Je suis l’ombre fatiguée (...)

Je n’intéresse personne. Je traîne ma silhouette molle dans tous les recoins et on ne me voit ni mieux ni moins bien que sous cette lumière de grande surface. Je suis l’ombre fatiguée qui nettoie vos merdes en silence. Et dans ma tête je hurle que je vous hais. Je m’étonne souvent que personne ne m’entende crier. Ma colère résonne et tambourine contre mes tempes tandis que d’un geste las je balaie.

Pousse la porte, une claque grasse, ça sent la friture et le sel et je suinte l’huile. L’enthousiasme, où est-il ? Noyé dans le bassin de la friteuse. Je fatigue ou je fulmine, c’est selon. Quand je ramasse les sauces écrasées aux pieds des clients, qui piétinent au passage serviettes et pailles qu’ils ont fait tomber, je me relève toujours avec une angoisse sourde. À chaque instant, je m’attends à ce que l’odieux personnage craque son costume d’humain pour révéler la bête. J’imagine des sabots fendus dépasser des joggings, et les groins qui reniflent les hamburgers, et la peau du cou, rose ou brune, épaisse, qui fait des plis quand l’animal mastique. J’attrape ma petite balayette et m’y cramponne, en voulant chasser les images épouvantables qui surgissent devant mes yeux. Mais la série B continue, et plus j’essaie d’effacer ces visions horrifiques, plus je sens que tous vont soudainement se mettre à grogner et faire un tumulte épouvantable, craquant costumes et décolletés pour se vautrer à quatre pattes en ruminant. Et ils enfournent leurs frites, leurs yeux vides ou avides et j’attends la métamorphose. Mal élevé, malotru, malfaisant, malsain. Malbouffe.

J’ai eu une nouvelle formation. Je ne suis plus l’ombre voûtée sur le balai, j’ai le droit de vous attendre derrière la caisse. D’ordinaire, ils mettent les filles avenantes devant. Ils manquaient de soldats au front : c’est tombé sur moi. A l’arrière les autres gaillards fabriquent les munitions. Mais ils manquaient de chair à client, c’est tombé sur moi. Mes semblables sont des garces épouvantables, qui rejettent sur tout ce qui les entoure le dédain qui les assaille toutes les 30 secondes. 30 secondes, pour prendre une commande, encaisser, servir. Maximum, sinon l’écran clignote. Quand le produit n’est pas prêt, on sert le client d’après, et celui encore d’après, mais les frites du premier refroidissent pendant qu’il fait le pied de grue. Ils ne sont jamais contents. Le manager non plus. Le coupable est tout désigné.

L’écran clignote. Trop tard. Plus vite quand même. Précipitation, les pièces de 50 centimes tombent dans le compartiment des 20. Je me suis trompée en rendant la monnaie. Ça gueule et je ne dis rien parce que j’ai merdé. Plus vite. Change-lui ses frites, souris, enchaîne.

Je piétine au comptoir par tranches de 4 heures, parfois plus, sans interruption. J’encaisse les réclamations sans broncher. Ils demandent toujours plus, ils cherchent la sauce gratuite, huit sachets de sel, un verre d’eau, un supplément caramel. Dans le ballet agité des courses aux commandes, on prend des coups de coudes, des coups de hanches. Une collègue décomplexée me vole le dernier sandwich sous le nez pour que son client ne s’attarde pas au comptoir. Et le mien attendra la prochaine fournée, et le con devient toujours plus con parce qu’il a faim et il paye pour qu’on le serve et on me paye pour le servir.

Au mépris, je réponds par un sourire aussi grand qu’un « Je vous emmerde. » A la longue, je vous emmerde, toi, le client d’avant, le client d’après, toute la file. Il ordonne sans un regard, il tape furieusement sur les touches de son portable. Le client n’est pas là pour être aimable avec des gens qui ont raté le bac. C’est vrai que la casquette n’inspire pas le respect. Pourtant ça paie mes études de servir des frites.
Ça fait 6 mois que je pointe à l’heure pile, après l’heure c’est plus l’heure. J’ai des cernes comme deux prunes écrasées sous les yeux. Un sourire avec le sandwich ? Ce n’est plus dans mes cordes. J’ai dit non à celui qui voulait 10 ketchups, et le manager derrière qui pose son café et sourit « Oui monsieur, on va vous les donner, bon appétit et bonne journée. » Et après ça gueule en coulisses. Ne rêve même pas de dire que l’autre manager t’a formellement interdit de faire ce qu’il vient de faire.
Les collègues ont compris le truc, on putasse avec le client seulement quand le patron ne regarde pas.

Je carbure au café et à la colère. Dans la rue, les poubelles dégueulent des emballages souillés de gras. Les pachydermes font la queue pour engloutir des frites à toute vitesse et jeter leurs cartons dans la rue et cette odeur de gras qui ne me quitte plus. Le soir dans mon lit, j’ai mal à la mâchoire. J’ai mal parce que j’ai des insultes plein la bouche mais je n’ai rien le droit de dire et la fureur me compresse les dents. Je ne dors plus. On m’a insultée hier au comptoir et si le patron n’intervenait pas, je prenais une patate. Je prenais une patate et je pue la frite. Il m’insultait sans raison, je n’y suis pour rien si son sandwich n’était plus disponible.

La nouvelle s’est faite agresser en vidant une poubelle, du coca fuyait de la poubelle et un client en a reçu un peu sur le manteau. Elle pleurait et hoquetait et l’autre voulait qu’on lui paie le pressing mais avant il voulait surtout lui refaire le portrait et elle a eu peur. Le manager n’a rien dit parce qu’il n’est quand même pas si con, et les clients se sont fait jeter dehors. « Vous avez la monnaie sur 100 euros ? » me demandait l’autre au comptoir au même moment et ouais bien sûr et pour finir en 30 secondes le temps de rendre la monnaie c’est foutu, plus vite plus vite. J’avais les mains tremblantes de colère et pourtant il n’était pas impoli ou quoi, il voulait juste la monnaie sur un billet de 100 euros, mais je n’y peux rien maintenant tout me met en colère. Un jour je vais sauter par-dessus le comptoir et massacrer quelqu’un.

« Je voudrais un cheeseburger sans fromage. » « Prenez donc un hamburger c’est pareil et ça vous coûtera moins cher. » « Non, je veux un cheeseburger sans fromage. » « D’accord. Avec ceci ? » « Un sundae sans cacahuètes. » « Et les frites, vous les voulez sans patates ? » Elle n’a pas rigolé. Moi j’ai trouvé ça drôle.

« Je veux ça » dit le gros doigt qui pointe vers le tableau lumineux où les sandwichs sont trop beaux pour être vrais. « Un menu maxi, deux cheeseburgers, un sundae double caramel et un coca light. » Ça ne changera rien, vous êtes déjà gros.

« Tu me mettras des frites chaudes, la dernière fois elles étaient froides et c’était dégueulasse. » Je déteste qu’on me tutoie.

« Bonjour, un menu normal avec du jus d’orange. » Qu’est-ce qu’un menu normal ? On me paye pour le savoir, donc je me tais, j’essaie de comprendre vite, elle n’a pas l’air commode. 18 secondes, je pose le jus d’orange sur le plateau avec un sourire impeccable. Je suis de bonne humeur aujourd’hui, et efficace avec ça. Elle attrape le plateau un peu brusquement. Le jus d’orange tangue, hésite, tangue, hésite, tangue, s’affale. Il était mal fermé et déverse son contenu sur le chemisier écru de la rombière. Hurlements indignés, menaces. Désolée, j’attrape des serviettes et je fais le tour du comptoir. « Vous allez me payer le pressing, c’est un chemisier Chanel. J’espère que vous êtes assurée. » Elle vocifère en montant dans les aigus, cligne des yeux et reprend ses esprits : « Ca ne se passera pas comme ça, pour qui vous vous prenez ? Procès, scandale, vous ne savez pas à qui vous avez affaire. »
Le manager alerté par le boucan se ramène. « C’est quoi ce bordel, bonjour madame. » Hurlements. Je sors.

Dehors il fait beau. Les poubelles dégueulent des emballages suintants de graisse et les clients continuent d’empiler la merde et cette odeur de frite ne me quitte pas. J’ai donné ma casquette à un gamin qui sortait avec sa mère de la caisse à emporter et le petit goret m’a souri. C’est adorable les cochons quand c’est content.