redoublé au moins quatre fois. Elle n’a pas lâché le morceau, malgré ses grosses difficultés à l’écrit, communes à tous les élèves de Segpa. Je l’avais en musique. Comme elle voulait chanter, faire de la scène, je lui ai donné un micro. Elle a senti qu’il y avait un truc qu’elle était capable de faire... Elle s’est éclatée... Elle a perçu que quelqu’un la prenait en considération. Là, il semble que quelque chose s’est enclenché. C’est passé par du respect, de l’amour, de l’attention. Alors, elle s’est accrochée, elle a fait un CAP et puis elle a continué. Mais il faut être modeste, c’est un cas rarissime. J’ai beaucoup d’élèves qui renoncent à poursuivre des études. Souvent on ne leur propose que « maintenance et hygiène des locaux » pour les filles et « CAP du bâtiment » pour les garçons. Et si ça ne les intéresse pas, que peuvent-ils faire ? Certes, il y a des succès que l’on apprend que des années plus tard, mais mon but est de faire réussir tous mes élèves et je ne pense pas pouvoir le faire dans le système éducatif actuel. Alors, je profite, depuis quatre ans, d’une demi-décharge syndicale pour essayer de faire progresser la notion d’inclusion scolaire. Pour sortir les élèves de leur isolement, l’idée serait de mettre en place des moments d’apprentissages avec des élèves d’autres classes. Puisque les classes Ulis (Unités localisées pour l’inclusion scolaire) savent inclure les élèves handicapés, pourquoi les élèves en difficulté n’auraient-ils pas droit au même traitement ?