Périurbain

Voilà, je suis la fracture, le replié, l’émetteur de CO2 et le défaiseur de société. Je suis régulièrement dénoncé, surtout les soirs de premier tour à la télé. Je suis un périurbain, comme ils disent.

Je les entends, je les lis, ceux qui réprouvent mon mode de vie, ceux qui le ridiculisent, ceux qui le trouvent politiquement ou environnementalement incorrects. Certains il ne faudrait pas les pousser beaucoup pour qu’ils me jugent immoral, ce sont ceux qui brandissent des cartes (coloriées en bleu marine) ceux qui accusent et ceux qui accablent. Me prêter tant de pouvoir c’est me faire un bien grand crédit, moi qui n’ai d’autre ambition que de me débrouiller pour essayer de conduire ma vie.

Finalement l’invisibilité ce n’est pas si mal, quand la visibilité renvoie une image aussi déformée. Je suis d’ailleurs un type tranquille, je ne manque de respect à personne, je ne proteste pas dans l’urne, je suis terriblement ordinaire en somme. Alors pourquoi ai-je l’impression que ce n’est pas bien d’être ce que je suis ? Pourquoi me fait-on comprendre que je ne suis pas raccord dans le paysage ? C’est peut-être ça être un périurbain.

C’est vrai que j’habite à 30 kilomètres de là où je travaille. A 10 km (sur le trajet) il y a les grandes surfaces dans lesquelles je me ravitaille (pas de Monop’ ou de Carrefour city chez moi). A 5 km se trouve le club de sport que je fréquente (pas assez) et à 2 km de l’école de mes enfants (enfin pour l’instant parce que dans une paire d’année ils seront 5km plus loin). C’est vrai aussi que ces haies de tuyas, c’est une vraie cochonnerie, mais en même temps ça coupe du vent et des regards l’été quand on veut revenir au bureau un peu bronzé, même si le lac du coin est le plus loin où on peut aller. Les voitures on en a deux en effet, mais figurez vous que je ne passe pas tous mes dimanche à les briquer, d’ailleurs elles couchent dehors désormais, parce que le garage est devenu une salle de jeux pour les enfants.

Ce n’est pas un château ce pavillon, loin s’en faut, ce n’est même pas une maison pour la vie, mais j’aime bien la lumière et l’espace. J’aime faire un bout de jardin et ne pas entendre les voisins chanter dans leur salle de bain. Question travaux, on s’entraide, il faut dire que sans le voisin, le panneau solaire serait encore dans le magasin. Par contre question compost j’assure, et il n’est pas rare qu’on me l’échange contre des confitures. C’est vrai que la voiture c’est pesant, d’ailleurs avec un type du bourg on co-voiture le plus souvent, ça permet de partager la facture à la pompe et puis ce gars, il est intéressant, on commente ensemble les infos que débite l’autoradio, et on se prête des trucs comme la tondeuse à gazon ou le marteau à percussion.

Je ne me sens pas sur une île, je ne me suis pas retiré dans une grotte. On aide la voisine qui vient de perdre son mari, on s’investit dans la vie de l’école, je suis trésorier d’un groupement d’achats de légumes bio, parce qu’un comptable ça sait toujours compter parait-il, même les choux et les carottes.

Je me sens plutôt habitant d’une agglomération, je ne suis pas sur ses franges ou en rupture, j’en suis partie prenante, même si mon maire s’accroche à son discours de bourg rural, comme on s’accroche à un rêve dont on ne se souvient plus très bien. Je ne demande que ça de participer à la vie du centre, d’ailleurs puisque j’y vais pour le boulot, j’y passe le plus clair de mon temps. C’est vrai qu’après tout, c’est quand même un peu idiot de voter seulement là où on dort, mais ces choses là il faut bien dire qu’elles m’échappent un peu encore.

Je ne sais pas si je suis une victime du système ou si j’en suis un bourreau. Ce que je sais en revanche, c’est que je m’arrange, je bricole, je compose, j’agence. J’essaie de trouver pour ma vie, les marges de manœuvre que ne m’offre plus la vie au bureau.
Je tente de m’aménager des libertés alors que les contraintes se font sans cesse plus fortes. J’essaie d’exister et cela passe pour moi par habiter un endroit qui me ressemble, que j’aménage autant qu’il me ménage. Bien sûr que mes désirs sont informés, j’en ai un peu conscience, je ne revendique pas une absolue intégrité.
Peut-être même qu’il n’est très pas rationnel d’habiter là où j’habite, pourtant ce choix je ne l’ai pas fait à la légère, il est la somme de contraintes et d’aspirations. Il est une somme rationnelle autant que personnelle.

Alors, je ne sais pas vraiment où ils habitent ceux qui me condamnent et me critiquent (même si pour être honnête, j’ai ma petite idée). Peut-être voudraient-ils choisir à ma place. Je ne suis pas sûr d’avoir de leçons à recevoir de qui que ce soit, je ne vois pas au nom de quoi on voudrait que j’habite là plutôt que là. C’est comme si habiter devait être la dernière chose administrée quand on a laissé tout le reste être dérégulé et obéir aux forces du marché. Je ne doute pas que tous mes contempteurs aient de belles intentions, j’imagine que c’est au moins pour sauver le monde qu’ils m’ont pris en grippe. Pourtant je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a d’autres raisons, que quelque part pointer un responsable c’est toujours très pratique, ça évite de chercher plus loin quand on a sous la main un parfait coupable.

Peut-être que ça permet d’éviter leur propre examen de conscience, de penser que leurs mots savants, depuis des lustres, sont surtout synonymes d’impuissances. J’ai l’impression qu’on cherche à faire de moi un grand égoïste, que quelque part on veut m’exclure de ce qui nous fait tenir ensemble. On essaie de me rejeter dans un autre monde, sans se mettre à hauteur d’homme pour essayer de me comprendre.
Moi j’ai trouvé un lieu où pour le moment je me sens en adéquation, c’est pas si courant après tout de réussir cette union, alors tant pis pour ceux que ça gêne, et qu’ils sachent que mon ordinaire échappe à leurs leçons.

Je ne me sens pas en périphérie, ni de la ville ni de ma vie. Je ne me sens ni replié, ni pollueur, ni rejeté, ni resquilleur. Je suis un type ordinaire, ni un héros, ni un salaud, juste un périurbain, comme ils disent.