Ligne 11

Mes doigts enserrant le dôme métallique du manipulateur en forme de chapeau de champignon se contractent et tirent le petit bras articulé pour maintenir la rame de métro à une vitesse constante dans la pente descendante. En contrebas, assez loin encore, la pastille brillante au bout du boyau, légèrement aplatie en forme d’olive, grossit de plus en plus vite. Puis brusquement le timide éclairage de jalonnement du tunnel est remplacé par les vives lumières d’un jaune pisseux de la station Belleville où des silhouettes immobiles - entre lesquelles slalome un employé chargé du nettoyage, vêtu d’une tenue couleur mauve lilas, poussant négligemment le balai d’une main - attendent patiemment.
Les deux séries de diodes rouges de la pendule de régulation accrochée à la voûte indiquent que le train n’a pas pris de retard. Pendant que s’effectue le service voyageurs, je regarde sur le quai d’en face un vieux chinois allongé qui se gratte méthodiquement le bas du dos, le pantalon crasseux descendu sur les cuisses.

À l’entrée de Goncourt, sur les plaques de béton noircies par la suie, entre les deux rails de roulement, une neige blanche, artificielle, ne cache plus les tâches sombres qui affleurent.

Je pense à l’inconnu qui, trois jours plus tôt, s’est jeté sous un train.

Station République, dans un bruit de casseroles métalliques la rame blanche et verte sort du tunnel telle une bête affamée. Sur le quai s’agglutine une foule docile et compacte. Avant de faire le plein le train rejette comme des excréments le surplus de voyageurs. Dans la cabine de conduite, je fixe sur mon pupitre l’aiguille du manomètre pour suspendre pendant quelques secondes l’attention permanente aux gens, aux signaux, à la voie et chasser l’étourdissement que provoque autour de moi le monde en perpétuel mouvement. Les portes claquent à la manière de mâchoires acérées d’un piège qui se ferme.

Plus tard au terminus, j’entends un vacarme tonitruant produit par un ensemble hétéroclite de voix, de sirènes et de percussions se répandre dans les couloirs. Le tumulte qui ne cesse de grossir s’efface temporairement lorsque je conduis le train vide sur une voie secondaire pour y effectuer une manœuvre de retournement. Je prends ma lourde veste de travail, ferme les portes de service, remonte l’étroite estacade jusqu’à la cabine de tête, manipule les clefs et tractionne.

Maintenant sur le quai de départ, je reconnais sur les moniteurs vidéos le groupe habituel des sans-papiers qui s’interpellent d’un bout à l’autre du quai, ceux-là mêmes que j’aperçois, lorsque je sors à la surface acheter des cigarettes, tournant autour de la fontaine de la place du Châtelet tels des obstinés dans une ronde infinie.

Dans les escaliers, le chapelet s’étire encore quand l’un des manifestants donne dans son porte-voix le signal de monter dans la rame provoquant une précipitation générale. Souhaitant juste accélérer un peu les choses, j’en profite pour lancer la séquence de fermeture des portes qui sont immédiatement bloquées ouvertes par les pieds et les mains des manifestants qui veulent tous monter dans le même train.

Je pars avec plusieurs minutes de retard après avoir réarmé dans la deuxième voiture un signal d’alarme actionné à cause d’un sac coincé. La lutte des sans papiers me rappelle les manifestations pendant les grandes grèves sur les retraites. Des moments heureux, solidaires et épuisants ; le piquet de grève à 5h du matin, les casse-croûtes, les assemblées générales, l’occupation des voies, puis les abandons, les trahisons, l’échec avant la morne et amère reprise du travail. Ils descendent à la première station sur la ligne. La cohue, le train bondé ont fait place au calme du milieu d’après-midi.

Le grésillement continu des génératrices, le ronronnement poussif des compresseurs, le souffle des rames qui se croisent et le bruit de crécelles des frotteurs sur le rail de traction envahissent la loge de conduite par les deux portes latérales ouvertes qui laissent passer un courant d’air bienfaisant.

Stationnant depuis au moins une minute en interstation devant un signal d’espacement rouge, j’interromps ma rêverie pour demander aux voyageurs de patienter et ne pas tenter l’ouverture des portes.

Lorsque les fanaux du train de devant ont disparu, le feu passe au vert. Dans mon dos et légèrement décalée sur la gauche, la vitre rectangulaire de la porte de service qui me sépare des voyageurs se reflète sur le pare brise.

Je vois sans me retourner, comme sur un écran de cinéma, les traits d’un jeune homme qui semble me fixer avec obstination. Illusion d’optique produite par le vif éclairage de la voiture sur la vitre sans tain devenue miroir dans lequel l’adolescent s’examine longuement avec attention et coquetterie, ajuste sa casquette avant de replacer de petits écouteurs dans ses oreilles.

Les néons répartis à intervalles réguliers le long du piédroit font apparaître puis disparaître avec régularité, tel un fantôme sorti de nulle part, mon visage aux traits figés, la ligne serrée des lèvres encadrées de plis profonds, l’avancée du menton, le regard anthracite, la fine enveloppe des cheveux courts.

De temps en temps, se confondent mon visage et celui de l’adolescent, lorsque par transparence les reflets se rapprochent et se juxtaposent dans les courbes que les rails imposent à la motrice de conduite et ma pâle figure de cire revêt alors un masque juvénile, fugitif et grotesque.

En fin de parcours, la moitié longitudinale de la voiture et sa série de sièges désertée remplacent le jeune narcisse et les voyageurs descendus à Télégraphe.

Je pense qu’il n’y a que les jeunes enfants pour imaginer que l’univers des longs tunnels obscurs puisse cacher des secrets. Le visage collé à la vitre de la loge ou portés par un des parents, les deux mains en visière au-dessus des sourcils, les gamins tentent d’apercevoir le monde mystérieux de ces galeries souterraines. Mais il n’y a pas de lapin blanc aux yeux roses au pays gris de l’ennui, juste d’énormes motifs tagués d’une frise antique aux couleurs passées.

Assis sur le siège, je suis ballotté, secoué par les soubresauts du train monté sur d’énormes pneumatiques qui suivent le tracé sinueux de la voie. L’air moite, saturé de particules microscopiques que j’avale en respirant, l’obscurité et les oscillations du train me ramènent aux personnages du roman que j’ai lu, entassés avec d’autres soldats dans un wagon à bestiaux, dans une atmosphère puante et chaude en route pour un camp de prisonniers allemand après la défaite française sur la route des Flandres.

Une petite vieille marche à pas lents dans le couloir d’accès au quai, un écolier chahute bruyamment avec ses camarades, un homme en costume porte avec élégance sa valise dans les escaliers. Et puis, comme si une mécanique céleste s’était enclenchée à la pression de mon doigt sur le bouton qui déclenche la sonnerie de fermeture des portes, tous sont pris d’une frénésie incontrôlable. La vieille dame se précipite, l’homme à la valise manque une marche et s’aplatit lourdement sur le quai, les enfants se bousculent et se poussent dans la voiture.

Ces situations m’amusent et m’agacent à la fois. Le vibreur retentit encore lorsqu’une jeune femme court avec une poussette le long du train ; patient je suspens alors la pression de mon doigt sur le bouton jaune jusqu’à ce qu’elle soit à l’intérieur de la rame de métro.

Dans le miroir se reflète la ligne blanche peinte le long du quai ; en se rétrécissant par un effet de perspective elle surplombe la fosse où court la voie qu’elle festonne tel un liseré de deuil où s’entassent les illusions, les rêves et les espoirs de chacun. Mon regard passe sur un clochard recroquevillé formant une dérisoire momie abandonnée pour l’éternité sur l’asphalte ciré et brillant de cette plage funèbre.

Le timbre vibrant du "monocoup" précède le chuintement sonore de l’air comprimé expulsé des cylindres de freins. J’appuie du pied sur le dispositif de veille tout en poussant simultanément de la main droite le manipulateur jusqu’à la butée.

La rame se met en mouvement, prend de la vitesse et s’enfonce dans l’obscurité du tunnel marqué tous les 20 mètres de tubes fluorescents aux effets stroboscopiques et hypnotiques.

Le bruit monotone du train, les arrêts successifs, l’éclairage artificiel, le rythme répétitif et la chaleur amplifient la fatigue contre laquelle je lutte en conduisant debout, adossé contre l’assise repliée du siège en plastique. Parfois, pour me distraire, j’essaie de retenir à l’extérieur du train ceux qui à chaque arrêt, en courant d’une voiture à l’autre, cherchent par anticipation la porte qui les rapprochera le plus possible de la sortie ou du couloir de correspondance afin de gagner du temps qui leur est précieux.

Ma journée de travail se décompose en nombre de tours que je décompte. Un temps concret, minutieux, visible partout, duquel je ne peux me soustraire, s’affiche sans pudeur jusque dans le jargon professionnel : temps compensé, temps supplémentaire, garde-temps, amplitude horaire. Des pendules en tous lieux me rappellent la ponctualité, le temps qui passe, les années stériles et ennuyeuses aux commandes de ces vieilles rames de métro. Bientôt vingt ans que le Temps, un huissier méthodique et précis, me dérobe la vie.

À la station Rambuteau, la voix grésillante des collègues s’échangeant des plaisanteries résonne dans le petit haut-parleur de la loge. Temps perdu, Temps retrouvé.

La dernière course du service, je l’effectue plus rapidement que les autres, stationnant quelques secondes de moins à chaque arrêt comme s’il fallait arriver le plus vite possible au terminus, me défaire de la tenue et rentrer chez moi pour y retrouver le réconfort intime de l’appartement même si personne ne m’attend depuis qu’elle est partie. Cette précipitation n’est rien d’autre qu’une nécessité vitale, un réflexe me faisant désirer la lumière naturelle du soleil à l’obscurité, le vent aux souffles fétides. Après le service, j’irai courir autour du lac comme chaque jour, jusqu’à l’épuisement physique, dans le grand parc boisé aux vallons factices, situé à la périphérie de la ville. Je penche le buste en avant en tirant le flexible du micro et c’est d’une voix lasse que j’articule mécaniquement l’ultime annonce de cette journée de travail : « Terminus, tous les voyageurs sont invités à descendre. Terminus ».