L'heure du thé

Paulette a fêté ses 93 printemps l’année dernière. Elle habite une jolie maison dans la rue basse à Trôo.

A Trôo, il y a trois rues principales et des tas de chemins à travers le coteau qui relient ces rues. Aucune voiture ne passe dans ces chemins ombragés l’été. La rue haute est la rue médiane, celle où nous avons un café littéraire tenu par Patrice. Il y a Mary, peintre illustratrice, qui fait de merveilleux tableaux. Des fleurs en gros plan, des détails de détails, des fruits aussi généreux qu’elle. Son compagnon, Philippe, taille la pierre comme personne. Sous ses mains naissent des murs, des sculptures dans le tuffeau. Il y a aussi Christine et Michel, professeurs de français et de musique à la retraite, tous les deux fins mélomanes. Michel joue de l’orgue. Un peu plus loin, il y a Max, écrivain philosophe. Il y en a plein d’autres.
On se perd facilement dans ces sentiers et ces ruelles.

La rue basse est celle qui est la plus vide, une rue de passage qui va de Montoire sur le Loir à Sougé. J’ai habité là de 2007 à 2013, assez longtemps pour voir que le seul intérêt de cette rue est Paulette, Bruno à la Poste, et Jean-Luc, un peu plus loin, qui tient le Syndicat d’Initiative de Trôo.
Les autres maisons restent fermées la plupart du temps ou ont des habitants silencieux, discrets.
En haut, c’est le château, la place des Comtes du Maine, la collégiale Saint Martin, la place du Château du Louvre. C’est l’endroit des anciens nobles qui dominaient la vallée et contrôlaient, plus bas, leurs commerçants, leurs paysans, leurs humbles gens.

Tout le monde est très content dans le village. Je fais vivre cette très vieille maison avec son jardin de curé. C’est toujours allumé chez moi. Je décore la fenêtre qui me sert de vitrine tous les mois. On me voit travailler mes livres.
En juin 2013, je suis allée voir Paulette pour lui dire que je déménageais dans un mois, fin du mois.

Toute blanche, elle s’appuie sur la rambarde de l’escalier qui descend en bas de la rue. Face au Loir, elle s’exclame que cette rue devient vide et qu’elle ne sait pas comment elle fera en cas de problème.
C’est le principal souci de cette dame qui n’est pas n’importe qui : c’est l’institutrice de Trôo, originaire de Mazangé, vingt kilomètres plus haut, en direction de Vendôme, arrivée à Trôo à la fin de la guerre.

Je suis restée cinq ans à côté de cette mamie dont les enfants sont loin, et dont les petits enfants, qui ont mon âge, lui écrivent tous les mois des lettres, de vraies lettres, de trois ou quatre pages. Elle passe une journée à répondre tous les quinze jours. Cela l’occupe, entre son linge, son ménage, ses livres et ses journaux à lire, ses commandes à Toupargel. Elle est organisée pour ne jamais manquer de nourriture, d’eau ou de pain. La vie n’est facile pour personne. En cinq ans, je n’ai rien vu de ses soucis, trop occupée à gérer ma propre vie.

Toujours dans son jardin à flanc de coteau, à nettoyer ce jardin arrangé par son mari, elle est veuve depuis longtemps. Elle a eu le temps de s’habituer à son absence.
Paulette fait son travail et ne veut ni déléguer, ni ne rien faire. S’affairer, c’est sa vie et sa santé. La télévision fonctionne pour voir deux émissions l’après-midi pendant sa sieste. Si elle pouvait encore se servir de ses mains et de ses yeux, elle continuerait à faire du crochet et du tricot. Tous les vêtements qu’elle porte ont été cousus ou tricotés par elle. Jamais une faute de goût. Elle a tout gardé et trouve que nous vivons une époque moderne, incroyable, mais de grand gâchis et de manque de respect.

Sa maison regorge de souvenirs qui feraient le bonheur d’un brocanteur. D’ailleurs, un de ceux-là est arrivé un jour, la voyant en peine pour monter ses paquets et son pain. Le brocanteur non identifié par Paulette, (elle ne se souvient plus du nom, ni même du visage) lui a pris ses paquets et est monté, tout cela pour l’aider. Il en a profité pour faire le tour de tout ce qu’il y avait à voir, d’en haut jusqu’en bas. Il sait donc ce qu’il y a à prendre le jour où Paulette s’en va. Elle m’a assuré qu’il ne manquait rien et qu’elle avait un vague souvenir de ce visage, mais quand même, elle s’est sentie vulnérable.
Un autre jour, ce sont ses voisins et amis de vingt ans qui se sont fâchés. On ne sait pas exactement pourquoi. Cela a fait un tollé dans le village. Tout le monde se connaît et on ne sait pas, on ne veut pas savoir. On n’aime pas les histoires. Ils faisaient les courses avec elle toutes les semaines, l’aidaient. Paulette s’est sentie abandonnée.

Ce dimanche, je suis allée chercher Paulette comme d’habitude et nous avons discuté. C’est très important les habitudes, ce qui rythme notre quotidien. Autour d’un thé, elle me raconte son parcours d’institutrice.
« Après l’occupation, quand la guerre s’est terminée, je suis retournée chez mes parents. Au bout de trois ans d’étude, je suis allée dans une école ou j’ai passé le Brevet d’Enseignement Supérieur, mes parents payaient la pension. C’était un sacrifice difficile. Mes deux sœurs n’ont pas pu faire d’études. A cette époque on comprenait que les parents fassent des efforts pour qu’on ait une situation. Ils m’avaient acheté une table avec des chaises et un bahut, un lit pour que je puisse vivre comme il faut. J’ai commencé mon premier remplacement à Lunay toutes les six semaines. Ensuite je suis allée dans beaucoup de villages pour apprendre le métier et enseigner en même temps. Il fallait cinq ans d’intérim pour pouvoir avoir une classe. Puis j’ai fait des années entières : à Saint Martin des Bois, à Couture sur le Loir. Je faisais tous les déplacements à voiture à chevaux, avec mon petit matériel d’institutrice et mes meubles. »

Cette évocation nous transporte de joie. L’idée de ces pérégrinations en carriole, puis en vélo semble irréel. Elle est née au vingtième siècle. Ce n’est pas tellement vieux dans le temps. Nous réalisons concrètement les changements et les adaptations qu’elle a dû faire. L’eau courante à Trôo n’est arrivée qu’en 1972. Tout n’a pas changé chez Paulette. Son téléphone vient de tomber en panne. Son petit fils lui en a acheté un nouveau, à touches. Elle ne l’entend pas. L’ancien avait encore un cadran à tourner comme quand j’avais huit ans. Une sonnerie qu’on peut entendre sur les derniers portables.

« En quarante-sept, j’ai été nommée à l’école de Trôo, là où j’ai fait toute ma carrière. Vous pensez s’il y en a des gens qui sont passés par mes classes.
Je me suis mariée en juillet 1945, ma fille est née en septembre quarante-six, le quinze. On est arrivé en vélo avec le bébé dans le porte bagage. »

Ce souvenir la fait rire.

« A la mairie, j’avais assise ma fille sur le comptoir du guichet. On est allé voir le logement de l’école. Il y avait juste une pièce. Il y avait deux classes en bas, monsieur et madame S., instituteurs de l’école des garçons, des gens charmants, nous ont accueillis.
A l’école, là-haut, il y avait une classe de filles, l’école privée, qui a été fermée l’année de mon arrivée parce qu’il y avait des histoires avec le curé. Il a été envoyé ailleurs.
L’école a été fermée à la suite de cela. Des histoires comme cela, il y en a dans tous les villages », me dit-elle.
« Ma classe a été remplie d’un seul coup, avec les enfants de l’école privée qui venait de fermer. Je faisais classe et il n’y avait pas assez de matériel. Ils écoutaient bien. Je me souviens, j’ai eu de bons moments. Les enfants apprenaient vite et écrivaient sur leurs ardoises.
Je ne reconnais pas les élèves, que j’ai eus, parfois dans la rue. Beaucoup de leurs parents sont morts. J’aime bien aller aux réunions de villages parce que je peux discuter avec eux. Je vois aussi que beaucoup de mes élèves sont veufs et refont leur vie avec des jeunes femmes.
Je ne me souviens pas bien. Que c’est agaçant. Quand je suis chez moi j’ai mes listes, mes cahiers, je note tout et je peux me souvenir de leurs noms en regardant mes écrits et mes photos.
Je trouve que c’est embêtant de ne plus me souvenir. Les noms. »

Je rassure Paulette en lui disant que c’est bien normal à son âge de ne plus arriver à retrouver le fil de sa mémoire. Il m’arrive à moi aussi d’oublier, de mal retenir.
Paulette continue :
« Ma vie avec mon mari était bien. Mes parents ne voulaient pas de lui. Il n’avait pas de situation, comme on disait, de situation assez bien. Il a appris son métier, pas mal de métiers, sur le terrain. Il a d’abord travaillé chez F.F, aussi chez le père de Christian, il a appris beaucoup de choses, du bricolage, de l’électricité, de la plomberie. Puis il s’est installé à son compte. Il a loué un petit local dans la rue Haute et dépannait tous les gens de Trôo. Ensuite il a décidé de réparer les téléviseurs et d’installer les antennes sur les toits.
On a eu la télévision de bonne heure. C’était un luxe. »

Un souvenir qui la fait rire revient.
« Pour le 14 juillet, mon mari avait installé une télévision dans le break et il faisait le défilé du quatorze juillet, avec la télé dans le coffre, ça faisait de la musique. Et sur la place de la mairie, on dansait. J’aillais souvent "au Gagne Petit", à la mercerie en face de la mairie, je faisais tout chez moi, les vêtements, les rideaux, les chemises et même les chaussettes. J’avais appris à l’école. C’était comme cela, on apprenait à tout faire.
Mon mari continuait à faire danser les gens, ce jour là, en roulant avec sa voiture et le téléviseur dans le coffre. Il s’arrêtait à plusieurs endroits. Il ne savait pas quoi faire pour son pays. »
Le mariage avait eu lieu sans les parents de Paulette. Mais le lendemain après le voyage de noces, sa sœur lui a annoncé par lettre qu’il fallait venir voir les parents. Les jeunes mariés étaient attendus. Le mari de Paulette était très gentil et sa maman regrettait de ne pas l’avoir accepté au début, un homme bon, travailleur et aimant, parti trop tôt.

Nous n’évoquons pas le moment de sa vie où il est mort. Je ne sais pas quand il est décédé. Un jour nous avions décidé d’aller au cimetière de Trôo pour fleurir sa tombe, comme tous les ans. Elle y allait d’habitude avec sa voisine, la dame dont j’ai acheté la maison, et avec ses autres voisins. La dame est morte et ses voisins se sont fâchés plus tard. Son monde et ses repères ont basculé en deux jours. Nous ne sommes donc pas allées au cimetière, elle se sentait fatiguée, à son âge, d’avoir été traitée aussi mal. Elle dépendait d’eux et ils n’ont pas vu tout le mal et la désorganisation de la vie, de sa vie. Personne ne dira rien à ces gens, par ailleurs charmants.
Elle m’évoque aussi que les affaires et son armoire avec les affaires de son mari sont restées à l’identique. Elle ne veut pas y toucher et elle ne veut pas que quelqu’un y touche. Ce sont ses repères.

Le mari de Paulette travaillait partout pendant que Paulette faisait la classe. Les journées se passaient normalement.
Il allait aux réunions du village, Paulette faisait la classe.

« Tous les ans, il fallait préparer les emplois du temps mensuels, très précis. On faisait beaucoup de choses, on avait les programmes et on devait suivre. L’inspecteur contrôlait les emplois du temps et comme je n’aimais pas être contrôlée, j’en faisais beaucoup plus. J’avais des enfants jusqu’à 8 ans. J’ai préféré garder les petits. Ils étaient bien démarrés. J’en ai bavé pour leur apprendre les soustractions. J’ai fait toute ma carrière là. Ma dernière inspection à l’école en bas, je m’en souviens encore. Je partais à l’école à pied et je me rappelle un jour, j’avais mis un carton entre le mur et le poêle, cela ne gênait pas les enfants. L’inspectrice arrive. Je la vois avec un gros chien. Je n’ai pas eu le temps de dire « ouf » que mon chien a sauté du carton pour aller accueillir le chien de l’inspectrice, sous le regard des enfants très amusés. Ils aimaient bien le chien. »

Je lui demande ce qu’elle pense de l’école aujourd’hui. Elle pense ce que tout le monde pense : que tout fiche le camp. Qu’il est bien difficile de faire son travail. Il faut beaucoup aimer enseigner.

Nous finissons sur ces mots. Il est temps d’aller manger, de se reposer. Paulette me dit qu’elle est débordée par ses souvenirs. Ils reviennent tous en flots.
Je prépare des tranches de gigots et des haricots verts avec des pommes de terre sautées, un gâteau au chocolat. Nous prenons soin de nous. Ma fille vient nous rejoindre. Paulette lui raconte une partie de sa vie, mais choisit ses mots et lui pose des questions sur sa vie à elle, l’école. La table de la cuisine est placée de telle sorte qu’en mangeant on peut voir ce qui se passe dans la rue. Quand il y a un rayon de soleil, il chauffe les convives. Paulette aime se mettre à cette place-là. Nous parlons de cet été et dans son regard, une lueur de plaisir s’allume. Elle sera bien, là, cet été aussi, en train de boire un thé et de manger avec nous.
Amusée et attendrie à la fois, je vois que cette dame fait désormais partie de notre famille.

A la fin du repas, arrosé par un Gewurztraminer, le vin préféré de Paulette, nous allons nous reposer dans le fauteuil du salon de l’atelier- maison. Les chiens nous suivent, agités, manifestant de la joie pour cette mamie qui les caresse et les cajole le temps d’un dimanche.
Nous ronflons joyeusement toutes en cœur, elle sur le fauteuil désormais attitré, les chiens, chacun dans leurs paniers, et moi dans le berceau en fer forgé jaune, transformé en banquette.
Le réveil se fait en douceur. Cinq heures sonne à l’église, qui rythme notre vie. C’est l’heure du thé. Il fait encore jour malgré le temps maussade et le manque de lumière. Un dernier souvenir revient à Paulette :

« J’étais au second étage dans l’école, c’était trop petit, le matelas de ma fille était sous la table. C’est le sous-préfet, Monsieur Beaupetit, je crois ou le préfet, enfin bref, quelqu’un d’important, qui a fait aménager dans le bâtiment du corps de l’école, un appartement pour nous. Nous avions acheté un poêle à charbon. Le matin, Madame Fagu, une voisine, allumait le poêle de l’école puis j’allais chercher une pelle de charbon rouge pour allumer le mien. Un jour on est rentré puis on a trouvé que la chatte faisait le gros dos et le petit chien n’était pas à sa place. Nous nous sommes couchés normalement quand même, et finalement, nous étions en train de nous asphyxier … j’ai été malade comme le diable, mon mari est parti chercher un voisin et les pompiers sont venus. Nous ne sommes pas passés loin de la mort. Cela venait d’une cheminée plus basse que le milieu du bâtiment et chaque fois qu’il y avait du vent les fumées se rabattaient dans la maison. Mon mari a remplacé tout par des radiateurs électriques. Quelle histoire ! Mon mari a refait la cheminée aussi. »
Lorsque nous passons devant l’école, Paulette regarde toujours ce bâtiment et me répète « quelle vie heureuse elle a eu là ! »

Nous finissons par évoquer la perte de son mari.
Avec son mari, le samedi, elle allait faire les courses à Vendôme, à Tours. Le reste de la semaine, il y avait beaucoup à faire. Ses journées d’aujourd’hui sont rythmées par les mêmes impératifs qu’à cette époque. S’occuper de linge, des repas, de la maison, de soi. Etre toujours bien coiffée, bien habillée. Elle a bien des petits soucis de santé qui la dérangent. Nous en parlons avec beaucoup de pudeur. Il n’y a qu’avec moi qu’elle peut en parler.
Selon mon emploi du temps, je m’organise pour ne pas trop modifier le rythme et les rendez-vous convenus. Le mercredi c’est le marché, le médecin, le dentiste, l’infirmière pour le vaccin antigrippe, le samedi c’est le supermarché, la balade dans les magasins de Montoire. Vendôme, c’est trop loin. Elle a peur de se sentir fatiguée.
Et le dimanche, c’est le repas à la maison.
Dans la semaine, une activité par journée est suffisante.
Je me demande toujours comment nous avons fait pour nous rencontrer et nous attacher l’une à l’autre.
Je l’écoute me dire que tout change dans cette campagne, qu’elle ne connaît plus grand monde. Il y avait tellement de commerces à Trôo, on y trouvait de tout, pain, épicerie, boucherie, débits de boissons, mercerie, quincaillerie. Elle ne veut pas que quelqu’un vienne lui faire son ménage, ni qu’on lui demande de partir de sa maison. Beaucoup de personnes de son âge sont parties à la maison de retraite de Montoire. Je mesure toute l’importance de notre lien pour elle. Je l’attache à la vie moderne. Elle se sent moins seule. Nous aussi : nous avons trouvé une mamie.
De temps en temps, lorsque nous nous promenons ou rentrons des courses, je change d’itinéraire dans la campagne. Elle me parle des gens qui habitaient là. C’est un peu la mémoire de cet endroit. Lorsque Paulette partira, nous aurons construit un petit bout de cette mémoire à travers ce récit.

Je raccompagne Paulette chez elle. Elle me prépare les clefs, attachées à son porte-monnaie. Quatre à quatre, je monte les escaliers pour aller allumer sa salle à manger. Je me suis toujours dit que j’aurais aimé trouver une pièce allumée en rentrant chez moi, de façon à avoir l’impression qu’un foyer chaleureux m’accueille. Je redescends et trouve Paulette dans le garage. Nous nous disons au revoir.

« Enfin, bref, à la prochaine », me lance-t-elle, les yeux rieurs.
Elle monte et j’attends toujours de voir la petite silhouette se pencher au-dessus de la fenêtre pour fermer les volets. Un dernier au revoir de la main et je prends le chemin du retour.