Relieuse

Je suis dans mes livres depuis longtemps. 14 ans sûr. 40 ans peut-être. Pour me sentir légitime je ne sais plus ce que je dois inventer.
Un pied dans le manuel, avec des difficultés sociales, économiques parfois, avant. Avant le décès de mon père.
Un pied dans l’intellectuel parce que je cherche en permanence des raisons de croire en ce que je fais, en faisant des recherches autodidactes pour valider mon expérience, être reconnue.
Pour montrer que, si, si, je suis compétente : regardez ce qu’ils font ailleurs, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Argentine, au Brésil. Ce n’est pas rose, mais les gens ont le sens du livre ancien, du « thresor » (c’est l’ancienne orthographe du mot trésor), relié en cuir, toile, avec de l’or et des papiers uniques faits à la main. Nos travaux se ressemblent.

J’aime les gestes que je reproduis depuis que je les ais appris. Ils viennent de la nuit des temps du livre : les monastères, les moines qui écrivaient, enluminaient et reliaient.

D’abord on reçoit le livre comme un cadeau, une personne vient avec tout ce qu’elle a de plus précieux, son livre, sa collection, sa bibliothèque patiemment constituée.
On prend le temps de discuter, de comprendre ce que veut cette personne, je ne dis pas « client », c’est trop froid. Un « client » devient souvent un ami. Il nous donne quelque chose de précieux, son livre.

J’ouvre le livre, je le regarde bien, je cherche les raisons de sa maladie. Il est fragile, abîmé pour avoir été négligé, maltraité ou abandonné. Il a vécu. Comme son nouveau propriétaire.

Je suis là pour le remettre en état. Le livre. Le propriétaire se sentira orphelin le temps de mon travail.

Quand il est sur mes étagères, en attente de traitement, l’ouvrage peut y rester des mois. Ce qui ne plait pas toujours au lecteur. Le bibliophile, celui qui aime les livres, peut comprendre, le lecteur... C’est plus difficile. Je décide de m’en occuper le jour où j’ai bien compris ce que je devais lui faire pour qu’il retrouve sa seconde jeunesse.
Je le démonte, lui nettoie chaque fond de cahier, le répare en lui ajoutant de la pelure de papier japon, qui vient de Corée, de la dentelle de papier pour combler les manques. J’utilise de la colle d’amidon.

Nous avons aussi tout un vocabulaire professionnel que j’ai à cœur - c’est le bon mot « à cœur » -, de préserver, de rendre vivant par ma pratique quotidienne : parer, endosser, arrondir, coudre, remplier, passure en carton, apprêter du dos, coucher l’or et dorer.

Une fois démonté, réparé, mis en presse pendant une nuit, je recouds le livre. C’est l’étape qui me rend vraiment fière : le livre existe à nouveau et toutes les pages tiennent ensemble. Parfois, je dois ajouter des documents à la fin du livre, des recherches, des articles de presse en relation avec l’auteur ou le sujet, qui attendaient patiemment entre les pages du livre. On trouve aussi des trèfles, des edelweiss, de vieilles photos, des tickets de métro, des comptes.

On assemble ensuite les cartons et le cuir ou la toile. Quelques opérations plus tard, cent exactement, le livre est là et attend de retrouver sa place dans une bibliothèque, à côté des autres, entre le broché et le relié. Je peux imaginer qu’il est entre Nostradamus et Le traité des étoiles et de la lune dans le jardinage suivant les saisons, ou les contes de fées de mon enfance et Secrets merveilleux pour la guérison des chevaux écrit à la main par un maréchal ferrant en 1744.
Ce que je préfère, c’est le moment où il sort de presse et que je le peux le voir, fini, dans mon atelier.

La pose du cuir, aussi. C’est stressant parce que le cuir qu’on humidifie pour qu’il sèche par capillarité est fragile. Par capillarité, cela veut dire qu’il respire. La colle sèche et l’air retendent la peau.

Tout cela a du sens, un livre est plus qu’un bout de papier inerte. Vous le lisez, vous le prenez en main, il vit. Il suit l’atmosphère ambiante en vous offrant un voyage. Il a été lu par d’autres amoureux. Il est fait de matériaux nobles, du moins jadis, où l’on utilisait le lin, le coton, le cuir, l’or, les pigments naturels.
Les gens pensent que je rêve, que je vis sur une autre planète. J’ai le sens des affaires pourtant. Mon travail est précieux, souvent il est cher. Plus cher qu’un livre de poche mais moins cher qu’une tablette électronique.

Je me sers d’Internet pour enrichir mes recherches et ma pratique. Je parle avec Angel, relieur en Espagne, avec une personne qui vit en Italie. Tous, nous trouvons difficile cette perte de la culture du livre. Autour de moi s’agitent un doreur sur dos de cuir, un pareur qui dédouble les peaux pour que je fasse un travail fin, une marbreuse qui travaille à la façon des Turcs et des Japonais selon la technique de l’Ebru ou du Suminagashi. Des mots qui chantent. Tout un monde qui a commencé à disparaître avec l’apparition des typographes, des imprimeurs et des lecteurs. Mais il y aussi nous, les gens du livre, et je n’oublie pas non plus les libraires.

Les papiers sont plus solides qu’on ne le pense. Dans l’eau, ils ne perdent ni leurs couleurs, ni leurs lettres. On ne lave pas tous les livres, seulement ceux qui ne peuvent être nettoyés, et l’on utilise juste une gomme. Je peux gommer pendant des heures. Tout doucement, avec une gomme chaussette. Puis avec un pinceau ou un sèche cheveux, on souffle la poussière de gomme noircie.

En ce moment, j’ai un livre de 1530, un "Erasme", en latin, que je ne lis pas. Si j’avais su, j’aurais pris option latin. "Erasme" a perdu son dos et je dois lui en refaire un pour qu’on puisse au moins découvrir, si on ne lit pas le latin, la belle typographie, l’incipit, le texte du début et le colophon avec sa forme en V, à la fin. Je ne vais pas le laver celui-là. L’encre de l’écriture calligraphiée, d’une couleur brun marron, au brou de noix, n’y résisterait pas.

Je suis allée voir à la Bibliothèque Nationale, à la British Library si ce que je faisais était conforme au travail certifié par les conservateurs-restaurateurs. Je suis fière de voir que mon travail est le même, même si je le fais au fond de mon atelier et que personne, ou presque, ne le sait. Je ne voudrais pas disparaître, comme les livres mis au pilon.

C’est un monde de contradictions, mais c’est ainsi, le monde du travail aujourd’hui.
J’ai regardé tous les trains passer à l’école sans comprendre les nombreuses réformes, tous les ans, qui venaient s’ajouter aux déménagements pour raison professionnelle de ma famille.
Ni malheureuse, ni heureuse. Pire.

Indifférente à son sort, regardant la politique comme une action hors de sa portée.
Jamais dans le moule, jamais d’accord. Pas d’avenir depuis toute petite. Tout était toujours bouché et de toutes façons, mon père chef d’entreprise pourvoirait à ma bonne fortune.

Je ne sais pas si j’ai choisi la bonne manière pour écrire mon récit, pour dire combien il m’est pénible de voir dans le regard des autres la valeur retirée de mon activité professionnelle.

J’ai un métier à forte valeur ajoutée pourtant, mais il est méconnu, ignoré, moqué. Depuis les années 70, on sait que la mécanisation et la réduction des coûts de production ont anéanti des siècles de savoir, de bel ouvrage et d’amour du travail bien fait.
C’est comme cela, il faut s’adapter.
Je refuse de perdre cette liberté, cette belle liberté, et je me bats pour être fière de moi dans mon regard, dans mon miroir.
Je le paie au prix fort.
Je me demande toujours si j’aurais pu continuer sous le regard hostile et financier de mon père.

Il n’a pas pourvu à ma bonne fortune et je suis tombée, sans que ma famille ne fasse le moindre geste. Pourtant ils ont de l’argent. J’ai un métier dont la place est condamnée aux musées ou aux activités de loisir.

Je ne sais pas si je vais arriver à dépasser toutes les contraintes qu’on nous impose cette année. Je veux travailler et me développer, progresser.
Pourtant c’est difficile. Cela l’a toujours été mais ce moment l’est encore plus. On a beau travailler, il n’en reste jamais assez, et l’on ignore ce qu’il va se passer dans le monde du livre papier. Les budgets sont réduits à peau de chagrin ; « Chagrin » est le nom d’une peau de chèvre utilisée en reliure.
Je vais devenir chèvre, je pense, à force d’essayer de tout organiser dans ma vie pour que mon atelier vive, alors que tout autour de moi s’écroule. J’ai un bel atelier qui alimente des taxes et des impôts. Mais pour le moment, depuis douze ans, je n’ai pas pu me prendre un SMIC tous les mois.

Je suis tout de même une privilégiée à cause de ma famille.
Qui n’est pas là.
Il faudrait pour qu’elle fût là, que je laisse quatorze ans de passion, de construction et de travail.
C’est non, et ce combat, je le prolonge dans ma vie sociale sur les réseaux sociaux, autour de moi, partout où l’humanité peut croître.
Je vis dans les livres et ce sont des armes dangereuses puisqu’on les brûle à nouveau dans nos sociétés.

Pourvu donc que personne ne remarque que je suis une sorcière, la chasse pourrait à nouveau être déclarée...