J'ai horreur de la poussière

J’ai commencé par une petite annonce, que j’avais vue chez le charcutier : il fallait accepter de se faire raser la tête pour un film sur la Libération. Et en dessous de cette annonce-là il y avait quelqu’un qui cherchait une personne pour du ménage. La première annonce me tentait mais il fallait avoir les cheveux longs. J’aurais été d’accord, j’aurais accepté ce rôle là. Mais je ne me suis pas présentée puisque je n’avais pas le profil. Du coup je me suis présentée à l’annonce du dessous. Sur un coup de tête. Depuis longtemps je me disais, j’aimerais bien avoir un peu d’argent de poche. J’ai rencontré les gens, j’étais contente, je connaissais le monsieur : j’avais envoyé ma fille dans un camp de vacances qu’il avait organisé. Je le retrouvais des années après. Pour lui aussi c’était un souvenir : c’était le premier camp de vacances qu’il avait organisé. Je me suis investie. Ça m’a plu. Ensuite ils ont eu des amis qui cherchaient quelqu’un aussi. De fil en aiguille je me suis retrouvée dans le monde du travail sans l’avoir trop cherché.

Les maisons où je fais le ménage sont très différentes. Quelquefois je trouve un petit papier où il y a des instructions. Quelquefois j’arrange à mon idée, quelquefois ce n’est pas possible de s’en tenir au papier : soit que je n’ai pas le temps de tout faire soit que cela soit impossible. Faire les carreaux… Faire les carreaux s’il pleut… Je ne les fais pas. Il y a des jours aussi où j’ai envie de faire autre chose. Cela m’arrive de changer. Si je vois que c’est important, bon, je fais. Mais parfois j’attends. Cela dépend aussi des maisons. Il y en a où on vous laisse tranquille. D’autres qui ont une organisation presque militaire.

Chaque maison est importante. Ma préférée est une demeure ancienne. Elle a toute une histoire. Une sorte de patrimoine que je maintiens en vie. Comme si c’était une personne centenaire.
Dans d’autres maisons c’est du carrelage blanc, du moderne. C’est aussi beaucoup de produits d’entretien parfois. J’essaie toujours d’éviter au maximum les produits. Je suis satisfaite quand ce sont des produits naturels.

Souvent les maisons ont été quittées le matin pour aller travailler. Je trouve les chaussures dans des positions qui sont tout-à-fait singulières. J’ai quelquefois envie de faire des photos… On me dit : « On sait que tu es venue, les chaussures sont rangées. » Dans une maison j’ai aussi un chien qui déménage les chaussures dès que ses patrons sont partis. Les chaussons, les chaussures, je les retrouve un peu partout, souvent c’est ce qui traîne chez les gens, elles sont là, il faut les remettre au pas.

J’aime bien de temps en temps avoir les gens à la maison. Mais c’est rare. En général il n’y a personne. Il y a une famille chez laquelle je travaille depuis très longtemps, ils m’appellent « La fée du logis » ! J’ai vu grandir les enfants. Chez eux c’est « la maison des grandes jambes », je dois prendre les pantalons en trois pour les repasser.

Quand j’ai commencé le ménage, on me demandait si je savais repasser. Evidemment je savais repasser, mais je n’avais jamais appris, j’avais horreur de ça. Et la crainte de ne pas avoir un emploi : je n’avais pas dit que je n’aimais pas ça. Eh bien j’y ai pris goût. C’est peut-être ce que je préfère maintenant. On a l’esprit libre. J’ai une employeuse qui me fait repasser les mouchoirs en tissu. Il y a parfois trente mouchoirs. Ce n’est pas si facile à repasser un mouchoir. Je ne les pliais pas assez. Son mari ne les sentait pas dans sa poche, ça manquait d’épaisseur. Elle m’a montré comment elle faisait. Maintenant je les repasse exactement comme elle.

La poussière, avoir affaire à la poussière… Je me vois bien dire à l’employeur : « J’ai horreur de la poussière ! »

J’ai fait des ménages chez un journaliste. Il me faisait la lecture. Je repassais ses chemises. Et il me lisait tout le temps le journal. J’aimais bien ça. Et puis il avait aussi la passion de la musique. Il me faisait écouter de la musique.

Moi ce qui me choque, ce sont les personnes qui n’entretiennent pas du tout leur maison. J’ai une famille comme ça. Elle vit comme ça. C’est leur façon de vivre et je la respecte. Seulement je me protège, je mets des gants.

Il y a des personnes qui achètent tout le temps le dernier matériel. Que ce soit pour le café, le jus de fruits. En même temps je découvre des choses. C’est comme ça que j’ai acheté une machine pour faire mon pain moi-même.

Il y a des familles avec lesquelles je discute. Et d’autres, elles ne savent même pas que je suis venue. Venue, pas venue, elles ne voient pas la différence : on me l’a dit. Cela n’est pas très agréable.

J’ai fait énormément de ménages.

Mais le plus important reste les gardes de nuit à domicile. C’est moi qui ai choisi de faire ces gardes. C’est très difficile à raconter. Il fallait que je trouve un travail de nuit pour pouvoir m’occuper de ma famille, de ma fille qui est handicapée. Et en même temps m’occuper de mon mari – lui assurer les repas. Parce que j’étais quand même femme au foyer. Il me fallait un travail de nuit. Et qui ne me prenne pas non plus toutes mes nuits.

J’ai eu des journées de formation. La garde de nuit, ce n’est pas seulement une présence. On peut avoir des médicaments à donner, préparés par les infirmiers ou la famille. Il m’arrive aussi de donner un goûter, un repas. Au départ, l’association dans la commune met en relation employés et employeurs. L’association est contactée par la famille. Elle organise une première rencontre où on s’explique. C’est l’association qui nous couvre. On peut se retrouver aussi avec des gardes de jour.
J’avais peur au début. J’ai eu la chance d’avoir un contrat facile, il fallait simplement être là. La personne était autonome. C’était juste une sécurité pour la famille.

Ce que j’apprécie le plus c’est le matin, quand je rentre à la maison prendre un petit café avant de repartir au travail.

Je dors chez eux. Ce sont des personnes qui ne peuvent pas rester seules la nuit. Il y a des personnes qui ont juste besoin d’une présence, ou d’autres très agitées, qui n’arrivent pas à trouver le sommeil, qui confondent le jour et la nuit, auprès desquelles on ne peut pas vraiment dormir.

Avant, les gardes de nuit et les gardes de journées me prenaient tout mon temps. Une dame par exemple, quand elle voulait prendre l’air, elle sortait avec des amis, elle n’avait pas d’heure pour partir, elle m’appelait. C’était l’imprévu. J’étais d’accord. J’ai travaillé comme ça pendant deux ans et demi. Parfois le dimanche toute la journée. J’aimais bien ça. J’aime ce qui est fantaisiste. Je n’aime pas que ce soit tout le temps pareil.

Ensuite il y a eu un monsieur. Il était tranquille mais il ne voulait pas de garde de nuit. C’est la famille qui l’imposait. Je faisais la garde en alternance avec un collègue, ce n’est pas fréquent qu’un homme fasse ce métier. Il appréhendait énormément cette garde de nuit-là. Il me téléphonait trois fois par jour tellement il stressait. Moi, quand j’arrivais le soir j’allais souhaiter bonne nuit au monsieur. Il s’endormait. Je retournais le voir quand il était endormi. Et le matin j’allais lui dire bonjour avant de partir. Je n’avais rien d’autre à faire que d’être là. J’aurais pu ne pas le rencontrer du tout. Je crois qu’il aurait préféré que je le laisse dormir… Il fallait que je me fasse un café car j’allais travailler dans une autre maison juste après. Je n’avais pas le temps de repasser chez moi. J’ouvrais les placards pour chercher de quoi préparer mon petit-déjeuner. Il m’entendait, ça ne lui plaisait pas qu’on touche à ses affaires. La garde de nuit s’est arrêtée, suite à sa demande. Il n’avait pas pu s’y faire.

Parfois ce sont des gens qui sortent de l’hôpital, après une jambe cassée.

Un patient est systématiquement gardé au minimum par deux personnes. Ce n’est pas toujours facile à organiser, chacun a d’autres engagements, des obligations familiales, des sorties. Parfois, le patient n’accepte pas que vous soyez remplacée. Il peut bien y avoir du personnel disponible, il yen a d’autres qui n’accepteront jamais des gens qu’elles ne connaissent pas.

Chez une dame, il fallait que je pense à mettre mes bottes de caoutchouc dans le coffre de la voiture. La porte de la maison était fermée à clé. Je frappais. Elle me demandait qui j’étais. Je lui disais mon nom, elle me répondait « Tu auras du travail à Pouldavid. Tu n’as qu’à aller à l’usine à Poudavid. Tu gagneras ta pitance. » Elle me confondait sans doute avec des journaliers qu’elle avait employés quand elle était jeune. Les premières fois, je suis restée parlementer derrière la porte. Ensuite je contournais la maison. Derrière, c’était de la terre qui se métamorphosait en boue quand il pleuvait : j’enfilais mes bottes de caoutchouc. Il y avait un mur à escalader, un champ à traverser. Et ensuite il fallait sauter par la fenêtre de la salle à manger. J’enlevais mes bottes et j’entrais par la porte qui communiquait avec celle où se tenait la dame. Et là elle me disait : « Ah, c’est toi, ma chérie, tu arrives… » C’est devenu une habitude : je n’entrais plus par la porte d’entrée. Je ne sais pas au fond ce que pensait cette personne.
Après le repas elle me demandait de la ramener chez elle, j’avais beau lui expliquer, lui montrer son horloge, ses meubles, elle continuait. Alors je la faisais monter dans ma voiture. Et on faisait un petit tour dans le quartier. Quand elle repérait une petite chapelle qu’il y avait juste à côté de chez elle, elle me montrait sa maison et on pouvait rentrer tranquillement.

Parfois c’est le hasard, on fait des rencontres. Une personne, j’ai fait des randonnées avec elle pendant deux ans. On parlait de mon métier et de sa femme malade. Je lui ai alors proposé des gardes, pour qu’il puisse sortir plus librement.
ouvent je dois habiller cette dame. C’est très long. Elle ne se sent pas bien dans ses vêtements, elle les enlève. Elle ne voit plus. Qu’est-ce que ça peut faire qu’elle mette une heure pour s’habiller ? Cela n’a aucune importance. Elle passera moins de temps dans son jardin, c’est tout. Quand elle est dans son jardin, je rentre dans la maison. Je jette un coup d’œil par la fenêtre de temps en temps. Je vais voir où elle en est. Je l’ai vue partir une fois. J’avais peur qu’elle ne revienne pas. Il ne faut pas qu’elle sache que je la suis. Par moments elle est consciente. Elle ne veut pas qu’on la surveille. Elle me demande : "Est-ce que tu es capable de me relever si je tombe, si j’ai un malaise ?" Parce qu’elle n’a pas d’équilibre.

Une autre personne va être très agressive parce qu’elle ne veut pas qu’on la touche. Il faut beaucoup de patience. Enormément de patience. Il y a des jours où je m’énerve, mais pas dans les situations de travail. Si on s’énerve on n’arrive à rien.

Cela m’est arrivé d’être très fatiguée après quatre ans et demi de garde de nuit. C’est un mode de vie particulier. On se sent utile : on n’est pas indispensable, mais notre présence compte. Cela a comblé ma vie. Surtout depuis que je me suis séparée de mon mari. Je préfère aller travailler plutôt que d’être seule chez moi.

La maison de retraite ne me tente pas. On n’a pas assez de temps à consacrer à chaque personne. Je préfère être à domicile. Les gens sont dans leur élément, dans leur milieu.

J’ai eu une dame qui sortait de l’hôpital, elle s’était blessée à la jambe. Elle ne pouvait plus se lever. Et il fallait une présence aussi parce qu’elle avait un peu perdu la mémoire. Elle était très gentille. Elle ne pouvait plus se lever. Elle avait un chat et il fallait toujours qu’elle sache où il était. Le chat dormait au-dessus de l’armoire, qui était très haute, donc on ne pouvait pas toujours le voir. On appelait le chat. Evidemment il ne répondait pas. La dame était très énervée. Elle ne pouvait dormir que si elle savait où était son chat. C’était le seul travail qu’on avait à faire pour cette dame : s’occuper de son chat. Il fallait toujours faire très attention au chat et ne pas le laisser sortir. L’autre garde de nuit une fois avait perdu le chat, il s’était échappé. Elle me téléphone, « Le chat est parti, je ne sais pas quoi faire… » C’était sa première nuit.
J’ai eu une allergie à ce chat. Il était vieux. J’ai remarqué qu’à chaque fois que je passais une ou deux nuits dans cette maison j’avais des plaques rouges et je toussais.

Une autre dame, qui ne sortait plus du lit, elle faisait toujours un grand tas avec ses couvertures. Je ne sais pas comment elle s’y prenait, ça faisait un grand tas de couvertures et de draps. Comme une sculpture. Elle avait aussi l’habitude de faire des nœuds. Dans ses coins d’oreillers, dans ses draps. Elle faisait énormément de nœuds. Elle était dans son monde à elle. Elle disait par exemple qu’elle allait donner le biberon à ses enfants. Il faut toujours aller dans le sens de la personne. Au début, j’essayais de les remettre « à l’heure ». Mais je me suis aperçue que ça les énervait encore plus. Avec cette personne là aussi il fallait chanter. C’était aussi bien la messe, des chants d’église que des chansons d’Alain Barrière. Elle avait une voix superbe.
Parfois c’est vraiment du théâtre.

Une personne, une fois, qui aimait beaucoup les plantes, la nature, j’arrive chez elle, elle avait commencé à scier l’arbre qui était à côté de sa maison. Elle avait presque fini, l’arbre allait tomber. Comment faire ? C’est moi qui ai abattu l’arbre. Je n’ai pas attendu l’arrivée de l’aide ménagère.

Une chose difficile est de faire concorder le travail avec celui des autres : l’infirmière, l‘aide soignante. L’aide soignante vient pour faire la toilette de la personne, elle doit la lever, lui donner à manger, c’est elle qui doit manipuler la personne. Mais elle a d’autres personnes qui attendent. Souvent, elle est pressée.

C’est un travail que tout le monde ne peut pas faire. Il y a des gens qui n’aiment pas dormir hors de chez eux. On a notre lit, dans une chambre, ou dans la salle à manger, nos affaires de toilette, nos petits chaussons… Dans certaines familles on apporte nos draps. Chez une dame, c’est impossible, elle veut absolument s’occuper de nos lits, quelquefois elle se trompe de draps. Oui bien on arrive et elle dit « Aujourd’hui je n’ai pas réussi à sécher vos draps, c’est du travail… » On a beau lui dire qu’on peut s’en occuper nous-mêmes elle ne veut rien entendre, et souvent elle intervertit les draps.
Et puis il y a la peur d’oublier d’y aller. Ca m’est arrivé une fois. La famille était à côté. La fois suivante, j’y vais et on me dit : « tu n’as pas oublié quelque chose la semaine dernière ? » J’étais drôlement embêtée.
Je pourrais faire à manger aux personnes, j’aime faire à manger. Mais à midi il faut que je fasse une pause. J’aime bien être chez moi. Pour moi c’est important.
Je m’organise. Je ne travaille pas le jour de la sortie pédestre.

Mon rêve c’était d’être coiffeuse. Je me suis mariée jeune, j’ai eu des enfants tôt, et je n’ai pas pu apprendre le métier. Par contre je sais couper les cheveux. Mais cela ne me gêne pas de dire ce que je fais, il y a des gens qui font ça à contrecœur, moi j’aime mon métier. Une fois avec quelqu’un que j’essayais de rencontrer, parce que j’étais seule, quand j’ai dit que j’étais femme de ménage, il n’a pas voulu aller plus loin.

Je suis certaine que je serais acceptée à l’usine, mais je n’aurais pas le choix des horaires. Tandis que garde de nuit, si j’ai envie de faire une sortie ou autre chose, je peux m’organiser. En usine on a des horaires à respecter, on ne peut pas changer.
Et des femmes de ménage, des gardes de nuit, il en faudra de plus en plus.