Passagère

Ce n’est pas sa station habituelle. Les repères et les ruses de 15 ans de vie urbaine ne serviront pas à grand-chose. La loi de la jungle.
Descendre l’escalier au plus près de la rampe. Ne pas obéir au réflexe du plus faible. Ne pas s’écarter si quelqu’un arrive en sens inverse. Garder son cap.

Sur son trajet quotidien, à force, elle a acquis l’assurance qui sauve. Ses pas suivent une orbite naturelle. Elle croise avec aisance l’ellipse opposée. Elle évite sans y penser les flux inverses. On ne lui discute pas la priorité.
Ici, les portillons d’accès ne sont pas sur sa trajectoire. Elle est maladroite, hésitante, se laisse bousculer.
Réflexe de survie : se placer dans le sillage d’un homme grand, costaud au moins. Sans même en être conscients, les gens en face vont s’écarter et céder le passage.

Le quai. Savoir où se placer. Eviter les wagons de tête et de queue. Ils sont en général proches des entrées de station, donc toujours plus remplis. Mais les gens cherchent aussi à se rapprocher de la sortie de leur station. Le remplissage des RER n’est pas une science exacte. Ici, à peu près ?

Pitié, pas de voisin, de collègue, de parent de l’école. Elle se sentirait obligée de leur parler. Ou de les écouter, en sachant que des dizaines d’oreilles entendent aussi. Ce serait une situation très embarrassante. Une fois dans le wagon, on ne peut plus être une personne qui habite ici et fait ça. Etre anonyme, condition de survie.
Les voitures défilent. Bourré, bourré, moins plein, dans celui-là, des places assises, plein, zut, plein. Mauvaise pioche.

La technique consiste à se placer au niveau de la porte, mais sur le côté. Elle peut espérer, même si tout le monde n’est pas encore descendu, s’insinuer latéralement et se couler vers les banquettes les plus proches, au pire dans l’allée où on peut en général mieux respirer.

Raté la porte. Soupir. La guerre est déclarée. On pousse pour entrer, on s’ajuste au moule des autres corps, quelqu’un crie « avancez un peu dans l’allée », l’allée proteste qu’elle n’en peut déjà plus. La porte couine longtemps, la fermeture est retenue par les forcenés qui veulent entrer à tout prix malgré les protestations des autres voyageurs. Une manche, un sac, un pied qui n’arrive pas à se comprimer en-deçà de la portière.

Des échanges coléreux. « Poussez votre sac, vous voyez bien que vous gênez », « Je fais ce que je peux ! » Rarement. On va passer 20 minutes soudés les uns aux autres, la haine doit rester sourde. La guerre est faite de centimètres rognés sournoisement en coude pointé contre des bourrelets abusifs et de semelle épaisse contre escarpin. Pas de problème d’équilibre, la masse vous tient debout, sur vos pieds, quelquefois sur un seul.

Haleines de nicotine et relents de frites graisseuses. Sous l’aisselle à vue de nez, il est bien 18h30. Elle baisse la tête. Elle bouffe une longue chevelure douteuse. Rotation du cou, posture à l’égyptienne. Elle suffoque contre une parka violette dont le matelassage amortit le brimbalement de sa tête. Elle serre son sac sur l’estomac, bouclier de protection contre le contact d’un autre estomac. La transparence de l’âge moyen la préserve de se faire tripoter les fesses.

La haine collective se ligue contre les touristes débarqués d’avion, qui eux sont assis, car montés en début de ligne. Leurs valises encombrent les allées, leurs gros sacs posés sur des sièges. Des mimiques internationales d’intimidation vont les en faire ôter. Pourvu qu’ils ne comprennent pas le français. Welcome to Paris.

Les fenêtres s’embuent. Une petite fille dessine des bonshommes dessus. Plus loin, un bébé pleure. Sa mère le secoue doucement pour le faire taire.
Le boum-boum des basses vient du jeune homme à côté. On distinguerait les paroles du rappeur. Une génération de sourds. Personne n’osera lui dire de baisser le son. Elle n’a pas pu attraper ses propres oreillettes. Une musique bien teigneuse s’imposerait. You eat the summer cannibals. Au moins, il y a trop de monde pour le couple à l’accordéon, enchaînant la Foule, Marina, l’amant de la Saint-Jean, Que sas, que sas, à toute allure pour changer de wagon plus vite. La fille quête en secouant un tambourin. Personne ne donne, jamais. Récolter 80 centimes par rame, ça vaut la peine ? Elle a un principe. Ne jamais donner aux musiciens dans la rame. On ne les a pas sonnés. Une exception, un matin. Ce petit noir qui chantait horriblement mal en avalant les r « il n’y a pas d’amour heureux ». Tout le monde, les yeux embués, gêné.

Arrêt. Pardon, pardon. Des gens descendent. L’organisme se recroqueville pour leur permettre de se désincarcérer. On n’aurait pas cru possible de tenir encore moins de place. Mystérieux principe physique de la rétractation des corps humains. Des gens montent. Accueillis avec réticence. Une place ? Trop tard. Assis, les hommes écartent les jambes. Guerre des sexes. Il y a toujours plus d’hommes que de femmes assises, elle en jurerait.

Le train s’arrête entre deux stations. On ne respire plus. Au-dessus du magma de corps flotte une même injonction. Tenir. Baisser la tête. Suspendre son souffle, sa vie. Surtout, éviter que les regards se croisent. Ne pas craquer. S’il y en a un qui pète les plombs, on ne peut pas dire ce qui se passera. La lumière est restée allumée, encore heureux.

Une prière collective s’élève vers les néons blafards. Que je ne rate pas le bus ! Que je ne sois pas la dernière à la crèche ! Qu’est-ce que je vais faire à dîner ?
Le conducteur ou qui que ce soit s’excuse de cet arrêt momentané et remercie les voyageurs de leur compréhension. Exaspération. Comme si on avait le choix. Si quelqu’un le dit à voix haute, on aura quelques sourires complices.
Quelquefois, quelqu’un lance une plaisanterie vaseuse : « Pas besoin de sauna ! », quelque chose comme ça. Un petit rire gêné parcourt la foule. De petites convulsions.

On repart. Exhalaison nauséabonde collective. On se détend un peu. A l’arrêt, monte une jeune femme enceinte. Mais bien sûr, on va lui trouver un siège. On n’est pas des sauvages. Echange de petits sourires réprimés.
Ça se vide un peu. On se desserre. On respire. La civilisation reprend ses droits. Asseyez-vous, madame, merci, pas la peine, je descends à la prochaine.

Et voilà son arrêt. Peur d’être entraînée par le mouvement. De tomber dans l’espace entre la voiture et le quai, auquel l’appel sonore lui a dit de prendre garde.
Descendre l’escalier avec précaution. Flageolante, un peu étourdie. Secouer la tête. Se reprendre. Ne pas se tromper de sortie, viser le bon portillon. C’est la rue. De l’air. Mais qu’est-ce que je pourrais bien faire pour dîner ?