Pupille de l'état

Ceci est le récit de mon enfance. Je suis née le vingt-sept février 1944 à Strasbourg.
Mon père, Charles Horr, est parti le premier avril 1944, incorporé de force dans l’armée allemande laissant derrière lui sa femme et ses cinq enfants.

En août 1942, le Gauleiter (chef de district en Allemagne nazie) a décrété l’incorporation de force des jeunes hommes d’Alsace-Moselle.
En 1944, devant la situation sur le front Russe, ce dernier déclara que les classes d’âge de 1908 à 1913 seraient envoyées en renfort sur le front de l’Est.
Mon père est né le 7 Avril 1913 et ne put échapper à cette triste destinée. Les Allemands ne se sont guère souciés du fait que, comme tant d’autres, il était père de cinq enfants ; il fallait des hommes !

C’est là que commence mon histoire. Ma mère est née en 1918, à Tilsitt, alors Prusse orientale, aujourd’hui Soviesk dans l’enclave russe de Kaliningrad. Elle s’est alors retrouvée seule avec nous cinq. Ses ressources se sont rapidement épuisées. Elle dut trouver des petits boulots pour subvenir à ses besoins.
Pourquoi n’a-t-elle pas déclaré à la mairie ou aux instances sociales sa situation ?
Pourquoi la solidarité familiale n’a-t-elle pas joué, alors qu’il y avait cinq enfants en péril ? Ces questions me taraudent toujours.

Mon frère aîné Jean-Pierre, né en 1938, se souvient encore du jour où les nazis ont frappé à notre porte. Notre père devait être prêt le lendemain matin sur le pont de Kehl (je précise que ce pont mène de Strasbourg en Allemagne). Mon frère me raconte inlassablement cette histoire à chacune de nos rencontres. D’après lui, et je n’ai aucun doute le concernant, notre mère est partie et n’est pas rentrée pendant deux jours.

À cette époque, dans la famille, il n’y avait pas la place pour la solidarité ; tous les hommes étaient partis au front, sauf mon oncle (le frère de ma mère) qui avait risqué sa vie en désertant l’armée allemande et qui était activement recherché par la police et les nazis qui l’avaient condamné à mort.

D’après les souvenirs de mon frère, nous vivions en vase clos. Mon petit lit était une baignoire en zinc et Jean-Pierre (mon frère aîné) me nourrissait avec des « patates ».
Petit à petit, notre mère nous délaissait et devenait violente envers nous. Nous étions de plus en plus seuls, mes frères, ma sœur et moi. Un jour, alors que nous avions faim, l’aîné décida de descendre par le balcon pour aller chercher à manger à l’épicerie d’en face. Notre mère en partant nous avait enfermés à clé. À la suite de cet incident, les services sociaux de la ville sont venus nous récupérer pour nous mettre au foyer de l’enfance ; nous étions encore réunis à ce moment-là.
Mais notre avenir était posé sur une bombe à retardement.
Notre mère nous reprit, et interdit formellement à mon frère de descendre par les balcons.

Les fessées pleuvaient à tour de bras. Mon frère Tony, en particulier, n’en est pas ressorti indemne. A la troisième fois, les services sociaux sont intervenus et nous ont placés chacun dans un lieu différent.
Je voulais, en relatant ces faits, vous montrer toutes les souffrances générées par l’incorporation de force des hommes d’Alsace et de Moselle.
Après qu’on nous ait "enlevés" de la garde de notre mère (elle n’a plus eu de nos nouvelles jusqu’à notre majorité), j’ai toujours eu l’impression d’être sur un bateau dans la tempête, sans port d’attache ou un autre endroit où jeter l’ancre.
Cela se passait en 1945.

Une famille est venue me chercher à l’orphelinat. Et me voilà partie pour Rothau, village vosgien à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Strasbourg. Mais comme j’étais de frêle constitution, ce couple décida de me ramener au foyer de l’enfance de l’Assistance publique.

Il n’était plus question d’un retour dans ma famille d’origine. J’étais trop jeune à cette époque pour me souvenir d’elle. Ce sont mes recherches qui m’ont permis d’apprendre ma propre histoire.

Mon deuxième placement ( je devais avoir quatre ans ) fut dans une famille de paysans haut-rhinois... durs, sales et radins ! Dans cette famille, se trouvait déjà une autre fille de l’assistance que l’on surnommait "Cricri". Les habitants du village avaient de la pitié pour moi. Ils me surnommaient "Hammela" ce qui veut dire "petit agneau", parce que je souriais tout le temps.

Jusqu’à ce jour, je ne parlais que français, et dans ce village on ne parlait qu’alsacien.
Très vite, je fus de "corvée de lapins" et de nourriture pour les cochons, mais je ne me sentais pas malheureuse. Avec "Cricri", nous gardions les chèvres que nous amenions au pâturage. J’ai de très bons souvenirs de soirées d’hiver où nous étions près du poêle à bois. Le portillon du poêle entrouvert, nous regardions les bûches qui crépitaient et diffusaient une lumière dansante dans la pièce, car la lampe était éteinte ; cela coûtait trop cher. De temps à autres, nous voyions une souris apparaître dans un coin plus sombre de la pièce pour monter sur l’armoire, pendant que nous égrenions le chapelet en alsacien. Des dizaines de chapelets y passaient pour les âmes du purgatoire les plus délaissées. Mais grâce à ces charmantes souris, les âmes du purgatoire étaient vite délaissées ! Nous étions terrorisées par ces souris et la veillée tournait court.

Tous les matins, nous étions debout à six heures pour nous rendre à la messe de sept heures dans l’église qui était à l’autre bout du village ! J’atteignais ma sixième année, et quand je n’étais pas de corvée, j’allais à l’école.
C’était en 1949 ou 1950.

Les clés

Pourquoi les clés ? Tout simplement, par avarice, notre mère nourricière fermait les placards à double tour.
Pendant la belle saison, nous ramassions les mirabelles, les pommes, tous les fruits de la nature, et nous allions les vendre au marché. Bref, nous vivions bien pauvrement. Mon père de substitution ne dînait pas avec nous, je n’en connais pas la raison. Nous allions ramasser les mégots dans les rues pour qu’il puisse fumer sa cigarette. Il n’avait rien à dire à la maison. C’était un grand lâche et nous avons préféré l’oublier.

Cricri et moi faisions les courses des grands-mères du village et nous recevions gentiment en échange soit du pain avec un morceau de sucre soit une tartine de saindoux. Bien souvent, nous recevions du lard (c’était la grande mode du lard à l’époque) que notre mère-nourrice nous confisquait aussitôt. Elle l’accrochait dans sa chambre au-dessus de la fenêtre.

Durant la période où j’ai été confiée à ces paysans, j’étais bien occupée, car en plus des corvées de la famille, j’allais laver la vaisselle au restaurant du village. Les propriétaires du restaurant, Monsieur et Madame Wilm étaient des gens merveilleux qui m’ont appris en douceur les bonnes manières. Mais je ne pouvais pas y aller tous les jours, j’allais en plus faire les vendanges et d’autres choses afin de pouvoir m’acheter une paire de chaussures pour ma première communion. C’est l’Assistance publique qui nous habillait de pied en cap tous les ans au fur et à mesure que nous grandissions. Mais si nos habits étaient usés, il fallait les montrer pour pouvoir en avoir des neufs en échange. Les employés de l’Assistance allaient jusqu’à nous déshabiller pour vérifier l’état de nos sous-vêtements. Nous étions plutôt mal "fagotées".

Il arrivait même que notre mère-nourrice revende à sa famille des vêtements chauds qui nous avaient été donnés par l’Assistance publique. Je pense que notre cas devait être le lot de bon nombre d’orphelins de l’époque.
C’est grâce à la solidarité des villageois que nous avons traversé ces moments-là avec plus de facilité.
Chaque mois de mai, notre mère allait tous les jours faire ses dévotions à Marie. Un jour que nous étions rentrées plus tôt de nos corvées, nous décidâmes de chercher où notre mère cachait la clef de sa chambre.

Cricri faisait le guet et moi, pendant ce temps, j’essayais de grimper sur un empilement de chaises pour atteindre notre lard fumé qu’elle nous avait confisqué. Malgré la position acrobatique, je réussis à couper un morceau de lard. Malheureusement, on remarquait bien le prélèvement, car la coupe était en diagonale. Nous nous régalâmes sur le coup, mais très vite nous déchantâmes. Notre mère s’était vite aperçue de notre forfait et nous menaça de nous remettre à l’orphelinat. L’orphelinat était pour nous deux un mot abstrait dont nous ne comprenions pas bien la signification. À la suite de cet acte, elle se mit à se méfier encore plus de nous et décida de ne plus aller à la messe du soir. Nous nous rendîmes compte que sa fibre maternelle était pour son lard !

Au cours d’une récréation, Cricri vint en larmes me dire que notre mère n’était pas notre mère. Pour moi, tout a basculé à ce moment-là. Notre comportement envers elle changea du tout au tout.

La chute avant la communion

On préparait ma petite communion. Le prêtre m’avait autorisée à faire ma communion en même temps que Cricri, bien que je n’aie pas l’âge requis à cette époque.
Ni Cricri, ni moi n’avions nos actes de baptême, mais Monsieur le Curé nous dit qu’ils arriveraient bien un jour et que nous pourrions quand même communier. J’aimais bien ce prêtre.

Huit jours avant la célébration, le Vendredi saint qui est férié dans l’Est, nous devions passer tout l’après-midi à faire le chemin de croix, cérémonie célébrée pour commémorer la Passion du Christ en évoquant quatorze moments particuliers de celle-ci. C’était un calvaire, un vrai chemin de croix ! A la fin, monsieur le curé nous dit de rester bien sages jusqu’à Pâques.

Mais c’était sans compter sur ma rencontre avec mon copain Bernard… qui m’invita à le rejoindre dans les arbres qui entouraient l’église. Il avait installé une corde pour que je puisse monter sur l’arbre. Aussitôt demandé, aussitôt exécuté. Le but allait être atteint quand la grosse branche céda. Me voilà allongée par terre après une chute de près de quatre mètres. Double fracture du nez, contusions, et conclusion : je n’avais guère intérêt à me plaindre, car le Bon Dieu, soi-disant, m’avait punie.
Cette année-là, pour la première fois dans la paroisse, nous pouvions louer les aubes au lieu de les acheter. Mais pour notre communion, le prêtre nous les avait prêtées, car il connaissait trop bien sa fidèle paroissienne, notre mère-nourrice.
Deux jours avant la cérémonie, nous devions passer un « examen » pour mesurer nos connaissances de la religion. Quand ce fut mon tour, il me questionna sur l’amour du prochain et je lui racontai devant mes camarades de classe, tout l’amour que j’avais pour mon lapin blanc !

La communion se déroula le dimanche après Pâques, je la fis avec des bleus. Monsieur le curé avait eu beaucoup de compassion et m’avait mise dans les derniers rangs de façon à ce que l’on me voie le moins possible.
Nous n’étions pas « mitraillées » de photos, les appareils photos étaient une denrée rare à cette époque, mais j’ai quand même eu ma photo. Le moment du repas me réserva une mauvaise surprise, menu de communion : Lapin blanc avec des nouilles.
À partir de ce jour- là, j’ai renié ma foi pour un bon bout de temps et je n’ai plus jamais mangé de lapin.
Quand on m’invitait en me disant : « Je t’ai fait une surprise ! Un bon lapin à la moutarde ! », je répondais que c’était une viande qui me donnait des boutons.

Après la communion, l’usine

Dans notre village, nous avions la chance d’avoir deux usines, des filatures.
Ouf ! Nous sortions de l’enfance et nous allions gagner de l’argent ! Du moins était-ce que nous croyions…
Nous nous levions à quatre heures, pour commencer à cinq heures du matin. On parcourait rapidement à pied, presqu’en courant, les trois kilomètres qui nous séparaient de l’usine, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige.
Nous avions eu tout de suite la "responsabilité" d’une machine qui embobinait le fil. Souvent le fil cédait, et s’emmêlait dans les rouleaux.

Nous étions vite devenues des spécialistes des nœuds, il fallait faire tout notre possible pour que le fil cassé ne s’enroule pas sur la turbine. J’ai toujours eu la chance d’être soutenue par des "anciennes" qui venaient vite à mon secours pour que je ne sois pas pénalisée.
Nous étions vite entrées dans le rythme de l’usine et nous attendions notre paye avec impatience.

Ah ! Le jour de notre première paye !!! Septe mille (anciens, je veux dire d’avant 1960) francs pour le mois, si je me souviens bien. Soit l’équivalent d’environ 12 EUR actuels.
Nous étions si heureuses que nous nous empressâmes de la montrer à notre mère.
Grave erreur de notre part ! Notre mère nous confisqua aussitôt notre argent en nous disant que nous lui revenions trop cher. Comme nous devions rembourser les frais de "gîte et de couvert" à notre mère, nous faisions tantôt l’équipe du matin, tantôt l’équipe d’après-midi soit 5h-13h ou 13h-21h. Quand nous rentrions vers 21h30 passés, nous avions faim et nous mangions une pomme avec de l’ail, car toute la nourriture était sous clef ou entamée par les souris.

En été, cela était assez agréable, car nous descendions en vélo, avec des copains et des copines, et nous partagions avec eux le casse- croûte du soir sur les bancs de la place de la mairie.

Un soir nous dépassâmes l’heure et arrivâmes sur le coup des 22h30, nous avons trouvâmes porte close. Il ne nous restait qu’un seul endroit : le poulailler ! Les poules dormaient en rang d’oignon sur leurs perchoirs, et nous nous accroupîmes dans un coin, blotties l’une contre l’autre.
Vers 5h, le cocorico du maître des lieux fit office de réveil matin. Nous quittâmes le poulailler imprégnées d’une odeur pestilentielle. Heureusement, le puits de la cour nous permit de nous rafraîchir (si on veut…), en attendant que la porte s’ouvre, vers 8h.

Pour supporter cette méchanceté gratuite, je cultivais l’indifférence. Ainsi la souffrance n’existait plus. Elle s’enfouit dans un coin de moi-même, tandis que Cricri, elle, faisait des grosses colères. Je crois même que ses colères ont commencé à faire peur à notre mégère. Malgré tout, nous restions souriantes envers les habitants du village.
Moi, qui étais la plus jeune, j’ai tenu ce rythme de travail et de "mal bouffe" quelques mois.

Rage de dents… Rage de vaincre

A cette époque, les pupilles de l’Etat dont je faisais partie, avaient un livret rose avec un numéro d’immatriculation. Le mien était 20340. Nous devions présenter ce livret au médecin ou au dentiste chaque fois que nous nous y rendions (si nous avions le droit d’y aller…)

A cette époque, les dents n’étaient pas brossées du tout et les rages de dents étaient monnaie courante. J’étais dans une de ces périodes de rage de dents.
J’avais été renvoyée de l’usine car il est difficile de s’occuper d’une machine en tenant continuellement sa joue. Accompagnée de ma mère, je marchais ce jour-là jusqu’au village voisin, distant de trois kilomètres. Ce ne fut pas la présence de ma mère qui fut le plus pénible, mais le dentiste qui déclara que ma dentition était dans un triste état. Il nous demanda si j’avais fait une chute. Ma mère ayant répondu par la négative, je faisais, moi, depuis longtemps celle qui ne comprenait rien à rien puisque l’on ne m’écoutait pas.

Le dentiste dut m’arracher deux dents sans les anesthésies et autres antidouleurs que l’on nous administre de nos jours.
Mais ce n’était que le commencement.
A force d’infections à répétitions, je me retrouvais avec un rhumatisme articulaire aigu.
J’étais tellement mal que ma mère fit venir le médecin du village. C’était un homme très affable et très gentil. Devant le refus obstiné de ma mère de me faire hospitaliser, il décida de m’héberger quelques temps pour pouvoir mieux me soigner.
Je le revois de temps à autres ainsi que sa famille, et c’est toujours avec plaisir que nous évoquons le passé.

Les séquelles de cette période (rhumatismes articulaires) se rappellent encore et se rappelleront toujours à mon souvenir, et j’ai, depuis, toujours une forte appréhension quand je dois aller voir un dentiste.
Après ces soins, le patron de l’usine, dont je faisais les courses régulièrement, me reprit dans ses ateliers. Mais je fus prise de gros malaises et fus renvoyée définitivement. On me traita de paresseuse.

En fait mes malaises étaient la conséquence d’une sinusite devenue chronique parce que non soignée. Comme toujours, ma mère était près de ses sous.
En voyant que je ne pouvais plus travailler, ma mère nourrice avertit les services sociaux de l’Assistance Publique de mon tempérament "paresseux". Leur dernière apparition datait de mes huit ans et j’en avais maintenant quatorze.
Pauvre France, qui a abandonné ses enfants orphelins de guerre ! Nous sommes encore restées un an ensemble dans cette famille et nous avons été séparées : elle pour le Bon Pasteur et moi pour la maison de rééducation.

Dernièrement, je suis allée rendre visite à Cricri avec qui j’ai gardé contact, et nous avons évoqué nos souvenirs d’enfance ( qui lui ont laissé un goût bien amer) en nous disant que nous avions peu de chance de nous en sortir avec une enfance pareille.

La honte

Au printemps, mon père nourricier m’avait fabriqué une petite charrette garnie d’un seau, d’une pelle et d’un balai. Je devais faire le tour du village pour ramasser tous les crottins de chevaux ainsi que les bouses de vache. C’était de l’engrais gratuit pour le jardin de mes parents-nourriciers. Notre mère-nourrice préférait vendre son propre fumier à quelques dames âgées du quartier et m’obliger à ramasser les crottes qui étaient gratuites. Ramasser ces crottes fut la honte de ma vie. Mais, pas folle la guêpe ! Une fois descendue en bas du village, je remontais avec l’aide des paysans qui tiraient ma charrette pleine de fumier. Je ne rentrais pas de la journée, tant que je n’avais pas rempli cette charrette et ma mère était bien contente de ne pas me voir de la journée. Je fis l’expérience de rentrer deux fois en cours de journée, la charrette à moitié pleine : je fus immédiatement renvoyée pour continuer ma corvée !

Solidarité

Dans notre village, lorsque le bouche-à-oreille (le téléphone portable d’autrefois) nous apprenait qu’une Mathilde ou une Arlette, ou un Paul… agonisait, nous allions faire des veillées de prières jusqu’à son dernier souffle. Nous récitions des chapelets à n’en plus finir. Lors de nos veillées à la bougie, la lumière vacillante m’aidait à m’évader, nous attendions le changement de ton de la prière de ces dames toutes de noir vêtues : la prière pouvait durer des heures et souvent jusqu’au petit matin. Ce changement de ton annonçait la fin de vie de la personne veillée et pour nous, notre café au lait que nous attendions tant. Nous étions, Cricri et moi, les seules jeunes filles du village à prier pour les morts. A cette époque, cela me paraissait normal et je ne me posais pas de questions.

Avec du recul, je me suis rendue compte que notre mère-nourrice ne voulait pas nous laisser seules, car nous étions encore petites. De plus cela lui donnait l’occasion de nous faire dîner gratuitement. Dans les familles plus aisées, le café au lait s’accompagnait de saucisse noire, un mets très prisé à l’époque. Bref, une table bien garnie. Cricri et moi, nous n’étions pas malheureuses comme le disait cette brave assistante sociale ; nous étions tellement inconscientes que nous considérions cette situation comme normale.

Au fil des années j’ai accompagné bien des amis jeunes, et moins jeunes vers l’au-delà. Pour moi, voir partir ceux qu’on aime est toujours douloureux, mais en même temps c’était des moments de plénitude.

Je porte encore aujourd’hui dans mon cœur tous ces gens qui s’attachaient à m’aider dès qu’ils le pouvaient, et une de ces dames, Marie-Thérèse, qui avait (soit dit en passant) de beaux chevaux, est devenue marraine de l’une de mes filles (en 1966). Petit à petit, des liens se sont créés avec la famille de cette dame où je sentais de la chaleur humaine. C’étaient trois sœurs qui avaient perdu leur maman très jeune. Cela fut le début d’une belle, grande et tendre amitié.

J’espère que le fruit de ma démarche pourra quelque peu aider ceux qui ont eu une enfance difficile. Grâce aux mains tendues, j’ai pu me construire.