Franchir la Méditerranée

Rien ne me prédisposait à partir. Beaucoup m’en dissuadaient. Une nonchalance instinctive, une oisiveté tenace, une idée paisible et simple de l’existence. Un tout qui peut faire une vie. Presque. Mais je suis parti. La nonchalance toujours palpable, l’oisiveté oubliée, la Corse et le souvenir familial opiniâtres, mon destin a eu raison de mon enracinement. Je vis désormais à Paris.

L’éloignement m’a forcé à évoluer. Je souhaitais pourtant demeurer tel que j’étais et malgré tout j’ai changé, avec l’entêtement d’un possible retour en arrière. Chimère.
Il faut du temps pour s’adapter mais, in fine, j’éprouve aujourd’hui du plaisir à être celui que je suis devenu. Pas meilleur qu’avant, non, simplement différent et surtout en phase avec l’instant présent.

Septembre 1984

Le jour décline, le soleil dans le dos, je palme vers l’anse de Minaccia. La Méditerranée est cristalline, la lumière éclaire les fonds marins et leur assure une apparence ocre qui s’oppose à celle du matin où les teintes se distinguent plus aisément. Le jaune, le rouge, le vert… Comme si l’aurore stimulait le nuancier et le crépuscule l’uniformisait. J’aime cet instant, allongé à la surface de l’eau, les rayons de fin de journée chauffent mon corps. C’est une sensation agréable. Dans un état second, je somnole presque, mais je reste à l’affût. A petits coups de palmes, je m’oriente vers un lieu couvert de madrépores, des concrétions de pierres où, si j’ai de la veine, je vais déloger des sars avec mon arbalète. L’esprit vide, je scrute le fond de la mer concentré et détendu à la fois. Quand je bascule mon corps à l’envers, j’oublie tout. Seuls subsistent les poissons et moi, au sein de cet univers salé. Tant mieux, car je crains la bascule inverse.

A l’endroit, le monde ne m’apporte plus grand chose, le soir je m’ennuie, la nuit je sors souvent et entre temps je travaille à l’hôpital. Du matin au soir mon temps se perd dans un service peu attrayant, le service d’anatomie pathologie et de cytologie. Un endroit curieux où l’on analyse des trucs peu ragoûtants. Des placentas, naevus, prélèvements vaginaux et cervicaux ! Les résultats sont inaudibles à mes oreilles : « Les paramalpi… sont des intermédiaires plicatures, elles desquament en placard. » Je ne m’y intéresse pas, c’est sans doute la raison pour laquelle ce vocabulaire s’apparente à du charabia. Comme si ça ne suffisait pas, cet endroit pue le formol et ça me procure une sensation de dégoût. On m’a recruté pour être « l’homme à tout faire ». Je me suis battu pour n’être que l’administratif du coin. Je ne me laisse pas faire, je suis comme ça.

Dans un quart d’heure le crépuscule s’imposera, je dois faire vite, c’est le moment idéal pour explorer ces pierres poreuses. Les voici quelques mètres sous la surface. J’inspire et je souffle avant de m’immerger. Deux à trois coups de palmes et je coule sans bruit vers le fond. Ça y est, j’y suis, le poisson est là, des sars comme je m’y attendais, je me dirige vers le plus gros et avant qu’il n’atteigne sa caverne, je le vise et l’attrape d’un tir précis. Bien joué. Il ne me reste plus qu’à le remonter et à l’accrocher à ma ceinture de plomb.

Il est tard, la pêche est finie, la lumière est faible et il est temps de rentrer. Je suis comblé, j’ai vu de belles choses, je me suis bien amusé et j’ai pris du poisson. A la bonne heure car c’était ma dernière partie de pêche avant longtemps. Après demain, je quitte la Corse pour Paris. Je pars en explorateur, je vais exercer un nouveau métier, maître nageur sauveteur. J’ai décroché ce diplôme dernièrement. Une des meilleures choses que j’ai faite jusqu’ici. Sans doute un passeport pour l’avenir. Enfin, si je trouve un emploi là-bas. Ici c’est bouché. En fait, je ne sais pas encore ce qui m’attend. De toute façon si ça ne me convient pas rien ne m’empêchera de faire le chemin inverse.

Janvier 1986, Porte de Brancion, Paris 15ème

Il fait froid, très froid, -4°, le sol est gelé et je ne suis pas couvert. En tenue légère, short et maillot manches courtes, je tape dans un ballon au grand air, enfin si l’on peut dire, car le terrain se situe en bordure du périphérique.
Avec mes collègues de travail, comme tous les lundis, pas très loin de la piscine où j’exerce le métier de maître-nageur sauveteur, je joue au football.
Je cours, je saute, je shoote au but sans me ménager. Cette forte dépense d’énergie me permet d’oublier un instant Ajaccio, mes parents, ma famille et mes amis restés là-bas au soleil.

Depuis mon départ de Corse je pense souvent à l’idée d’un retour définitif au pays mais au fond de moi-même j’ai l’étrange sentiment que le reste de mon existence se passera ici, dans le nord, loin de tout ce qui avait constitué ma vie jusqu’ici. Depuis que je suis prisonnier urbain, je n’ai plus la possibilité de m’adonner à mes passions, la chasse sous marine, la plage et la montagne. Alors je passe la majeure partie de mon temps libre à étudier. J’ai entrepris des études sportives. Apprendre pour moi est une occupation nouvelle qui m’a séduit peu à peu. Cela me paraît curieux, comme si une autre facette de ma personnalité s’était révélée sur le tard, j’ai quand même 25 ans.

J’ambitionne de décrocher le diplôme d’État de préparateur physique. Quand j’en serai titulaire, je pourrai dispenser des cours de gym dans une salle de fitness et, si la chance est avec moi, j’ouvrirai plus tard mon propre centre de remise en forme.
En attendant je travaille à la piscine municipale de « la Plaine », rue du Général Guillaumat, tout à côté de la porte de Vanves. Après quelques mois de galère, j’ai intégré l’effectif des maîtres-nageurs sauveteurs de la mairie de Paris. Au début, ce métier me plaisait bien. J’adore enseigner la natation. Quand le cours se termine le lien tissé avec l’élève et la satisfaction qu’il en tire me donnent le sentiment de faire quelque chose de constructif. La sensation de gratitude est réelle.
Malheureusement les heures consacrées à la pédagogie sont peu nombreuses et le reste du temps est employé à la surveillance du plan d’eau. Cette tâche n’a rien de drôle et les journées finissent toujours par se ressembler, alors je rêve d’exercer un métier où je passerais l’essentiel de mon temps à transmettre le goût du sport aux autres mais, d’ici-là, le lundi, entre 12 et 13h je délaisse mes tracas et je joue au football.

À l’eau !

1990. 4 ans après. Je travaille toujours à la même piscine. Ce qui a changé ? Depuis 2 ans déjà je suis titulaire du diplôme de préparateur physique mais je n’exerce pas encore ce métier. Pour des raisons de confort et de crainte, la « sécurité de l’emploi » a eu raison de mes velléités d’entreprise. Par confort, car le fait d’être fonctionnaire me procure ce sentiment. Quoi qu’il arrive, maladie, blessures diverses, je suis certain de percevoir ma paie. Je ne m’en plains pas, bien au contraire, mais cela ne m’aide pas à prendre des risques. Par crainte du dehors, car la conjoncture n’est pas propice à l’aventure libérale et pour l’instant le marché du fitness a encore du mal à se développer. Alors je ronge mon frein en attendant des jours meilleurs.

Ce qui m’ennuie c’est que je n’apprécie pas à sa juste valeur mon métier actuel. J’y suis arrivé par défaut, uniquement pour gagner ma vie et c’est bien là le problème. Au début j’y ai trouvé quelques motifs de satisfaction, mais mon attention s’en est vite détournée alors qu’il serait bon que je m’y consacre entièrement. Pour tout dire je l’exerce avec à l’esprit de trouver, à sa marge, une autre activité susceptible de m’évader de cet univers. C’est normal, à mon âge, presque 30 ans, je souhaite faire de ma vie quelque chose de constructif et la fonction de maître nageur supporte encore trop mal la connotation de « petit métier » pour me satisfaire pleinement.
C’est la raison pour laquelle j’ai accepté l’offre du président du Neptune Club de France. Le soir, passé 19h, je suis l’entraîneur de ce club de natation. Cette promotion associative me permet d’arrondir mes fins de mois et surtout me procure le sentiment de sortir de l’anonymat. À la mairie je suis un pion parmi d’autres, au club, je suis le décideur.
Tout ne va donc pas si mal, sauf que mon dos me fait souffrir au point de m’empêcher de travailler en toute sérénité. Je ne sais pas quelle en est la cause. Est-ce la résultante de mauvaises postures ou une douleur d’ordre psychologique ?

1999 / La Corse, encore

Un mètre à peine sépare mes pieds du bord de l’eau. Elle est calme, de l’huile, et j’ai chaud. Quelque chose me retient. J’ai horreur des méduses, j’en garde un souvenir amer. Lors de ma dernière rencontre avec ces étranges petites bêtes, l’une d’entre elles m’avait piqué la nuque, et le souvenir de cette brûlure est susceptible, je le sens, de m’empêcher de me jeter à l’eau.

J’enrage, 5 jours que j’attendais, 5 jours de mauvais temps en plein mois d’août, qui plus est lors de mes 3 petites semaines de vacances estivales, c’est insupportable.
Je renonce, de toute façon ce n’est pas la peine de lutter contre le mauvais sort alors...
Je retourne récupérer nos affaires en compagnie de mon épouse lorsque j’aperçois non loin de nous, un couple que nous apprécions, Michel et Julia. Ce sont les parents d’amis proches avec lesquels nous aimons bavarder parfois sur cette plage ajaccienne du « Week-End ». Julia nous fait un signe de la main : « Quelle guigne nous dit-elle, il ne manquait plus que ça, faisant référence aux méduses. » « C’est vraiment désolant lui réponds-je. Je ne me rappelle pas en avoir vu autant, la mer en est infestée. » « C’est d’autant plus désolant reprit-elle, qu’il faut bien prendre conscience qu’ici, en été, le temps nous est compté et voyez-vous, il ne faut pas croire que ça dure toute l’année. Vous rentrez quand à Paris ? » « Après demain… »

Spontanément je délaisse la conversation laissant mon épouse s’entretenir des caprices de la météo avec Julia pour m’isoler volontairement. « Ici, en été, le temps nous est compté. » Ces mots percutent mon esprit, je réalise tout d’un coup que les vacances passées à Ajaccio sont éphémères alors que c’est l’endroit où je me sens le mieux à cette période de l’année. Je poursuis mon raisonnement et me mets à calculer, compte tenu du temps qu’il me reste à vivre, le nombre de jours où je vais pouvoir profiter du soleil de l’été en pleine possession de mes moyens physiques.
« 3 semaines de vacances cela fait donc 21, ok ? 21 jours auxquels je rajoute, allez ! Heu... 20 ans sans connaître de problème de santé d’accord ? Ouais. Donc 21 jours x 20 = 420 jours, une année et demi tout au plus. »
Cette révélation me trouble. Dire qu’il faudra que j’attende 11 mois pour retrouver, les méduses en moins je l’espère, les mêmes sensations, la même lumière, le même ciel, les mêmes effluves, la même brise… Pour tout dire, je ressens tous les ans la même chose. C’est bien simple, dès que le mois de septembre pointe son nez, que les vacances touchent à leur fin, je sens mes tripes se tordre. En fait, j’en ai marre de la piscine. Mon angoisse du départ vient de là. Si j’exerçais un métier passionnant je suis certain que je supporterais mieux l’éloignement. Ce malaise dure depuis l’année de mon recrutement à la mairie de Paris. Il faudrait que j’y mette un terme. J’en prends solennellement l’engagement sur cette plage.

Nouveau départ

Juillet 2001. Dimanche, piscine Aspirant Dunant, 14ème arrondissement de Paris. Cela fait 6 ans que je végète ici. Entre temps, je suis monté en grade, Chef de bassin. Au début j’ai bien apprécié cet avancement mais cela n’a pas duré. J’ai hâte d’en finir.
15h. C’est l’heure creuse, quelques nageurs en profitent pour faire leurs longueurs désertant les créneaux bruyants de fin de journée quand, une fois passé le moment du repas et de la sieste, les usagers viennent en grand nombre s’ébattre en famille dans l’eau chlorée. Assis à côté d’un collègue, en bordure du bassin, nous bavardons de choses et d’autres pour passer le temps.

« Alors ça avance ton projet ? » Difficile de raconter à mon collègue les raisons qui m’ont conduit à prendre cette décision. Elles sont nombreuses et de toute façon, il n’accepterait pas d’entendre les critiques que je porte sur ma fonction qui, au demeurant, est aussi la sienne. Je préfère éviter toute polémique, lui faire croire que je suis ambitieux et que je souhaite mieux gagner ma vie. Tant pis s’il me prend pour quelqu’un de vénal et de prétentieux. Pour tout dire, je ne supporte plus d’être considéré comme une personne qui, à peine âgée d’une quarantaine d’années, n’a plus de projet professionnel et dont la carrière s’est arrêtée il y trop longtemps déjà. J’ai souvent entendu dire qu’on sort de l’administration, ce monde fermé, comme l’on y est entré, sans jamais vraiment progresser, assurant tout au long de sa carrière la même mission, reproduisant pendant tout ce temps les mêmes gestes, prononçant les mêmes mots, appréhendant les mêmes remontrances et attendant des encouragements chimériques. C’est en partie vrai. Ce tableau ne retrace pourtant pas l’entière réalité.

La fonction publique c’est aussi le lieu où j’ai vécu de merveilleux moments d’amitié, c’est aussi l’endroit où j’ai mené des luttes syndicales parfois justifiées, souvent vaines. C’est surtout un monde où « l’esprit service public » domine chez le plus grand nombre qui malgré leurs petits salaires œuvrent de leur mieux pour le bien commun. C’est aussi là où j’ai appris le plus de choses. De tests de niveau en tests de niveau et de préparation à des concours en préparation à des concours, j’ai pu refaire une scolarité quasi complète allant de l’apprentissage du français et des maths jusqu’à l’étude des sciences juridiques, économiques, sociales et politiques. Ce bagage de connaissances m’a été utile par la suite pour mettre en œuvre mon projet.

Suite à un concours de circonstances j’ai pu quitter la fonction publique. Parmi mes collègues j’étais un des seuls à animer des cours de gymnastique aquatique. J’ai proposé à ma direction la création d’un stage de formation permettant à tous les maîtres nageurs de la mairie de Paris d’apprendre à enseigner cette activité. L’idée a séduit la direction, et j’ai été désigné pour encadrer le premier stage. Ce fut un succès. Pour étayer mes propos mon supérieur hiérarchique m’avait demandé de consigner par écrit le contenu de la formation. Ce que je fis. Quand j’eus terminé, j’écrivis dans la foulée un puis deux suppléments de connaissances qui, au bout du compte, constituèrent un ouvrage à part entière. Sa publication m’apporta assez de considérations pour intervenir en qualité consultant dans la lutte du stress auprès de cadres du secteur privé. J’intervenais pour le compte d’une société de formation professionnelle dont j’avais connu le PDG au cours d’un dîner. Il me proposa d’animer des conférences sur ce thème. J’acceptai son offre avec enthousiasme et anxiété. Enthousiasme car cela représentait une chance pour moi. Anxiété car j’avais peur de ne pas être à la hauteur. Ce fut de nouveau un succès. Pourtant, je doutais. De moi, de ma capacité à conduire ce projet, des autres, de leur considération, il m’était difficile d’imaginer, moi le petit chef, aux connaissances techniques, du caractère audible de mon discours. Et pourtant c’était vrai. Seul l’intérêt de mes propos était pris en compte. Rien d’autre. Ni mon grade, ni mes études n’étaient remis en cause. J’avais des choses à exprimer et enfin on m’écoutait, et ça c’était nouveau dans ma vie. C’est à peu près à cette période que j’ai entrevu l’espoir de réaliser mon rêve. J’ai pris conscience que je pouvais travailler pour moi-même, tout seul, sans besoin de quiconque pour me commander ou même de m’épauler. Je caressais l’idée de quitter enfin la fonction publique. Mais cette idée me fut difficile. On n’efface pas seize années facilement. Seize années c’est une petite vie, une vie quand même. Pendant tout ce temps, j’avais agi pour m’élever, c’est-à-dire accéder au grade le plus élevé de ma fonction. J’étais chef ! Un positionnement confortable. Vis-à-vis de ma fiche de paie, de mes collègues, de ma hiérarchie. Une série d’avantages qui auraient pu réfréner mon désir de démissionner. Mais le balancier finit par pencher du bon côté.

Coaching

6h, le moment est venu de me lever. Dans une heure j’ai rendez-vous avec Henri. Il habite à 5 minutes d’ici et comme je ne supporte pas d’être en retard, je prends de l’avance sur l’horaire. Cela me laisse le temps de me doucher, de prendre mon petit-déjeuner et aussi, c’est très important, de réviser le déroulement exact des rendez-vous de la journée afin d’être certain de ne pas me tromper. Je bétonne pour ainsi dire.
7h me voilà chez lui. C’est un rendez-vous que j’apprécie pour son aspect convivial et utile à la fois. Henri m’a été recommandé par un de ses amis dans le but de soulager son mal de dos. Lors de notre premier cours, il m’a raconté qu’il se bloquait souvent « au niveau des reins ». Son ostéopathe le soulageait bien mais la rémission ne durait pas. Excédé par ses blessures à répétition il a décidé de changer de méthode et de faire appel à mes services. La meilleure chose à faire dans ces cas-là est d’assouplir les muscles sollicités par notre mode de vie et de renforcer les autres pour remettre le corps en équilibre. Alors j’étire ceux de l’intérieur et de l’arrière des cuisses et je renforce les fessiers, les abdominaux et les épaules. Il m’arrive de douter, le corps résiste, ne se livre qu’après de longs efforts, entre temps, l’incertitude peut prendre sa place, et pourtant je me dois de convaincre, de rassurer. Je le fais toujours en proposant des exercices adaptés aux capacités de chacun. Quand un mouvement ne convient pas, j’en change. Il est très important que mes clients se sentent bien pendant et après le cours. C’est un des avantages qu’offre le coaching, c’est pour ainsi dire du « sur mesure ». Les séances répondent au mieux à la demande, parfois je pousse un peu plus, jamais moins. Le cours terminé, je me dépêche car quinze minutes plus tard je suis attendu ailleurs.

Je me déplace en scooter. Le quart d’heure ou plus consacré à mes déplacements n’est ni trop long ni trop court. Juste ce qu’il faut pour rouler en toute sécurité et sans stress. 8h15, j’arrive chez Pascal. Il a environ le même âge qu’Henri, dans les 55 ans, mais sa demande n’est pas la même. Il y a maintenant 5 années de ça, il a été victime d’un accident cardiaque et sur le conseil de son cardiologue il s’est mis à l’exercice physique pour assainir son corps et renforcer son cœur.
Avant son infarctus il se nourrissait plus que nécessaire. Avec sa silhouette rondouillarde, son immobilité et sa gourmandise, il vivait dangereusement. Même s’il accepte cette évidence il reste néanmoins persuadé que c’est bien le tabac le premier responsable de son infarctus. « Je le pense car il n’y a pas d’antécédent familial dans ma famille, je suis le premier » m’avait-il dit en préambule à nos séances. Il n’a sûrement pas tort.

La peur d’une récidive hante avec constance son esprit. C’est pourquoi, dès notre premier rendez-vous, son angoisse lui commandait de ne rien faire. Un peu de gym c’est tout. Les chaussures de jogging aux pieds il refusait même de faire le tour du pâté de maisons en trottinant seulement. Sans le forcer outre mesure, j’ai peu à peu gagné sa confiance et l’ai convaincu qu’il n’existe aucune incompatibilité entre la course à pied et un cœur fragilisé, bien au contraire. C’est ainsi qu’il a su dépasser ce blocage. Depuis, en ma présence, il court volontiers, sans ne jamais être essoufflé un seul instant et, pour se rassurer, il contrôle sa fréquence cardiaque à l’aide d’un instrument de mesures. Je fais en sorte qu’elle ne dépasse pas cent trente pulsations par minute. Par prudence, deux fois par an, il vérifie aussi l’état de son cœur, celui de sa tension artérielle et la composition de son sang. Tout va bien.
Lorsque je lui demande ce qui a changé dans sa vie, il me répond que désormais l’essentiel pour lui est de maintenir un bon équilibre familial, professionnel et personnel. Le reste est dérisoire. Il n’est plus en quête de reconnaissance sociale, sa priorité reste d’être heureux et en bonne santé.

10 petites minutes de relaxation à son domicile font toujours suite au jogging. C’est primordial pour retrouver le calme. A l’aide d’une bonne respiration son cœur ralentit et retrouve son état initial. C’est bon signe car cela indique qu’il est parfaitement élastique et s’adapte bien à l’effort. Un verre d’eau et me voilà reparti.
10h. C’est l’heure des filles. C’est un cours dynamique et bruyant.
Dynamique car le rythme est assez intense, bruyant car les femmes parlent beaucoup. Je l’ai appris par expérience. Il m’arrive, quand les limites de l’acceptable sont dépassées, de leur demander de se taire, mais d’ordinaire je gère ce phénomène dans la bonne humeur. Après tout elles sont là pour se détendre alors à quoi bon leur imposer un cours magistral. Je n’ai pas besoin d’être trop autoritaire pour me faire entendre. Le cours vise à raffermir en priorité le ventre et les fesses. Une ambition comme une autre. Tant mieux, car un ventre et des fesses toniques prévient le mal de dos. Subrepticement j’arrive quand même à leur faire travailler le reste de leur anatomie. Du moment qu’elles discutent.

12h30. C’est l’heure des avocats. Le cours se déroule dans la salle de fitness lorsque le cabinet en est pourvu ou alors dans la salle de réunion. Qu’importe, on se débrouille avec ce que l’on a. Tant que la motivation est là. En musique ou pas, la séance est la même pour tous, dynamique et concentrée. Tous se donnent à fond, l’important c’est d’oublier un instant les dossiers, de se libérer du stress si fortement lié à cette profession et de sortir « rincé » du cours. Alors dans la bonne humeur et la détermination on fléchit, on tend, on pousse, on tire, bref on contracte et on étire ses muscles sur un rythme élevé sans oublier de souffler. J’en profite pour faire ma gym avec eux.

Je le fais parce que je suis comme tout le monde, j’ai besoin de m’entretenir car autrement le temps qui passe va rendre mes muscles faibles et raides. Mon corps se courbera progressivement jusqu’à ressembler à celui « d’Âgécanonix ». Juste avant la fin, on se relâche doucement jusqu’à retrouver, le stress en moins, notre état de repos initial. Et c’est comme ça tous les jours entre midi et 14h.

1h30. Je rentre chez moi pour déjeuner. Je mange peu et équilibré. Une protéine, quelques crudités, un peu de féculents, un fruit, parfois je rajoute un yaourt et c’est tout. C’est suffisant pour combler mon appétit et ne pas souffrir de la faim. Un café, sans sucre, et je repars.
Dans une demi-heure, j’ai rendez-vous avec un adolescent en vue de corriger sa mauvaise posture vertébrale. Ensuite j’enchaînerai avec deux autres clients pour un entretien physique classique et je terminerai vers 20h en compagnie de François. Nous irons courir près de la tour Eiffel où nous échangerons toutes sortes d’idées qui accompagneront nos foulées. C’est ce que nous appelons modestement « nos conversations du Champs de Mars ». Ensuite je rentrerai chez moi passer le reste de la soirée en famille.
Ma journée est loin d’être terminée.

La tête en bas

Hier, la tête en bas, les pieds à la surface, l’arbalète au bout de mon bras, il m’arrivait d’imaginer que je m’enfonçais vers le fond des eaux en direction d’un amas de pierres pour débusquer un beau poisson. Aujourd’hui ces images ont disparu de mon âme de même que l’insouciance qui allait avec.

Personne responsable, il ne m’arrive plus de me remémorer une belle partie de chasse sous-marine comme je le faisais lors de mes premières années d’exil quand, assis au bord du bassin, les pieds au sol, la tête dans les nuages, j’oubliais les baigneurs pour naviguer à bord de mon pneumatique vers la tour de Capo-di-Feno où, au milieu d’une crique déserte, bien à l’abri du vent et du clapot, juste en dessous d’une colline verdoyante tapissée d’un maquis odorant baigné de soleil, je m’adonnais à mon sport favori.

La tête dans les nuages disais-je, les baigneurs bien loin de ma vigilance, ma mémoire avide de détails ne laissait alors aucun souvenir en errance dans le labyrinthe de mes pensées. C’était comme si je me retrouvais sur place. A chaque fois je me voyais couper le moteur, amarrer le bateau, enfiler ma tenue d’homme grenouille, préparer mon fusil harpon, ajuster mon masque, enjamber le boudin de mon pneumatique et balancer mon corps dans le vide pour entrer d’un seul coup dans l’eau.

Ces rendez-vous avec la mer me rendaient la vie meilleure, ils m’arrachaient du monde dans lequel je survivais. C’était le temps où je rêvais encore aux joies d’un retour serein, sans remords, en toute quiétude, heureux de retrouver mes parents, mes amis et ces lieux si chers à mon cœur.
Les choses ont bien changé depuis. Parfois je me demande si je pourrais espérer retrouver cet état de légèreté et de félicité. Me faudrait-il pour cela perdre un peu de maturité ? Accepter de me dévêtir plus souvent de mes habits de grande personne afin de palmer comme autrefois vers les profondeurs de manière irréfléchie ? Ainsi la passion s’emparerait peut-être de mon être jusqu’à guider ma conscience. Aurais-je un jour l’audace de lui accorder ce pouvoir et la laisser enfler comme le ferait une émotion que l’on ne saurait retenir ? Rien n’est moins sûr. Cet état me libèrerait pourtant, je le sens, du tourment du trajet inverse, l’avenir rejoindrait le passé.
Le temps a filé, le rêve s’est évanoui, les pieds dans mes chaussures, la tête ailleurs, je passe désormais du temps à rêver d’autres choses. D’une troisième carrière peut-être mais aussi de voyages, de rencontres à venir, de sensations nouvelles… Le temps du retour n’est toujours pas d’actualité et, pour l’instant, il sommeille au plus profond de mon être.
Puisse-t-il se réveiller un jour.