Sourire de jeune femme, (...)

Très jeune, j’ai su exprimer ce que je ne voulais pas faire dans la vie, à défaut de savoir ce que je voulais. Déjà petite, je disais à ma mère : « Je ne veux pas d’un métier de femme ». Imaginez l’horreur : crêpages de chignon sur fond de rivalités amoureuses, discussions sur le maquillage, à 16 ans, on voit le monde du travail comme un cliché. Pourtant je n’ai rien du "garçon manqué" : je me maquille quotidiennement, je ne porte pas de talons en-dessous de 8 cm, et je suis une fan inconditionnelle du décolleté et/ou du jean moulant, tout du moins en dehors du bureau.

Alors assez vite, je me suis tournée vers le monde du bâtiment. C’était ça ou mécano. Quand on me dit que je suis courageuse, que ça doit être difficile pour une fille, je souris et je réponds avec une pointe d’arrogance : « nan, c’est plus facile au contraire, on évite les matchs de testostérone. On peut vite prendre le rôle de maman, on obtient plus facilement ce que l’on veut, il suffit de sourire ».

Haaa, le management et la manipulation… Et pourtant, je vais te dire un secret : quand je réponds ça, je ne sais pas à qui je mens. A toi, à eux, ou à moi ? Qui j’essaye vraiment de convaincre ? « Il suffit de sourire ». Plus je la relis, plus cette phrase me fait froid dans le dos.

6 jeunes femmes dans une promotion post-bac de 120 personnes. Seule jeune femme de ma classe. On s’impose comme on peut. Joli sourire et tempérament de feu. Avec les autres élèves, ça passe, je n’ai pas trop eu à faire avec la misogynie.
Par contre, un conseil : pendant les soirées, gardez votre verre mesdemoiselles. De jeune fils de patron, d’ouvrier, de futur cadre respectable, ils passent à chiens affamés au bout de quelques gorgées. Réfléchir en avance : comment rentrer de la soirée, à quelle heure/avec qui ? Mais c’est le lot de toutes les soirées étudiantes.
Oui, maintenant imaginez une soirée avec de jeunes hommes fraichement libres qui évoluent dans un cadre de testostérone constante, et juste nos 6 (pas si frêles) épaules pour l’absorber ? « Si t’es pas contente, t’es pas obligée de venir ». Entre s’amuser et être en sécurité, il faut choisir…

Les professeurs, en revanche, c’est une autre histoire. Ceux de l’ancienne génération j’entends. En cours d’architecture, une fille qui prend soin d’elle ne peut pas avoir en-dessous de 12 (la moyenne). Si, si, on a testé. Et si vous vous ramenez avec une jupe, vous montez à 14. Un décolleté ? 16 facile ! Je vous laisse imaginer, au fil des mois, le changement de regard des garçons qui se tapent des 8 pour du bon boulot, quand nous 6, on obtient des 14 pour un travail nettement moins qualitatif. Pourtant promis, on a eu beau essayer de se ramener en sweat-jeans-baskets : on n’a pas eu en dessous de 12. Et n’imaginez pas que ce soit marrant. Un professeur a proposé à une amie de lui donner des cours particulier dans un café, et l’appelait constamment le soir, marié et avec 3 enfants. Ma pote a eu peur. Naturellement, mais elle n’a rien dit, qui la croirait ?

"De toute manière, avec tes jupes et tes petits jeans là, tu t’attendais à quoi ? "

Dans l’ensemble, les années se suivent et se ressemblent. On gère les camarades, on apprend à esquiver les profs lubriques, et à remettre à leur place ceux qui vont trop loin, dans l’attitude ou dans l’humiliation. Comment ? Avec un sourire, évidemment !

La découverte du monde du travail par contre… de surprises en surprises.
Avec les gars de terrain, c’est assez simple : il faut sourire. Avec la hiérarchie, c’est tout aussi simple : il faut sourire.

Et le client ? Facile : il faut sourire. Ha, et mettre un joli décolleté aussi, à la demande du patron. Et les autres entreprises sur le chantier ? Celles avec qui on travail ? Naïvement, j’imaginais que le contrat et le savoir-vivre suffisait : mon premier tuteur en avait une toute autre idée.

Il faut vraiment que je vous raconte cette anecdote. Elle donne le ton. Chantier à côté d’Orléans. Je travaillais en charpente. Il s’est avéré que nous avions besoin d’une rampe en béton, créée par le maçon. Une broutille qui nous coûterait quand même un peu plus de 1 000 euros (conséquent sur ce chantier). Alors, comme on le fait usuellement, mon tuteur, conducteur de travaux, va négocier avec le chef de chantier. Un vieux monsieur (d’accord j’exagère, mais plus vieux que mon père) qui n’avait de toute évidence jamais vu de fille sur un chantier. Mon tuteur revient de sa négociation, tout content, en me disant que le chef maçon accepte de nous rendre ce service. Bon, super ! On rentre chez nous.
La semaine d’après, nouvelle réunion de chantier. Je m’avance, je sers les mains de mes compères. Le chef de chantier, tout fier de nous montrer sa rampe en béton grossier, m’attrape la main, me tire, chope ma taille et force la bise. Dans ma tête, je l’insulte : "Me touche pas ! eurk !"
Mais en façade, on ne froisse pas, alors je me dégage mine de rien, et je souris. Mais il revient :

Malgré cet événement, je ne suis ni stupide ni rancunière. J’ai recollé les morceaux avec mon tuteur (sourire sourire sourire) et ignoré les regards de mes gars, au point de ne pas du tout les remarquer.

Un soir, pot de départ d’un de nos jeunes, qui habitait à 3 km de chez moi. Il n’avait pas de voiture pour rentrer, alors je me suis proposée comme Sam pour qu’il profite avec ses collègues de sa dernière soirée.
« Attention, il est chiant quand il a bu ». Bof, mes potes chantent des chansons paillardes à tue-tête quand ils ont bu, je suis rodée. Stupide surtout oui. Chiant chez moi, ce n’était pas chiant chez eux. Chiant chez eux, c’est agresseur chez moi.
Complètement bourré, il s’est endormi les premières 20 min de route. Super, je peux conduire tranquillement. Quand il s’est réveillé par contre…
J’ai dû conduire en lui tenant la main, les doigts entrelacés. Pourquoi ? Pour qu’il arrête de foutre sa putain de main dans ma culotte ! Une fois arrivés, à peine détachés, il m’a soulevée pour m’asseoir sur lui. Main aux fesses, sur les seins… un pelotage bien dans les règles, et pourtant dans une voiture ça parait compliqué de forcer. J’ai vu que finalement, pas tant que ça.

Autre boite, plus grande, leader de l’énergie et des télécoms, reconnaissable de son logo bleu. Première semaine d’apprentissage, première remarque. On ne va rien dire, on va sourire. Maintenant, je préfère éduquer les gens. Ma robe justifierait que je finisse dans une cave ? "Hum, t’es mignon, parles-en à ta sœur on verra ce qu’elle en pense". Oui bon d’accord, j’ai des progrès à faire en tant que pédagogue. Nouvel essai. Une remarque désobligeante, je quitte simplement la pause-café, je me calme avec une clope, je remonte bosser.

C’est mieux. Encore un effort peut-être ?
Escalier de service, avec un compagnon pour descendre à l’atelier. À peine la porte fermée.

Très honnêtement, je me sens comme une courtisane à la cours de Louis XIV. Le bon regard au bon moment. Le bon sourire à la bonne distance. Manier le décolleté léger comme elles maniaient la position des mouches. Coin des lèvres ou sur la joue ? Dentelle noire ou bouton fragile ?
Et je ne sais toujours pas ce que je dois penser de ça. Est-ce que c’est réellement user d’une facilité naturelle face à une faiblesse naturelle, ou bien me manquer de respect, à moi et à chaque femme dans ma situation ? À moins que ce ne soit la règle, comme les matchs de testostérone entre les hommes. Je ne sais pas quoi en penser. Sourire de femme, sourire de courtisane ?

Je me suis mise à répondre.

C’est bien, c’est marrant, c’est un bon tempérament. Mais derrière mes éclats de rires arrogants, je ne suis pas si sure de moi. C’est l’expérience, privée comme professionnelle, qui m’a formatée comme ça. J’aime mon métier, mon domaine d’activité, mes collègues, et les chantiers.
J’aime moins cette impression de théâtre. Un coup lionne, un coup gazelle. Je suis une jeune femme de 22 ans, qui apprend le dur métier de manager. Devant vous, je souris, je démoli les clichés. Devant eux, je souris, je joue de ces clichés.

Intérieurement, je dessine mes sourires à l’encre de ma colère, et je replace ma mouche, en attendant de savoir comment faire.