Moussa, déserteur

Moussa, je le connais depuis toujours.

On a grandi l’un en face de l’autre, dans une cité à Cergy. D’une famille de quinze enfants, il a été élevé dans un pavillon aussi grand que le mien ou nous étions déjà à l’étroit à quatre. Il est tombé très jeune dans la petite délinquance. Petits trafics et vols surtout, il était audacieux.

C’est grâce à lui que l’on avait pu dépouiller un stand de bombers au marché vers l’âge de 10 ans. A l’époque, on était presque tous au même « niveau de délinquance » ; c’est seulement après que nos réalités se sont éloignées. On faisait partie du même groupe, les jeunes du quartier nés entre les années 83 et 87. On faisait tout ensemble, une autre famille – celle qui nous comprenait davantage, celle de l’extérieur.

On jouait souvent au foot, puis on s’asseyait sur un banc en bois qui était en bordure du parc. Il y avait huit places sur ce banc, quatre s’asseyaient sur le dossier les pieds sur le siège, et les autres assis devant eux. Les grandes jambes faisaient chier tout le monde. Alors ceux arrivés plus tard ou les moins rapides devaient attendre que l’un d’entre nous se lève pour s’asseoir. Cela a d’ailleurs donné lieu à quelques bagarres mémorables. A quatorze ans, en pleine quête d’affirmation au sein du quartier et tous deux déterminés à ne pas perdre la face, on s’est mis sur la gueule avec Moussa. Après 5 longues minutes de combat, encerclés par tous les mecs du quartier, il a fini par me mettre un coup de pied dans le front – j’ai vu des étoiles. J’avais perdu, mais je m’étais battu jusqu’au bout. Cela me fit quand même grimper dans l’estime des autres.

Par la suite, on n’a jamais été vraiment proche, on se saluait seulement, sans avoir grand chose à se dire. On trainait avec les mêmes personnes mais on a toujours fait bande à part.

A peine un an après, son père l’a envoyé au bled afin de l’éloigner de ses problèmes avec la justice. Cinq années passèrent avant que je ne le recroise un soir sous le porche.

Mis à part son nouvel accent de blédard, il avait gardé ses mimiques et son rire. Lui aussi avait grandi, mais c’était peu perceptible, nous avions toujours la même différence de taille. Après quelques semaines, le temps de réintégrer quelques expressions de parfait banlieusard à son vocabulaire et de comprendre comment le quartier avait évolué ; il n’avait pas envie – voyant où cela nous avait tous menés – de revenir à cette vie. Il a alors cherché des formations, puisqu’il n’en avait aucune. De stages en petits boulots, entrecoupés de périodes de chômage et de galères diverses, il a commencé à parler de l’armée.

Lui, qui ne voyait aucun avenir décent, pensait l’armée comme un tremplin, le moyen de passer son permis (inenvisageable avec un SMIC), une épargne et un capital départ. Son projet n’était pas de devenir militaire de carrière, mais de faire les 5 années obligatoires puis de se démobiliser. Il savait que ce serait difficile, mais c’était sa seule solution pour s’éloigner de la précarité qui le poursuivait. Un jour, après avoir signé, il nous l’a annoncé...

Je n’ai eu que très peu de nouvelles de lui durant les deux premières années.
On m’a dit qu’il était parti en Afghanistan.
Un soir, avec des mecs de mon quartier, on a réussi à l’avoir au téléphone. Tout le monde lui a parlé et il répétait à chacun d’entre nous : « Ici, c’est la guerre, frère, tu sais pas toi, c’est la guerre, la vraie ! » Il semblait bouleversé.

Je l’ai ensuite croisé 2 ou 3 fois, souvent au « pakak », l’épicerie exotique tenue par des pakistanais en bas de chez nous. Il était ailleurs, on savait tous qu’il était un peu étourdi par tout ça, alors on essayait de ne pas le faire remarquer et de le distraire en douceur. On a l’habitude de gérer des situations difficiles chez nous, c’est quotidien. En fin de soirée, après quelques dizaines de joints, il évoquait souvent des soldats avec qui il déjeunait le matin et qui ne revenaient pas le soir.
Puis à la fin de sa perm, il repartait.

Je le croise un après-midi au grec du quartier. Il était là, seul, assis en train de manger. Je le saluai, m’assis a côté de lui, commandai en criant à travers le restaurant. Il avait l’air en forme. Puis je lui demandai pour combien de temps il en avait encore avec l’armée.

Je le revoyais jeune, avec ses combines puis avec son espoir à son retour en France. Il était là, devant moi, en « parfait citoyen ». S’il était mort, on lui aurait d’ailleurs fait tous les honneurs. Il aurait été mort pour la France. Et maintenant qu’il allait avoir le temps de vivre plus doucement, il n’en avait plus envie.

Je suis très vite sorti.
Je ne voulais pas qu’il voit qu’il m’avait ému, qu’il croit que j’avais pitié de lui.

Mes larmes, il n’en avait pas besoin.