Le même toit

A tous points de vue, je suis issue d’un milieu privilégié. J’ai vécu dans une famille chaleureuse et aimante. Faire des études supérieures était une évidence dans mon environnement, l’inverse n’étant même pas envisageable. J’ai donc fait des études de droit, j’ai trouvé un emploi dans une grosse entreprise, j’ai trouvé un mari, j’ai fait deux enfants. Mon avenir semblait tracé.

Nous vivions dans Paris, dans un petit appartement où nous baignions les enfants dans une bassine, où nous avions arrangé de faux plafonds pour ranger les affaires d’hiver quand c’était l’été, où les chaussures moisissaient quand elles n’étaient pas portées 15 jours tellement l’appartement était humide. Nous avions fait une demande de logement social que nous réactualisions chaque année.

Une année, à la kermesse de l’école, le maire était présent. A la question de savoir ce qui n’allait pas à l’école, le père de mes enfants répondit sans trembler : à l’école tout va bien, ce qui cloche c’est notre appartement, petit et tellement humide avec un enfant asthmatique.

Six mois après, nous devenions locataires d’un appartement neuf, sain, grand et dans Paris. La vie a ainsi poursuivi son cours jusqu’au moment où le couple a pris des chemins différents. Soit la famille se ressoude, soit la famille se dissout. Je n’eus d’autre choix que de dissoudre la famille.

Après le choc passé de la rupture annoncée, il fallut en examiner les conséquences pécuniaires. Je n’avais plus que pour lecture les seules annonces de « seloger.com » : charmant 3 pièces de 43m² : 1500 euros. Agréable 3 pièces de 41m², charme des pièces en enfilade : 1600 euros.
Je n’avais pas mesuré cette crise du logement à Paris. Je le pressentais mais j’ai réellement pris la mesure des choses en allant aux visites. Pour le 3 pièces en enfilade, 45 personnes avec des dossiers en béton attendant à l’heure du rendez-vous.

Je décidais alors de faire autrement. Aller dans une agence, donner mes bulletins de salaire, dire ce que je cherchais. Nous étions d’accord avec le père de mes enfants sur le principe d’une garde alternée. J’avais préparé un dossier avec tous les éléments demandés et la caution de mon père. Universitaire à la retraite il était pour moi une caution vers la liberté. C’était mal connaître la réalité du marché. C’était nier le côté comptable des agents immobiliers.

Je franchis alors le seuil d’une agence immobilière. Je revois encore la tête de ce type avec sa chemise grise légèrement scintillante et sa gourmette au poignet. J’entends encore le mépris de son propos. « Mais Madame, avec votre salaire, il faut aller à une heure de Paris, vous ne trouverez rien dans Paris intra-muros ». J’eus seulement envie de lui dire que s’il avait un peu de lettres, il aurait compris que Paris, c’était forcément intra-muros.

Tenace, je continuais mes visites. Avec la caution de mon père, usant même de subterfuges pour que ce soit lui qui loue l’appartement puisque sa pension de vieillesse était plus importante que mon salaire "Mis sachez Madame que l’on ne loue pas aux plus de 65 ans." J’ai appris un nouveau vocabulaire. On me parlait de « première couronne » où je n’avais pas les moyens de me loger.
J’ai visité environ une cinquantaine d’appartements. J’ai déposé quatre dossiers. Je n’ai été retenue pour aucun. J’épargnerai à mon mari la même recherche. Il avait un salaire inférieur au mien, c’était lui épargner ces remarques acerbes sur notre niveau de rémunération.

La vie s’organisa à l’appartement. Il prit la salle de séjour puisque, travailleur indépendant il passait la majeure partie de son temps à son domicile. Ma chambre devint mon studio. Nos enfants conservaient leur chambre, à l’identique. Nos enfants continueraient d’aller à la même école, voir les mêmes copains, avoir leurs parents le soir au dîner.

Il fallut partager une salle de bains. Il fallut s’organiser lorsque je voulais sortir. Ce n’était pas pareil que de faire appel à un baby-sitter. Il fallut organiser les repas. On ne dîne pas avec quelqu’un que l’on a quitté et que l’on ne supporte plus. Alors, je restais de plus en plus tard au travail. Des dossiers à traiter, on en a toujours.

Il y eut le regard des autres. « La liberté a un prix » comme un leitmotiv ! Facile de conseiller à son amie de prendre un studio avec deux ados ! Les plus extrémistes me conseilleront de mettre à la rue le père des enfants. Je pris contact avec un avocat. Pas de solution.

La crise est arrivée, le père des enfants perdit son travail. Après une activité non salariée, il avait repris un emploi salarié. Aujourd’hui, après deux ans sans emploi, il n’a plus de ressource. La situation est toujours la même. Les années passent, les enfants ont grandi, l’un est parti faire ses études ailleurs. Je paie les factures qui s’amoncellent. Je ne peux inviter personne chez moi. J’ai aimé un homme qui n’a jamais compris la situation et m’ a quittée.

On m’accuse d’être passive. Qui prendrait la responsabilité de mettre à la rue le père de ses enfants ? On me dit « s’il avait faim, il ne vivrait pas à tes crochets ». Je lui en veux, c’est vrai. On flingue nos vies, nos enfants ne connaissent pas un foyer chaleureux. Normalement, quand on rentre du boulot, on est content de rentrer chez soi.

J’ai un boulot à responsabilités, je gagne plus que correctement ma vie. J’ai mis ma vie entre parenthèses. Je ne peux pas nous loger, mes enfants et moi, dans Paris.
Je n’envisageais pas ma vie ainsi.