Quêtes et conquêtes en 2.0

Comme pour toute correspondance, certains marqueurs sont indispensables.
Pour le temps, nous sommes dans l’instantané. Pour le lieu, la localisation géographique précise est renseignée dans la description écrite, elle-même exigée à l’inscription sur le site de rencontre. En ce qui concerne le correspondant, la sélection se fait sur la seule base d’une intuition et d’une commande manuelle.

Nous nous saluons et conversons maladroitement. Première question : « depuis combien de temps sommes-nous là ? » L’endroit ne fait l’objet d’aucune cartographie matérielle. Je réponds que, personnellement, je n’y suis pas vraiment. L’interlocuteur s’interroge. J’invoque l’argument du marketing agressif et l’évidence de l’interface, le site et mon avatar bénéficient d’un plan com’ redoutable. Le correspondant est réceptif à mon sens de l’humour. Répond, au bout de quelques secondes seulement, par trois lettres usitées, puis rétorque que je ne suis pas la seule. Et que c’est un argument bidon. Nous nous présentons. Avons grossièrement le même âge, et nous trouvons actuellement dans la même zone géographique cartographiée par Google. Nos points communs s’établissent selon une liste générique. La classification rigoureuse accorde une compatibilité de convenance. Aux arguments capillaires s’opposent les critères de taille et de poids, l’ethnie approximative et la définition des traits, laissée à la discrétion du sujet. Les sélections s’opèrent par recoupement de critères. La compatibilité de convenance semble suffire, puisque nous prenons rendez-vous. Une plage horaire sans ambigüité, un point d’encrage peuplé.

L’interface vante la simplicité d’accès et d’interaction. Les profils féminins sont mis en concurrence à travers un système de « points » cumulés par le nombre de visites et de messages. L’accumulation d’un « capital séduction » est alors motivée par l’ambition virtuelle de revêtir le statut de femelle alpha. La cour 2.0 est frivole, le concept rassemble et fidélise. En ce qui me concerne, la démarche, elle, reste sans promesse ni conséquence. En pyjama et par clavier interposé, je conviendrai ainsi de plusieurs rencontres.

Le premier prévient par SMS qu’il aura un peu de retard. Puis, qu’il semble plus âgé que sur sa photo de profil. Mon intrigue se mue en panique. Je connais bien l’endroit, ressemble à ma photo et porte un signe distinctif. Je suis piégée. Informaticien paumé dans une boîte de télécoms, il vit dans un deux pièces avec son ex petit-amie et la nouvelle petite-amie de cette dernière. Je ris nerveusement de la singularité de cette situation. Il rit par embarras et m’annonce sans détour qu’ils tous partagent le même lit. Il rit de plus belle, le concède : c’est déroutant, mais temporaire. Il compte s’installer à Tokyo dans quelques années, pour ouvrir un restaurant de gastronomie française. Il m’expose son esquisse de business plan, persuadé de la pertinence de l’entreprise : « les asiatiques manquent cruellement de références culinaires », dit-il. Je rebondis sur le commentaire d’une amie biologiste et l’absence d’une enzyme qui empêche l’absorbation de certaines vitamines. Il en déduit une sorte de sélection naturelle et convient de l’intérêt des enzymes. Je n’en retiens que l’invalidation problématique de son projet. Les enzymes, on n’y pense jamais assez. J’acquiesce mais je m’en fous. J’avale laborieusement la dernière gorgée du contenu de ma pinte. Il propose de recommander. J’accepte, par politesse et manque de cran.

Un autre me demande de décrire mes pratiques sexuelles favorites et de reporter sur une échelle mes compétences. Je trouve son audace déroutante, presque avant-gardiste. Il prétend qu’à 22 ans il n’a pas de temps à perdre, puisque l’humanité est à son apogée et que bientôt nous n’aurons plus rien à gagner. Dans un sens, je ne peux qu’acquiescer.
Avec un autre nous dissertons très sérieusement sur la vacuité de l’existence. Nos propos se heurtent à nos principes et nos quêtes. Avec un dernier nous avons des relations sexuelles sans intérêt, ni conséquence.

Le premier tentera de reprendre contact. Je lui répondrai que j’ai dû quitter la ville rapidement, après avoir kidnappé un orang-outang. Trois lettres embarrassées. Il me demandera si ça en valait la peine. Le sort des singes anthropoïdes avait clôturé notre entrevue, je réaffirmerai mes convictions. Il s’enquerra chaque semaine de mon sort, pendant plusieurs mois. Je répondrai une seule fois, prise au jeu : mon récent statut de criminelle en fuite compromet toute opportunité de relation.