Je m'en vais

Voilà, après plus de 40 ans de travail – dont plus de 20 ans comme éducateur ici –
je m’en vais.

Vous avez de la chance. Ce soir, ce ne sont pas les gardiens de la révolution qui dirigent notre association, parce que si les gardiens de la révolution étaient au pouvoir, je serais peut-être dans le bureau politique et ce serait beaucoup moins drôle pour vous, encore que...
Vous avez de la chance parce que je suis très ému.
Vous avez aussi de la chance parce que Pierre Desproges est mort. Et il aurait sans doute remarqué comme moi que certains directeurs se sont immiscés dans la salle. Est-ce tolérable ? Ont-ils étaient invités ? Je m’en étonne.
Mais vous avez de la chance parce que pour vous protéger, je vois qu’il y a aussi quelques sympathisants de la CFDT, et même de FO, le syndicat qu’il leur faut.
Et pourtant j’en connais un, mais il a refusé de venir.

Franchement tout cela commence très mal. Ah non, je vois que quelques camarades de SUD sont aussi présents et je vais vous donner 12 raisons d’adhérer à SUD, la première c’est que l’on rigole bien. Bon, je vous épargnerai les onze autres. Comme je vous épargne aussi mon CV qui commence quand même en septembre 1971 au service social de cette association. A la ZUP de Chambéry-le-Haut. Éducateur de prévention spécialisée dans la rue. Là j’ai rencontré notre chef de service, son biberon en bandoulière dans sa poussette surveillée de près par son papa et sa maman.
J’ai bien dit éduc’ de prév’ et non pas éducateur spécialisé puisque je ne suis pas éducateur spécialisé mais animateur de formation.

Après il y a eu une période trouble : l’armée française avait besoin de moi, moi pas d’elle, nous avons divorcé avant de nous marier, je suis parti faire 3 petits tours dans la campagne. Quelques années plus tard, de retour à Chambéry le Haut au Comité Pour Nos Gosses, plusieurs mois avec une fiche de paye mais pas déclaré.

Je passe vite sur quelques années d’artisanat d’art, puis dans une association de réinsertion sociale, puis dans une maison de quartier, et puis j’ai postulé 6 fois pour revenir en prévention spécialisée et enfin dans ce service de placement familial. S’il vous plaît ne l’appelez plus jamais le dispositif des hébergements diversifiés parce que DHD ça fait un peu trop drogue de synthèse.

Il est de bon ton dans ces occasions de raconter des histoires de boulot, je vais vous en raconter deux. La première se passe il y a une vingtaine d’années, Je travaille dans un bar à Saint Jean, c’est en hiver, il fait froid, il pleut, je me réchauffe avec un café, je cherche à discuter avec les clients. Je travaille en prévention spécialisée, entre une femme, une jolie femme – je lui raconte des histoires, je ne sais plus quoi, bref, 20 ans après je continue toujours à lui raconter des histoires de boulot, tous les soirs et elle m’écoute et ça c’est merveilleux. Mais je me débrouille toujours pour travestir la réalité, lui raconter des histoires de jeunes exceptionnels que nous rencontrons sans les nommer, en cherchant à cacher ce qui pourrait les faire se reconnaître. Et puis parfois dans la rue longtemps après, nous sommes ensemble tous les deux et nous croisons quelqu’un que j’ai suivi et nous nous saluons, et là, elle me dit : « Ah ! Tu le connais ? C’est drôle moi aussi ! » Elle travaille en prison, en réalité.

Il nous est parfois reproché d’être du côté des délinquants, de soutenir l’insoutenable, d’être laxistes, de manquer de fermeté. Alors je voudrais souligner combien j’ai été fier dans ma carrière professionnelle d’avoir participé à la condamnation de deux délinquants et non des moindres, puisqu’il s’agit d’un directeur d’une maison d’arrêt qui a été condamné pour insultes racistes, coups et blessures contre un jeune détenu que nous avons accompagné jusqu’au bout avec le soutien de l’Observatoire International des Prisons.
Le deuxième délinquant qui a été lourdement condamné grâce à l’action de l’équipe de prévention spécialisée, c’est le curé de la cathédrale pour viol aggravé sur des jeunes garçons, cela n’a pas été une mince affaire, vous vous en doutez.
Eh bien voilà deux délinquants dont nous nous sommes bien occupés ; ces histoires ne sont jamais apparues dans aucun compte-rendu d’activité de notre travail, par contre des camemberts pour nous dire combien il y a de garçons et de filles suivis, alors là il y en a des pages entières.

Vous avez quand même de la chance. Tout le monde n’a pas toujours été maltraité dans son boulot. Mais en quelques années ici parmi vous j’en ai vu plus d’un souffrir au travail. Alors s’il vous plaît faites attention à vos collègues.
Quand on souffre au boulot et qu’on rentre le soir, ou le matin à la maison c’est notre famille qui ramasse. Et ça, ce n’est pas bon. Déjà, ce n’est pas facile de ne pas trop raconter que les gamins avec qui on a passé la journée ont été maltraités gravement, mais c’est encore plus dur de raconter que soi-même on a été aussi maltraité.
On croit que l’on va travailler mais c’est le travail qui nous fait et nous défait.
Dans ce travail je n’aurais eu que des doutes, pas de certitudes, mais des convictions.

Moi j’ai eu de la chance de travailler avec vous. Avec vous tous, cela a été pour moi parfois merveilleux. J’ai aimé ce travail, j’ai aimé le faire avec vous.
Je voudrais aussi rendre un hommage à tous les animateurs, les assistantes sociales, les infirmières, les puéricultrices, les éducatrices de jeunes enfants, les familles d’accueil, les médecins, les psychologues, les psychiatres, les analyseurs de nos pratiques, et surtout, surtout les secrétaires et les comptables sans qui nous ne ferions pas grand-chose., Merci à vous, pour tout ce que vous faites, pour rendre possible notre travail.

Je garde au fond de mon cœur des pépites, des trésors que je célébrerai souvent, longtemps. Des camps en Espagne, à Tamanrasset, en Pologne, dans les Bauges, sur le Mont Blanc, à l’île de Groix, à Paris, dans le Morvan, à pied en vélo, en J5, en train, en avion, à cheval. Aussi des rencontres, des réunions où on se prend la tête, des visites en prison, à l’hôpital, des fêtes familiales.

Je voudrais aussi dire un mot des centaines de jeunes et de leurs familles que j’ai eu le plaisir d’accompagner et qui ne sont pas là ce soir, qui m’ont fait rire aux larmes, qui m’ont fait pleurer de joie, qui m’ont bouleversé, qui m’ont surtout tellement appris sur eux et sur moi-même. Qui m’ont ouvert la porte de chez eux, qui m’ont invité à leur table, à leur mariage, à la naissance de leurs enfants, à leurs fêtes. Qu’ils en soient remerciés. Vous ferez encore et encore avec eux. C’est nous tous qui avons de la chance.
Ils nous apprennent aussi chaque jour que la famille n’est pas figée. Ce n’est pas : un homme, une femme, deux enfants, un chat ou un chien et le 4x4 dans le garage. Vous le savez mieux que beaucoup mais nous ne réfléchissons pas suffisamment à ce que c’est qu’une famille.

Nous avons à juger parfois ces familles, que nous critiquons. Je crois que l’on choisit sa famille mais que nous ne sommes pas responsable des actes de nos parents.
Voilà, maintenant j’ai la chance de m’arrêter de travailler. Je ne serai plus exploité, je n’ai plus de force de travail à vendre. J’ai plein de choses à donner gratuitement, à rendre. Vous ne m’aurez plus dans vos pattes. Il faut accepter quand ça s’arrête, quand c’est fini. J’irai autrement me frotter à d’autres et j’espère avec vous autrement.

Mais si vous pensez vous débarrasser si facilement que ça de moi, détrompez-vous. Il y a deux spécimens qui grandissent et vous allez peut-être les croiser dans votre vie. Prenez soin de mes deux filles. Je ne leur laisserai pas la parole parce que demain nous y serions encore. Ceux qui veulent un cours particulier pourront leur poser des questions après, elles vous expliqueront très bien le travail d’un éducateur.

La chance, ça n’existe pas. Nous fabriquons nos joies et nos peines. La réalité n’existe pas, il n’y a que la représentation du monde que nous nous bricolons et aussi grâce à vous, ce n’était pas si mal que ça.
Nous sommes ici et nulle part ailleurs et pourtant autre part c’est très différent, chez les autres c’est complètement différent, c’est tellement différent qu’on est sûr qu’ils sont un peu fous et ça, c’est sacrément bien. J’aime les fous, sauf leurs douleurs impartageables.

Quand on fait quelque chose, il faut accepter que ce soit maintenant et non pas demain ou hier et surtout que ce ne sera jamais ou toujours.
Nous avons cette vie, la nôtre, la vôtre, et seulement celle-là.
Ne lâchez rien ! Battez-vous, redressons-nous, vivons debout, regardons les autres en face.