La Traverse

La Traverse est née d’un souvenir d’enfance éclairé par le sourire d’un libraire qui m’invitait à me promener dans les rayons. Chaque livre ouvert était prétexte à la rêverie. Je me perdais pour mieux me trouver.

A 52 ans, j’ai quitté un poste en communication bien rémunéré mais vide de sens. La vie est trop courte pour travailler triste. Un an à chercher un emploi, un an à devenir un peu plus invisible chaque jour.

Quoi faire ? Exaucer mon rêve de créer ma petite librairie idéale dans une ville qui en était dépourvue. La Courneuve, l’une des deux villes de mon enfance avec Aubervilliers, a eu ma préférence. Une ville, où le taux de chômage dépasse les 15 %, dont certains quartiers témoignent d’un passé où le fracas des usines tournant à plein régime rythmait le quotidien.

Mon idée était de créer une librairie indépendante au cœur de la ville, au pied de logements sociaux. Un tel lieu existe. Il suffit de transformer un local noir de crasse en inactivité depuis 1998 en un espace simple, chaleureux et clair. Le soutien du Centre National du Livre, de la DRAC, du Conseil régional et de l’ADELC, l’association des éditeurs, plus un apport personnel conséquent permettent que le rêve devienne réalité. Deux slogans pour appuyer ma démarche : « Une ville sans librairie, c’est un printemps sans coccinelles » et « La Traverse, la plus jolie librairie La Courneuve »… Puisque c’est la seule et la première librairie indépendante à ouvrir dans cette ville.
La Traverse est née le 16 novembre 2010 avec un stock de 8 500 livres dans tous les genres littéraires, un espace dédié aux enfants et le trac aux tripes. Philippe travaille au Service Voierie de la ville. Il est le premier à acheter un livre, suivi de près par William, qui habite juste au-dessus de La Traverse. Pour l’un, c’est Don De Lillo, pour le second, Cicéron. Ça commence fort. Certains hésitent à entrer. Ils vont et viennent entre les deux vitrines extérieures tels des félins méfiants. « C’est une vraie librairie ? » demande une grande femme qui fait un peu peur. C’est Nina qui ne jure que par Stephen King. Nina m’aidera à lire les nouveautés à paraître et deviendra une inconditionnelle de Marcello Fois en bonne Sarde qu’elle est.

La belle aventure humaine et littéraire de La Traverse peut commencer ou presque. Les trafiquants n’aiment pas trop que l’on s’installe sur ce qu’ils considèrent comme leur territoire. Ils sont une vingtaine à s’agglutiner à côté de la librairie pour dissuader les lecteurs d’entrer. C’est mal connaître les Courneuviens. Tous les soirs, je passe devant eux en les saluant. Ni plus ni moins. Un jour, un adolescent me dit « Ici, c’est pas chez toi. » Ma réponse : « Je suis chez moi partout. Tu devrais penser comme moi, ça élargit l’horizon. » Au bout d’un mois, ils ont laissé tomber. Mieux, ils ont respecté La Traverse. En février 2011, le parvis devant la librairie devient la base de stockage pour des travaux de rénovation qui se déroulent dans la cité voisine. Un détail omis par le bailleur et le maire… Ambiance camp retranché. La Traverse devient invisible et difficilement accessible pendant près d’un an. Autant dire que le développement de la librairie en prend un sérieux coup.

Grâce à mes fonds propres d’un montant de 150 000 euros, je parviens à développer l’autre aspect de mon projet : les rencontres avec les auteurs. Ça commence par du polar avec Didier Daeninckx et Patrick Pécherot. Peu de monde mais une belle ambiance. J’ose un second événement avec Joëlle Miquel et son très joli roman Le lit de rose. Nina est là, c’est bien. Pendant 3 heures, nous parlerons littérature entre femmes. Le public est au rendez-vous pour Berthet One, dessinateur de bandes dessinées et Courneuvien, et Rachid Santaki, auteur de polar Denisien. Lorsque je me lance dans les Rencontres/Lectures/Apéros, les Courneuviens et les lecteurs des villes environnantes prennent leurs aises. Les écrivains et les éditeurs aussi. Ils viennent de loin parfois : Madrid, Fribourg, Lausanne, Bruxelles… Des premiers romans et des auteurs confirmés. J’aime choisir des extraits que je lis à voix haute pour donner envie sans dévoiler plus qu’il ne faut. Des amis musiciens s’invitent pour improviser sur les mots des auteurs. Je me souviens du sourire du public présent à la soirée Klezmer. Et l’honneur d’être la librairie organisant la première dédicace de jeunes écrivains. Les sciences humaines sont aussi à l’honneur. Quelle émotion d’accueillir des Algériens venus reconstruire la France dans les années 50 pour le débat sur le Cinquantenaire de l’Indépendance de leur pays avec les historiens Gilles Manceron et Jean-Pierre Peyroulou. La Traverse diffuse les belles lettres, l’universalisme, la diversité culturelle et éditoriale. Les Courneuviens aiment. Le site www.librairie-la-traverse.fr est la mémoire de ces moments précieux, rares.

La Traverse se lance dans l’organisation d’ateliers créatifs pour les enfants avec des auteurs, des illustrateurs, des plasticiens. Nous avons osé une désopilante adaptation du Petit Poucet avec des enfants de la Cité des 4000. Où il est question d’un distributeur de sodas qui avalent les héros et héroïnes et d’un rôt salvateur. Beaucoup de rires, de complicité et des fraises Tagada. Mon ami Hervé vient de Marseille pour jouer gratuitement un spectacle de marionnettes. C’est là que le parvis devant la librairie prend tout son sens. Dès le premier rayon de soleil, La Traverse s’étend au-delà de ses murs.

La Traverse favorise également les rencontres entre les auteurs et les adolescents, en particulier les élèves des lycées professionnels, quelque peu oubliés par les acteurs du livre. Elle devient ainsi la librairie de référence pour toute une jeunesse. Sans oublier l’accueil de stagiaires collégiens, lycéens et universitaires. Je me souviens de Niamé en Terminale pro qui avait échoué à La Traverse faute d’avoir trouvé une meilleure entreprise à se mettre sous la dent. Niamé, qui disait haut et fort préférer la télé à la lecture, était souvent plongée dans un livre qu’elle avait découvert au cours de sa promenade dans les rayons.

Des liens amicaux se tissent. On entre à La Traverse pour un « Bonjour », partager un thé ou un café, demander un bonbon, s’installer dans le Coin des P’tits loups pour lire une BD ou un manga en montrant pattes propres avant. Danièle, une voisine, me confie « Depuis que La Traverse a ouvert, je me sens considérée. » Touchée au cœur. Car les habitants de cette ville manquent de beaucoup de choses. Pour faire le marché, acheter les produits de premières nécessités, s’habiller, il faut courir à droite et à gauche faute de commerces de proximité de qualité. Alors, oui, touchée au cœur pour avoir relevé l’un de mes défis : créer un « mieux être ensemble ». Je salue les radieuses femmes de La Courneuve, Bobigny, Dugny, Le Bourget qui m’ont soutenue jusqu’au dernier jour : Camille, Florence, Sylvie, Christelle, Martine, Jeannine, Zoubida, Prisque, Marie-Christine, Claudie. Et les hommes de La Courneuve, Montfermeil et Sarcelles : Goran, Johary, Jacques, Jean-Marc, Gwenaël.

Financièrement, je rame toujours et bien profond. En décembre 2012, j’ai tout perdu. La crise économique est plus aiguë ici qu’ailleurs, les marges accordées par la plupart des distributeurs trop modestes et les soutiens des acteurs du livre plus timides, voire inexistants. Seul le Conseil régional reste dans la course. Certains d’entre eux me conseillent de m’en tenir aux commandes clients, aux manuels scolaires et aux meilleures ventes. Oui, mais non, car La Courneuve ne bénéficierait alors plus d’une librairie digne de celles de Paris. Ce serait une régression vers une culture au rabais. Non, non et non. Je peux m’entêter parfois. Sans doute mes origines bretonnes et le sentiment de trahir toute une ville, de me trahir, si je m’écarte de mon projet initial. Trois commandes conséquentes de la municipalité, qui était restée plutôt discrète jusqu’à présent, sauvent la librairie in extremis.

L’aventure reprend mais je comprends que le soutien des acteurs du livre est conditionné à une nette progression de mon chiffre d’affaires. Je décroche mon premier marché public avec la ville de La Courneuve en juin 2013. Septembre est prometteur. La librairie vit enfin une rentrée scolaire digne de ce nom. Je reste sur ma faim en ce qui concerne la rentrée littéraire et me console avec les belles rencontres programmées jusqu’en décembre qui accueillent désormais un public fidèle. Octobre, le chiffre d’affaires magasin stagne, les factures augmentent (marché public oblige) et les marges demeurent inchangées. Novembre, c’est pire. Le Conseil régional m’accorde une subvention de 5000 euros demandée en mai 2013 dont le versement interviendra en février 2014. Il me faut de l’argent toute de suite. Je tâte du côté du Centre National du Livre et de l’Adelc. Le premier me répond « qu’il va se pencher sur ce dossier comme il le mérite », le second m’oppose le silence. Début décembre, le chiffre d’affaires décolle à peine. Vous n’offrez pas de livres à Noël ? Ma situation financière personnelle vire au rouge vif.

Fin novembre, il n’y a plus assez d’argent pour payer les fournisseurs. J’annonce au Centre National du Livre ma décision de déclarer La Traverse en cessation des paiements. Mon interlocuteur se déclare « sincèrement navré de cette issue ». Avec les Courneuviens, nous posons une question : Pourquoi aider une librairie à la création si c’est pour quitter le train en marche dès la première difficulté ? Bien sûr que les travaux ont nui gravement à l’activité de La Traverse. Bien sûr que la municipalité a tardé à créer une dynamique économique avec la librairie.
La culture portée par un acteur du secteur privé est regardée de travers dans certaines communes. Pourquoi une librairie alors que nous mettons des médiathèques à la disposition des habitants ?

Les Courneuviens que je connais sont dignes, chaleureux, courageux. Ils ont envie du meilleur pour eux et leurs enfants. Un lien indéfectible s’est créé entre nous. Ensemble, nous avons osé rêver l’improbable. Ensemble, nous avons été de magnifiques bâtisseurs.

En trois ans, La Traverse a été récompensée par trois prix :
2011 : Prix spécial du Jury du concours Challenge organisé par Plaine Commune Promotion, l’association des chefs d’entreprise du territoire
2012 : Prix « Coup de cœur » du concours Créatrices d’avenir
2013 : La Traverse est désignée comme l’une des 100 entreprises remarquables par le réseau France Active.

« Si j’suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire.
Le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau. »