Phase terminale

Deux fois par semaine, je vais dans une maison de soins palliatifs voir mon amie qui se meurt d’un cancer. Je la surveille de près. Il faut, toujours, lui dire qu’elle est mieux que la dernière fois. Ca s’appelle accompagner, et ça n’a plus rien à voir avec nos échanges d’avant. L’inégalité s’est introduite entre nous : je suis (encore) faite pour durer, elle non. Le sait-elle ? Certainement. Et le poids du non dit ou du dit mensonger pèse sur notre conversation.

Etablissement étrangement spécialisé, au bord d’un étang brunâtre sous le ciel d’hiver. Paysages calmes et quelques bondieuseries aux murs des couloirs. De toute façon, les malades en phase terminale ne regardent pas ce qu’il y a sur les murs, quand on parvient à les faire sortir de leur lit pour leur faire arpenter le couloir, pour qu’ils puissent évaluer leurs performances, fiers de ne pas s’accrocher à vous, d’ambuler en tremblotant le long de ce couloir, le regard fixe, comme des champions courant le cent mètres, sans voir les têtes moribondes qui défilent par les portes ouvertes, dans chaque chambre, un mourant. Grâce d’état, ils ne voient pas cela. Ils trouvent seulement qu’on s’occupe bien d’eux, qu’on est "gentil" avec eux. C’est la troisième fois que je vis cette fin à la fois horrible et calme. Pas paisible, pas apaisée, mais calme, en surface. Impossible de faire du bruit, de parler fort, d’avoir une opinion, d’être soi-même, ou alors on fait semblant, comme en écho à la vraie vie. J’ai raté une de ces fins, celle de mon amie anglaise morte il y a dix ans. J’ai été torturée par le remords pendant des années, de ne pas être allée la voir, l’accompagner, elle aussi, comme on dit.

Ces gens avec qui on a arpenté la vie à grandes enjambées, discuté avec véhémence, tenu des propos légers légers et qui aujourd’hui saisissent la moindre occasion pour vous dire droit dans les yeux "Non, ce n’est pas drôle de voir la mort en face". Il faut (mais faut-il ?) éviter les phrases qui vont amener celle-ci. Il y a une telle distance de l’idée qu’on se fait de cette proximité de la mort avec la réalité.

Aujourd’hui, Cat a retrouvé une tête de petite fille. Ses traits s’affinent, sa peau se tend, se parchemine. La bouche s’agrandit, bouche d’adulte sous un nez de petite fille. On sait que demain elle sera toute raide sous la terre. On ne peut pas s’empêcher d’y penser, tout en continuant de lui parler, un peu de n’importe quoi, une basse continue de niaiseries. Rappel à l’ordre du réel, elle me dit qu’au réveil, elle se croit à Garches, dans la maison de son enfance. On le sait tout ça, on le sait en théorie, mais elle le vit parce que c’est la fin, et elle a oublié qu’elle aussi le savait. Je pense aux gisants de Saint Denis, nus et habillés, charnus et décharnés, vivants et morts. Idée splendide et effroyable de la Renaissance, crue à hurler.

Cette image glacée s’oppose profondément à celle du plongeur de Paestum, mort métaphysique mais aussi physique, dynamique. Le plongeur peint sous le couvercle d’un sarcophage grec s’élance d’un triple pilier, d’un tracé léger comme une plume. Deux arbres secs balisent le paysage : l’un derrière le pilier, accroché à un escarpement, l’autre sur la rive opposée de la rivière, représentée comme une masse à peine arrondie d’eau grise. Il plonge, infime silhouette rouge, les bras en avant. C’est lui qui décide, qui part, qui quitte le plongeoir, la vie, ses amis banquetant joyeusement sur les parois du sarcophage. Il les a tous laissés là, en pleine beuverie, causerie, et il est parti seul, de son plein gré, laissant là toutes choses, pour l’inconnu. Au musée de Paestum, je suis restée très longtemps devant lui, le plongeur qui rend la mort joyeuse. Je l’ai quitté pour aller regarder des vases, des statuettes, puis je suis revenue, encore et encore, attirée par ce sportif de la dernière heure, par sa façon véhémente de mourir.

Passer directement de la vie à la mort, encore plus vite que du néant à la vie, éviter l’effroyable dégradation des derniers temps, le dégoût que ces passagers de la dernière heure devraient inspirer aux témoins, qu’ils ne sont même pas capables d’inspirer tant ils font pitié. Derniers crachotements, crânes que les cheveux quittent par plaques, maigreur hallucinante, peau vidée des derniers jours.

Tout simplement ça, la vie, la mort, mais plus exactement l’instant de la mort, l’instant du silence qui suit immédiatement la mort, mélange de soulagement et d’accablement, de désarroi total, précédant l’activité matérielle qui s’en suivra forcément.

Où porterai-je mes pas ?
La mort rode au seuil de ma chambre.
La mort est là, sur mes talons.