Une enfance franco- allemande

Ulrike, ma poupée, prenait l’avion. C’est du moins ce que prétendait ma mère, car je retrouvais toujours ses sourires de porcelaine dès notre arrivée à Duisbourg : en fait, une même Ulrike existait des deux côtés de la ligne bleue des Vosges…Quant à nous, entassés dans la quatre-cent-quatre familiale, couchés à l’arrière sur des valises dans lesquelles mon père faisait passer en douce les dernières nouveauté de la « hi-fi » allemande au nez et à la barbe de la douane pourtant tatillonne, nous regardions défiler la campagne française dans un délicieux voyage vers l’un de ces pays où l’on n’arrive jamais, qui se répétait d’été en été.

Après avoir quitté la douceur lauragaise, nous faisons une première étape chez des cousins germains, dans un petit pays du Berry, à Sancoins. Bien avant ma découverte de la Fête étrange et des Sablonnières, je percevais les mystères de ces forêts profondes, et ce n’est pas Pierre qui me contredisait ; mon taciturne cousin, que nous emmenions afin qu’il progresse dans sa connaissance de la langue de Goethe, jouait les Meaulnes désabusés et dormait jusqu’à notre passage en terre flamande.
Ce sont les maisons qui nous mettaient la puce à l’oreille. De la brique flamboyante d’Albi la Rouge, nous passions au rouge sombre des façades souvent noircies par les scories ; les murs d’enceintes grandiloquents de la fierté française faisaient place à de petits croisillons de bois, tandis que les jardins s’ornaient de toutes les couleurs que le soleil semblait refuser à ces terres qui, à nos yeux de « sudistes », semblaient presque boréales.

Les autoroutes aussi nous faisaient rire, lorsqu’elles semblaient s’éclairer comme par la magie d’un allumeur de réverbères. Oui, à n’en pas douter, nous approchions de ces Nords où le rapport à la lumière se joue sur de nouveaux tableaux. Le ciel de nos étés continentaux n’arrivait jamais à la cheville des illuminations méridionales, mais qu’importe, nous en aimions les caprices, les nuages soudains qui nous permettaient de jouer dans le grand sous-sol de nos grands-parents ou de nous réfugier dans la caravane installée dans le jardin.

J’aimais passionnément mon grand-père allemand. Il a été l’homme de ma vie, de par sa droiture et sa bonté. Enfant, je ne savais décrypter la lointaine tristesse de son regard ; ce n’est que plus tard, lorsqu’il m’aura fait lire Le journal d’Anne Franck et Exodus, que je comprendrai la grandeur de cet esprit aiguisé par les brûlures de l’histoire. Du petit Klaus, le jeune frère de maman, mort aux dernières heures de la guerre, aux charniers d’Ukraine où la Wehrmacht l’avait envoyé, mon grand-père, que je surnommais « Papu », avait porté bien des deuils avant de se lancer à corps perdu dans la reconstruction des impossibles. C’est bien à lui que je dois ma judéophilie galopante et mes propres devoirs de mémoire, c’est bien lui qui m’a fait comprendre que ma deuxième patrie, celle des contes de Grimm et de la Lorelei, était aussi celle de l’indicible et de la barbarie.

Pourtant, mes deux grands-pères s’entendaient comme larrons en foire, tout comme mes grands-mères, qui communiquaient en jargonnant grâce aux efforts linguistiques de Papu et Mutti, que Marie-Louise, ma mamie, nommait « Madame Neuoffeu » avec un épouvantable accent du midi. Il fallait les voir s’étrangler de rire autour des gigots géants et des parties de belote, il fallait voir mes grands-pères, la canne à la main, partir ensemble aux champignons. Mutti, téméraire et têtue, faillit bien rendre l’âme plusieurs fois, tant elle prétendait qu’en « Allemagne, zi zi, che fou hazure, on manche ce espèce là ! ». Cela se passait dans le hameau de la Provinquière, dans le parc régional du Sidobre, car lorsque leur courageuse fille avait épousé un français, mes grands-parents avaient décidé de s’installer une partie de l’année dans le midi, acquérant ainsi une maison à restaurer dans le hameau habité par Papi et Mamie.
J’adorais ma double vie. Il fallait certes développer une sacrée gymnastique intellectuelle, non pas tant au niveau langagier, puisque nous étions bilingues - enfin, nous les aînées, ma sœur et moi - que dans la gestuelle quotidienne. Car si l’Allemand n’était plus, loin s’en faut, l’ennemi héréditaire, ma grand-mère française demeurait persuadée de leur barbarie alimentaire, tandis que Mutti, effarée de la rusticité méridionale, tentait de m’en préserver.

Mamie, par exemple, ne comprenait pas que je puisse être nourrie de « pain noir ». Le fameux pain Pumpernickel rappelait à ma grand-mère des siècles de disette, de même n’approuvait-elle pas le repas du soir que l’on me servait dans l’autre maison, composé presque uniquement de tartines - il est vrai que le terme allemand est Abendbrot, le « pain du soir » -. Quant à Mutti, elle était scandalisée par les escargots servis par sa rivale et par le manque d’hygiène apparent de la petite « souillarde » (petite pièce où l’on prépare la cuisine) où mijotaient pourtant de pantagruéliques festins franchouillards, et m’obligeait à me relaver les mains avant d’entamer une délicieuse part de roborative « Forêt Noire ». Mon cousin Pierre était aussi de la partie : après le goûter, il apprenait à mes cousins allemands l’usage de sa fronde et nous racontait ensuite à la veillée de vieux contes du Berry en piochant dans la boîte au caramel de Werther. Le clou de l’incompréhension gastronomique avait d’ailleurs été enfoncé très tôt, le jour même des noces, lorsque ma grand-mère allemande avait demandé d’une voix de stentor pourquoi on ne servait pas de « Kartoffel » avant d’exiger, très sérieusement, un sac en papier pour emballer les restes. Même si le niveau de vie de mes grands-parents allemands était sensiblement plus élevé que celui d’Albert et Marie-Louise, modestes paysans, c’est bien outre-Rhin que la population gardait des stigmates des privations de la guerre. Et mon grand-père français aimait à affirmer triomphalement que sa famille avait continué à saucissonner durant l’occupation, tandis que ma mère, elle, nous abreuvait de récits terrifiants sur son enfance : je la voyais très bien, la petite fille aux nattes blondes, ses grands yeux bleus épouvantés en entendant le bruit des avions alliés passant en rase motte tandis qu’elle tremblait dans les fossés, affamée, nourrie de pelures de pommes de terre.
Un beau patchwork donc, que je démêle encore aujourd’hui, lorsque je me sens si terriblement française dès que je mets un pied en terre allemande.

Mais inversement, en France, je me sens bouillir devant les grèves à répétition et la joyeuse désorganisation syndicale, et je suis heureuse de voir que mes enfants ont hérité à la fois de mon sens organique de l’ordre et de mon devoir d’insolence.
Car en fait, je me perçois, de l’intérieur, comme un lecteur de DVD programmable. On peut choisir la langue, c’est bien. Parfois, j’en joue ; parfois, j’en souffre.
Pierre aussi, qui a quitté les ruelles de Bourges pour arpenter la quadrature du cercle des instances européennes. A Bruxelles, mon taciturne Augustin Meaulnes devient tour à tour l’ami Fritz et Gavroche et passe son temps à ménager la chèvre et le chou. Notre enfance est une ancre solide, il a vécu les particularismes de notre « Europe des régions » en direct, et cela l’aide à mettre le cap sur l’utopie de l’Union.
L’autre jour, il m’a rappelé que mon bilinguisme n’était pas qu’affectif et linguistique. Mes grands-mères se disputaient aussi mon âme : Mutti me lisait sa Bible des familles, me racontant les frondes des protestants, mamie me faisait réciter le Notre-Père à genoux et me lisait le Missel des dimanches. De fait, nous frôlions la Saint-Barthélemy chaque soir, puisque même la gestuelle de la prière différait, mains jointes pour les catholiques, croisées pour les protestants. Jusqu’à mes lettres de motivation dans lesquelles je revendique ce métissage blanc, je me sens en questionnement de « négritude intra-européenne » à la Léopold Sédhar Senghor. Qu’ils sont longs, les chemins de halage entre Sète et Lübeck, qu’il est vaste, le paysage de mon imaginaire, nourri à la fois de l’école de la République et des contes de Grimm, et comme elle est belle, cette Lorelei qui peigne ses cheveux sur son rocher au milieu du Rhin, aussi belle et fière que Marianne.

Et les lumières, toutes ces lumières… « Mehr Licht ! », « Davantage de lumière ! », aurait dit Goethe en s’éteignant. Lumignons de la Saint-Martin et petites bougies sur les tombes allemandes au Jour des Morts, éclaboussures du soleil varois sur nos sables émouvants, illuminations des marchés de noël et bougies de l’Avent, nuits de la Saint-Jean où la France boréale vit comme en été arctique. J’ai besoin de toutes ces lumières fondatrices.
Ce sont ces éclaircies que je veux retenir de mon métissage. Car je veux oublier que l’on m’a, des années durant, surnommée « Hitler ». Je veux oublier les impitoyables moqueries de mes camarades de classe français devant l’accoutrement presque provocateur, il est vrai, dont m’affublait ma mère lorsqu’elle me faisait porter des robes traditionnelles allemandes, oublier ma propre honte et culpabilité de faire partie de ce « peuple des bourreaux », mon refus de parler en allemand avec maman, depuis des dizaines d’années, alors que j’enseigne la langue de Goethe. Je veux oublier les outrages médiatiques et l’incessante rediffusion de ces films où l’Allemagne est associée au nazisme, où la langue est bafouée, humiliée, écorchée jusqu’à l’extrême. Je veux oublier la difficulté des enseignants d’allemand devant la désaffection de leur public, et cette absurdité qui fait passer l’allemand pour une langue presque « morte », alors qu’elle demeure la deuxième langue du marché de l’emploi après l’anglais. Je veux oublier les railleries encore trop souvent entendues dans ma patrie à propos de ma patrie « maternelle », et ne retenir que le meilleur du pays des penseurs et des philosophes. Ils m’accompagnent sur mes chemins de traverse, tout comme mes compositeurs et mes peintres.

Et les paysages, si méconnus des Français, me parlent eux aussi. Il faut avoir traversé ces petits villages aux maisons capitonnées de beauté fleurie pour percevoir la délicatesse de cette âme si souvent accusée de barbarie, il faut avoir navigué sur le Rhin, arpenté les Alpes bavaroises…Et que dire des villes, bijoux baroques ou métropoles du futur, cosmopolites et ouvertes, et de ces cathédrales reconstruites pierre par pierre par les Trümmerfrauen, les « femmes aux ruines », symboles de la liberté et du courage retrouvés ? Il fait écho à « mon » autre ange personnel, mon « Ange au sourire » de la cathédrale de Reims, ma ville natale…

D’une rive à l’autre. Le Rhin est mon Rubicon, ma ligne de partage, et lorsque, fille de Garonne et de l’Autan, je bois un petit café sous les frondaisons des tilleuls de la place Saint-Sernin dans ma ville rose, je n’ai qu’à fermer les yeux pour marcher le long de Unter den Linden (Sous les tilleuls), la célèbre avenue berlinoise.

Aujourd’hui, mes chiasmes deviennent intergénérationnels, puisque mon aînée, bilingue elle aussi, étudie outre-Rhin, tandis que mon garçon s’envole souvent pour retrouver son papa en forêt noire. Il s’est réveillé ce matin après avoir fait son premier rêve en allemand, et cela m’a remis en mémoire le jour où, émerveillée, j’avais découvert que je savais lire en allemand !

Blottie au fond de la cabane à outils du grand jardin de Duisbourg, bercée par le clapotis du « Brunnen », je découvris que les mots du conte dont je feuilletais les illustrations prenaient sens en allemand, et que les mots doux de ma maman, les récits racontés par Papu avaient dépassé le stade de l’oralité : soudain, je pouvais lire cette langue. Je ne serais plus seulement capable de communiquer avec mes proches ou de regarder la télévision allemande, mais aussi de partager tout un quotidien visuel, puisque les enseignes des magasins prendraient sens, tout comme les innombrables ouvrages que je pressentais mon héritage, tous ces livres que mon cher Papu collectionnait dans sa belle bibliothèque en bois de hêtre sculpté.

Ce jour-là, je devins une enfant de l’Europe. J’ai couru vers mon cousin français, et lui ai lu fièrement une page du conte de Dornröschen : la Belle au bois dormant s’était réveillée, des siècles d’obscurantisme et de manque de communication, de haines fratricides et de souffrances enfin anéantis par le bonheur simple de la culture partagée et d’une langue déliée.