Il y en a un qui fuit

Un couple se déchire après la naissance de leur premier enfant.


Un jour, au détour d’une soirée d’été, on rencontre l’autre.
Cette rencontre anodine en appelle une autre.

Bientôt ce sont les week-ends que l’on passe ensemble. Et les soirées au téléphone parce qu’il y a une distance géographique pour des raisons professionnelles. Et puis la vie avance. Certaines choses sont maîtrisées, décidées. D’autres relèvent du simple hasard de situations.

On vient pour quelques semaines et on reste quelques mois. On n’a pas envie d’être séparés. Quelques jours d’éloignement pour des fêtes de fin d’année ou un court voyage prévu de longue date avec les vieux potes paraissent insupportables. Au retour on décide. Au premier retour que, oui, c’est officiel on vit ensemble. Au second retour qu’un jour on aura un enfant.

Le temps défile, on fait des projets. Le printemps est là. Puis l’été. C’est une époque légère, faite de découverte de l’autre. Envie de tout partager. Conscience de toutes ces différences qui nous rapprochent et qui promettent un bel avenir. Deux bulles et deux mondes différents, deux cultures qui se complètent et s’imbriquent. Promesses d’échanges, de partages, d’enrichissements intellectuels.

Un appartement est acheté. Des travaux sont à faire. Moments de complicité dans l’effort, de chamaillerie dans la fatigue. On crée notre nid. On va se faire une belle vie. En récompense une semaine de vacances ensemble. On découvre à deux et avec émotion le pays de l’autre. Le bonheur est là. Palpable. Incontournable. Eternel ? On rentre ébahis et surpris par cet appartement qui est enfin totalement le nôtre. A notre goût, mélange de nos affaires, de nos personnalités. Si grand, si agréable à vivre avec sa lumière de début d’automne. Un an déjà et même plus que l’amour est là. Et alors que le froid pointe son nez, la nouvelle : nous ne sommes plus 2 et pas encore 3.

Elle est éprouvante, cette nouvelle séparation pour les fêtes de fin d’année. Les retrouvailles marquent l’entrée dans une nouvelle ère. Celle du bonheur à l’état brut. Quelques mois vécus l’un pour l’autre. Quelques mois où l’autre représente la promesse d’une nouvelle page. Quelques mois entre parenthèses, dédiés à toi, à moi et à ce petit être qui grandit. C’est à nouveau l’été est enfin il est là ce petit bonheur. Quelques centimètres et kilos. Et une personnalité à lui. Ni toi, ni moi. Mélange des deux et, en même temps, être unique.
Un été à part. Nous découvrons notre famille. Celle que nous avons créée. Avec émotion, bonheur et étonnement. Nous sommes amoureux et nous sommes parents. Pouvions-nous imaginer être heureux et fiers à ce point ?

Le temps se presse et se bouscule. L’été s’est envolé et nous sommes déjà installés dans cette nouvelle vie, déconcertés par cette nouvelle vie. Tout va vite, trop vite. Tout est compliqué, trop compliqué. Responsabilités, doutes, inquiétudes, fatigue se succèdent sans fin. Et dans le même temps c’est, jour après jour, un torrent d’émotions que de voir ce petit bonheur s’éveiller à la vie. Une source intarissable de joies. Un rayonnement dont nous sommes les premiers bénéficiaires mais pas les seuls. Ces premiers mois à trois tiennent leurs promesses : c’est dur mais nous sommes toujours aussi heureux et aussi fiers. Nos moments sont rares mais précieux. A ce moment là, encore, nous n’échangerions nos vies pour rien au monde.

Alors que tout nous est donné pour être heureux et tenir nos promesses à cet enfant, les nuages arrivent. Nous ne nous en rendons même pas compte. La peur de polluer l’autre, l’incapacité à regarder les choses en face. La trouille de ce qui se passe.

Comment, dans ce tourbillon du quotidien exister pour soi-même ? Comment être amant, parent, professionnel ?

Chacun s’isole, convaincu de tout faire pour l’autre, de tout faire pour améliorer la situation, pour combler ce trou qui se creuse. Maladresses, mensonges, incompréhensions, erreurs. Et c’est l’enfer. Pourquoi l’enfer ? Parce que chacun a voulu exister par ses projets professionnels, pour se rassurer, se dire que l’on reste maître de sa vie. Parce que la vie d’un enfant bouleverse celles de ses parents. Parce que nous n’étions pas prêts à vivre ces bouleversements. Parce qu’au lieu de parler et de se dire « je t’aime » nous avons été lâches et nous avons fuit notre belle histoire. Parce que chacun s’est oublié dans cette tourmente.

Et un beau jour on se réveille dans un champ de ruines. On se dit que l’on est dans le pire. Que ça ne peut pas être pire. Et pourtant… Il y a ce vide entre nous. Autour de nous, ce malheur que chacun porte dans son coin. Ce silence qui fait plus mal chaque jour. Et ces disputes qui deviennent un mode de communication car il y a trop de non-dits.
N’est-on vraiment plus heureux ensemble ? On ne peut pas répondre oui ou non. On n’est juste, plus comme avant. L’équilibre ne revient pas. Mais l’amour est toujours là. On a toujours envie de partager. Mais quoi ? Quand ? On a toujours envie de voir grandir notre petit bout. Mais on ne sait plus se dire les choses.
Alors au milieu de ce monde qui s’émiette…. Plutôt que de reconstruire sur les fondations solides, il y en a un qui fuit. Lâchement. Il trompe, il ment, il trahit. Il trompe l’autre, il ment à l’autre, il trahit l’autre. Il trompe son enfant, il ment à son enfant, il trahit son enfant. Mais surtout il se trompe lui-même, il se ment et se trahit lui-même.

On a crû être au fond du gouffre. Ce n’était que le début d’une chute vertigineuse. Ce fameux « précipice élevé ». Sentiment de vide. De désespoir. Aimer et ne plus être aimé ? Les choses ne sont pas si didactiques. Concession, compromis, dialogue, compréhension, empathie, bienveillance. Voilà quels devraient être nos fils conducteurs. Nous le souhaitons alors tous les deux. Mais nous sommes incapables de l’exprimer. Provocation, ironie, noirceur prennent le relais. Nous oublions, au fil des jours, que nous avons un ciment indestructible qui nous lie. Nous oublions le chemin parcouru et les moments de bonheur. Nous sommes égoïstes, égocentriques et malheureux.

La tierce personne en fait son lit. Elle est insidieuse. Elle a le beau rôle et peu de valeurs morales. Disponible, à l’écoute. Elle s’ennuie dans sa vie, a besoin de la pimenter.

Et plus nous sommes malheureux et plus nos actes et nos paroles sont l’exact inverses de nos envies les plus chères.

Envie de dire « Je t’aime » ? Préférons les insultes.
Envie de dire « Je crois en toi » ? Préférons les insultes.
Envie de dire « Je crois en nous » ? Préférons les insultes.

L’autodestruction comme une fatalité. Et l’égo, la volonté de s’imposer à l’autre, de gagner le combat. A tout prix. L’escalade sans fin d’une agressivité et d’une violence physique et morale qui n’existe pourtant ni chez l’un, ni chez l’autre.
Deux pantins qui se laissent manipuler par la vie parce qu’ils ne savent pas dire qu’ils ont honte. Qu’ils culpabilisent. Qu’ils regrettent. Parce qu’ils ne savent pas reconnaître des erreurs. Parce que tout est, forcément, la faute de l’autre. Banalement la faute de l’autre. Parce que l’un commence à dire « c’était écrit ». Parce qu’ils préfèrent oublier ce qu’ils ont été. Parce que c’est plus facile de se dire « l’autre n’est pas fait pour moi » que de se battre, ensemble, pour un triple bonheur. Parce qu’ils ont peur. Peur de se tromper et de regretter plus tard. Peur d’être abandonné et de ne plus connaître le bonheur. Peur de faire le mauvais choix. Alors ils se laissent dicter ce choix par leurs peurs, pitoyablement.
Parce qu’ils ne savent pas dire qu’ils rêvaient d’une autre vie et que cette vie était possible. Une vie où chacun existe par lui-même. Une vie où chacun est fier de l’autre. Une vie où chacun aime l’autre. Une vie où chacun avance sur son chemin et où les trois chemins ne cessent de s’enlacer en une tresse solide et résistante, à laquelle chacun pourra s’accrocher quand nécessaire. Un trio de chemins qui conduit au bonheur.
Voilà comment on perd l’essentiel. En oubliant l’autre. En oubliant ses choix. En fuyant. Voilà les valeurs qui seront transmises à l’enfant. Alors que la paix est à portée de main…