Oublier pour réussir

Je vous parle d’un temps très éloigné, le début des années 1950 où l’on entrait au collège après un concours que peu d’enfants des classes populaires tentaient. Je ne l’aurais pas passé sans l’intervention de mon instituteur, un adepte des méthodes Freinet, qui avait l’ambition de mener aux études secondaires un maximum de gamins d’ouvriers. Quand mon « maître d’école » me le proposa, j’eus le sentiment que c’était une chose qui devait advenir et que j’attendais sans le savoir.

Après la mort de mon père, ma mère m’a appris qu’elle avait bataillé ferme pour qu’il acceptât de prolonger mes études au-delà de l’école primaire. Le certificat d’études était bien suffisant, disait-il, pour faire un CAP au Centre d’apprentissage des De Wendel, maîtres de forge. Ma mère avait déjà donné deux enfants aux écoles patronales. Elle exigea que le troisième suivît un chemin plus prometteur, quelque sacrifice supplémentaire que cela leur coûtât ! Elle tint ferme et il finit par céder ; j’entrai donc en sixième au Collège de Rombas, un gros bourg de Moselle à une demi-heure de vélo de mon village.

Je perdis de vue presque tous mes camarades et dus apprendre à cohabiter avec des garçons et des filles qui n’étaient pas de même origine que moi. La plupart étaient des enfants d’employés, de commerçants ou encore d’agents de maîtrise. Plus rares étaient les rejetons d’ingénieurs de la sidérurgie : ceux-là préféraient confier leur progéniture mâle aux Bons Pères Jésuites du réputé Collège Saint Clément de Metz et leurs jeunes filles aux bonnes sœurs des pensionnats religieux messins.
Dans mon collège plus démocratique, je ne m’en retrouvai pas moins coupé de mon milieu originel et très étonné par ce qui se produisait autour de moi. Au lieu des instituteurs que j’avais connus, j’avais comme professeurs des dames et des messieurs qui me semblaient venir de très loin, d’une autre contrée, qui parlaient avec des intonations élégantes. Je n’avais pas à rougir de mes résultats, tout à fait honorables, après un début incertain – le temps de régler mes habitudes sur les exigences du secondaire. Ce qui me gênait, c’était l’aspect de mes vêtements hérités de mon grand frère ou d’une dame charitable du quartier des employés. Mes camarades de classe étaient bien mieux vêtus que moi. Les filles de la classe l’avaient sans doute remarqué– encore une nouveauté, cette mixité.

Ceux qui ne l’ont pas vécue ne peuvent pas imaginer la difficulté de passer d’une culture populaire à la culture scolaire qui n’est que la culture universitaire en miniature. A mon époque, le passage s’opérait en classe de sixième. Puisqu’il avait satisfait aux épreuves de l’examen d’entrée au collège ou au lycée, chaque élève était en mesure de s’approprier le savoir académique : c’était admis. On le soumettait donc sans plus tarder à la discipline, aux programmes, aux rites qui, plus tard, feraient de lui un bachelier et peut-être un universitaire. Dès lors commençait pour l’enfant « du peuple » un parcours qui devait l’amener à s’intégrer dans un monde très différent de celui de ses parents. Pour accomplir cette métamorphose attendue, je me sentais assez seul. J’étais comme un corps étranger ballottant à la recherche d’un équilibre, égaré parmi des condisciples en qui je ne me reconnaissais pas. Je pouvais difficilement nouer des liens de camaraderie comme ceux que j’avais eus dans mon ancienne école communale.
Mes débuts en sixième ne furent pas enthousiasmants. Brillant élément auparavant, après des années de bonheur scolaire où je réussissais facilement tout ce que mes maîtres me demandaient, je me voyais rejeté au rang d’élève ordinaire, tâcheron laborieux et sans gloire.

Avec le recul de plus de cinquante ans et l’expérience de centaines de destins d’élèves que j’ai croisés dans mon métier, je crois que cette épreuve a failli me détourner à jamais du monde de la culture. Un enseignement réussi doit pourtant y conduire. Il me semble que c’est ce qui se passe aujourd’hui chez beaucoup des enfants « d’origine modeste » confrontés aux mêmes difficultés. C’est peut-être aussi une des raisons qui expliquent leur échec, particulièrement dans l’acquisition de la langue « savante », l’immobilisme de l’enseignement du Français étant le plus grand scandale de la massification du secondaire. J’ai déjà dit que l’entrée en sixième représentait à cette époque – et représente probablement encore à notre époque – un saut « qualitatif » qui demande un effort et une souplesse de caractère que ne peuvent mesurer ceux qui ont baigné dans un univers familial « cultivé » depuis leur naissance. Tout était nouveau pour moi : la taille et la solennité des bâtiments, le nombre d’élèves, la distance des professeurs qui semblaient appartenir à un monde étranger au mien : j’étais même étonné de les rencontrer, parfois, marchant dans les rues de la petite ville où se trouvait le collège. Je craignais ces rencontres. En classe, mon statut d’élève me mettait à l’abri du jugement « personnel » que je redoutais et qui me paraissait inévitable. Qu’ils me voient dans la rue, c’était comme si j’étais livré nu et sans défense à leur supériorité sociale. Dans ces situations, n’osant toucher ces « Olympiens » de mon misérable salut, ce qui eût été prétentieux, ni passer effrontément devant eux sans les reconnaître, je n’avais d’autre solution que de rebrousser chemin dès que je les voyais de loin. Fort heureusement leurs apparitions étaient extrêmement rares.

Il n’y avait pas que de la timidité maladive dans ce comportement. Plus profondément, je crois qu’il était la marque d’une conscience de classe exacerbée. Quelque chose en moi se refusait à accepter les valeurs, les goûts, les idées que véhiculaient les enseignements que je recevais. J’étais fier de ma famille, de mes croyances, de mes rêveries, de mes talents, des histoires simples qui avaient accompagné ma vie jusqu’alors. Et voilà que tout cela ne valait plus rien, pire, n’existait même pas dans les leçons qu’il fallait apprendre, ingurgiter comme des potions amères.
Par exemple, moi qui avais adoré cette matière, je me suis mis à détester le cours de Français. J’avais aimé l’orthographe et la grammaire, j’y réussissais brillamment et voilà que mes notes étaient simplement passables. Plus que tout, j’avais la passion de l’écriture « journalistique ». A l’école primaire, Monsieur Simon m’avait donné le goût du texte libre et j’écrivais avec plaisir des articles pour le journal de classe qui paraissait sous le titre « Le Crofiotte ». Ce recueil de textes d’élèves, une sorte de chronique villageoise, était tiré sur la petite imprimerie à rouleau que nous avions dans la classe. Son titre s’inspirait d’une vieille tradition gastronomique du restaurant « Chez Lucien », un art d’accommoder les escargots appelés « crofiottes » dans le patois local. Chaque année, à l’occasion de la fête patronale de la Saint Georges, son bistrot ne désemplissait pas d’amateurs de ce mollusque gastéropode. Ces délicieuses agapes ne faisaient pas partie de mon univers familial - le restaurant, ça n’était pas pour nous. Mais le mot « crofiotte » avait pour moi une connotation positive parce qu’il signifiait « plaisir d’écrire » et « succès d’estime ». Mes articles étaient en effet souvent publiés.
Arrivé en sixième, je fus frappé de je ne sais quelle mystérieuse inhibition. Je ne savais plus écrire. Je fus donc identifié comme un médiocre besogneux. Le professeur de français, Monsieur Cordonnier, fut donc tout surpris le jour où il eut en mains un texte dont le sujet m’avait permis de retrouver la verve et le bonheur d’écrire perdus.
Je me souviens qu’il le lut devant tous mes camarades et que ce fut le déclic qui me permit de reprendre confiance en moi. Il y était question d’une ancienne coutume perdue de notre village. Je retrouvai pour l’occasion mes habitudes de chroniqueur villageois que j’avais dû oublier jusqu’alors, faute d’être sollicité par mon professeur épris d’antiquité. J’avais évoqué le sujet avec ma mère qui me raconta comment se déroulaient les vendanges dans son « Heimat » d’origine, le pays de la Moselle germanique. Je crois que ce fut pour elle un grand bonheur de raviver ces souvenirs d’une enfance lointaine, pas très heureuse mais illuminée par la beauté des paysages du Hunsrück. Elle me raconta avec beaucoup de précision ce moment attendu à chaque début d’automne par tous les habitants des vallées mosellanes. Moi, j’écoutais et je fis mon bon pain de tous les détails qu’elle me livra. J’y ajoutai des descriptions de paysages de collines que j’avais quotidiennement sous les yeux et où l’on trouvait encore quelques vignes. Ensuite il ne me resta plus qu’à jeter sur le papier ces images inscrites dans mon esprit : ce jeu d’enfant me redonna le plaisir d’écrire. Le professeur fut tellement étonné par ma réussite qu’il douta au début que le texte vînt de moi. Puis il me crut lorsque je lui eus expliqué sa genèse et qu’il comprit que ce texte ne pouvait être l’œuvre de ma maman germanophone. Après cette réussite, je crois qu’il commença à me considérer d’un autre œil.

Je crois que mon malaise ne venait pas d’un découragement ou d’un dépit d’élève mal récompensé. Mon « refus de collaborer » inconscient avait pour origine l’univers culturel dans lequel baignait l’enseignement du Français et les partis pris « classiques » du professeur. Certes j’étais dans une classe de sixième « moderne » et je n’apprenais pas le latin et ses inoubliables déclinaisons. Mais, en tant qu’adepte de la Référence Classique, notre professeur avait entrepris de nous faire lire les textes traduits des œuvres anciennes que je trouvais insupportablement stupides et ennuyeux, voire « abracadabrantesques ». Qui plus est, il fallait apprendre des listes de personnages étranges, dieux, demi-dieux ou rois toujours occupés à s’étriper. Chaque semaine, leurs noms et leurs aventures faisaient l’objet d’une interrogation écrite où je récoltais immanquablement des notes catastrophiques. Ma mère était tiraillée entre son soutien inconditionnel à son fils chéri et la crainte des paroles vengeresses de son mari : « Tu vois, on aurait mieux fait de le mettre en apprentissage ! »
Je me refusais à entrer dans ces mythologies dont les personnages ne me concernaient pas, avec leurs histoires absurdes et leurs mœurs dépravées. La « Grande culture » comme répulsif à la culture vivante : on ne pouvait trouver mieux pour décourager les gamins des « gens de peu » !

Repensant à ces lointaines années, j’ai l’impression que rien n’a vraiment changé dans l’épreuve que doivent subir les « enfants du peuple » d’aujourd’hui. Certes, il n’y a plus le couperet brutal de l’entrée en sixième ; l’exclusion se fait petit à petit, en douceur. Mais c’est toujours la même idéologie académique qui sévit dans nos collèges et lycées.
Maintenant tous les enfants entrent au collège, porteurs de leurs illusions et de celles de leurs parents. Quelques-uns ne mettent pas beaucoup de temps à se rendre compte que ce n’est pas leur place : ils n’y apprendront rien, ils seront méprisés dans ce monde dont ils ne comprennent pas les valeurs et les mécanismes. Ceux-là se réfugient dans la passivité ou l’agressivité que l’on attribue à tort à une sorte de crétinisme congénital ou à un refus d’apprendre.
Beaucoup d’autres devinent les règles non écrites du système et, sans ambition, se contentent de jouer un jeu, dans lequel ils ont bien compris que l’essentiel est de faire semblant. Faire semblant pour s’attirer l’indulgence des professeurs, juges suprêmes, faute d’accéder au sens des connaissances qu’ils doivent ingurgiter. Une sorte de lutte de classe qui ne dit pas son nom.
On voit bien qui en sort vainqueur : ces « honnêtes hommes » qui n’ont que paroles humanistes à la bouche, qui se disent « intercesseurs », passeurs de culture. En réalité, ils ne font qu’assurer la domination d’une culture prétendument savante qui n’est que le cache-sexe de la reproduction sociale.