La classe de neige

Elle nous avait balancés. Les quatre du dernier rang. On s’était échangé nos copies, une sorte d’association de malfaiteurs où chacun apportait son savoir, enfin surtout les autres, parce que moi, question scolarité c’était pas vraiment ça. J’étais peut-être un peu idiot après tout. A force de me prendre des bulles, j’avais fini par le croire et ça m’arrangeait bien. Qu’est-ce qu’on peut bien demander à un idiot ? Pas grand-chose. Alors les instits me foutaient la paix. Je passais mes journées à regarder par la fenêtre les gitans qui brûlaient des pneus. Des tonnes de pneus. Ils avaient investi un terrain, juste en face de l’école. Une école toute neuve pour une ville toute neuve. Putain comme je les enviais. Aucune contrainte. Ça avait fichu un vrai bordel leur camping sauvage. Pétitions et manifs en tout genre. Protection de l’environnement, dangers pour les enfants, cambriolage surtout. Ça faisait vraiment tache dans une ville nouvelle. Il fallait remplir les pavillons qui se construisaient à tout bout de champs de betteraves et la présence des gitans avait l’air de gêner terriblement les acheteurs potentiels. Le summum avait été atteint lorsqu’ils avaient essayé d’en scolariser un. Il s’appelait Johnny. Une daronne avait menacé de faire une grève de la faim si le gamin restait avec nous. Pourtant, il n’embêtait personne et avait passé sa courte scolarité tapi au fond du placard à manteaux. Il s’y était mis tout seul et aucun d’entre nous n’avait pu l’en déloger. Sa crasse me fascinait, je n’avais cessé de l’observer. Il était vraiment dégueulasse, le genre de môme doté d’un écoulement nasal permanent ; une morve émeraude, onctueuse, infinie. Il avait beau l’aspirer, la renifler ou l’essuyer du revers de sa main, elle revenait toujours. A force de se passer la langue dessus, sa lèvre supérieure en était toute gercée, brûlée par la salive. Ça lui faisait une moustache rose et luisante qui contrastait avec la crasse sombre du reste de son visage. Je l’ai envié d’être aussi sale. On était en 1980, j’allais avoir 9 ans, j’étais en CM1 avec la mère Martin. C’était la femme du directeur ; lui, il s’occupait des CM2.
Il nous faisait vraiment peur Monsieur Martin. On entendait ses cris et le bruit des claques qu’il balançait à tour de bras résonner dans toute l’école. Le couple avait fait vingt ans en Algérie et était venu finir sa carrière à Cergy-Pontoise, ville nouvelle.

Elle nous avait balancés la garce et ça, ça ne se faisait vraiment pas. Il fallait la punir, lui expliquer les règles de base d’une société qui se respecte, de notre société. « On ne balance pas ! Tu fermes ta gueule ! T’as rien vu, t’as rien compris ! Tu piges ou il faut qu’on t’explique ? »
On allait lui faire entrer ça dans la tête, de force s’il le fallait, la faute était grave.
Snuffy avait eu l’idée lumineuse de lui dire qu’on allait la violer. On l’appelait « Snuffy » parce qu’il reniflait tout le temps. Un viol collectif ! L’idée me dérangeait un peu mais d’un commun accord, nous avions décidé que c’était une bonne punition. Qu’avec ça, elle ne recommencerait pas. Alors, toute la journée, on n’avait cessé de le lui dire :
« Ce soir, à la sortie, on te viole ! Pour t’apprendre ! » On lui mettait un coup de pression terrible, ce qui représentait une bonne partie du châtiment. Mais le soir même, elle nous avait attendus devant l’école, résignée !
On habitait tous les quatre dans la même résidence, la seule qui était construite, le reste de la ville n’étant qu’un vaste chantier, plus un champ qu’un chantier d’ailleurs. Des petits pavillons qui ne nous promettaient que du bonheur. On avait pris l’habitude de s’attendre avant d’aller à l’école. Snuffy mettait toujours cinq plombes à se préparer, alors c’était systématique, tous les matins, on était en retard. Ce jour-là, lorsqu’on est arrivé en classe, l’ambiance était plus que tendue. Personne ne nous a décroché un mot. Les filles du premier rang se retournaient sur nous. Leurs regards inquisiteurs fuyaient lorsqu’ils croisaient les nôtres. La garce n’était pas là. Putain, qu’est-ce qu’elle était allée raconter ! Johnny, vautré dans les portemanteaux, nous regardait en mimant de son index la lame d’un couteau passant sous sa gorge.
Le père Martin avait ramené d’Algérie une démarche claudicante, une jambe tordue sur une épaisse semelle de bois. Il avait attrapé la polio. Il est entré dans la classe dans un silence de mort. Il nous a montrés du doigt tous les quatre et nous a demandé de nous aligner devant le tableau noir. Il a remonté sa manche et, calmement, nous a décroché un aller-retour à chacun. Il a mis toute sa puissance à nous briser les joues, puis il a demandé à voir nos cahiers, qu’il a déchirés soigneusement, page après page. Il s’en est pris à Snuffy. Il a commencé par balancer ses affaires dans tous les sens et s’est mis à le frapper. Il hurlait comme un fou. Tout le monde pleurait dans la classe. Sa femme le suppliait d’arrêter. Snuffy était par terre, il se tenait les côtes, en larme, et ce connard lui filait des coups de taloche, de toutes ses forces, des coups de taloche à un môme de 9 ans, des grosses taloches en bois, des semelles de dix centimètres.
Après ça, Johnny le gitan n’est jamais revenu à l’école.

Elle nous avait attendus. On s’était jeté sur elle en lui criant dans les oreilles qu’on allait la violer et, sous le poids de nos corps, elle s’était retrouvée par terre. Alors on était parti en rigolant. On n’avait même pas 10 ans et “violer” n’était encore qu’un mot insignifiant pour nous.
C’est seulement l’année suivante que j’en saisis tout le sens.
La classe de neige ! Putain quel pied ! Trois semaines de ski, école le matin, activités l’après-midi. C’était l’année du CM2. Le père Martin était notre instit. Il filmait les temps forts en super huit pour en faire un film souvenir, un film qui ferait l’objet d’une projection parentale à notre retour, projection suivie d’une dégustation de fromages savoyards.
On prenait nos douches à 18h tous les soirs, deux par cabine, les peignoirs accrochés à la porte. Snuffy était mon meilleur pote, il était comme moi, il avait une bite de gamin et ses couilles n’étaient pas descendues. Le premier soir, j’avais pris ma douche avec P’tit Louis, un vrai monstre ! Snuffy, lui, à ce niveau-là me rassurait, et j’avais pris l’habitude de me doucher avec lui. Un soir, on a vu nos peignoirs glisser sous la porte. On a d’abord cru à une mauvaise blague de P’tit Louis mais lorsque je suis sorti de la cabine, j’ai vu le père Martin, caméra super huit à la main, qui filmait ses élèves. Il nous avait piqué nos affaires de toilette pour les planquer dans les dortoirs. On était tous à poil, les garçons comme les filles. Ça courait dans tous les sens, ça criait dans toutes les bouches. Etrange sentiment mêlé de peur et d’excitation. Un chasseur dans un zoo, carton assuré. Il prenait son pied. Ça courait dans tous les sens, comme une fourmilière dans laquelle on venait de balancer un coup de pied. Il filmait en riant. Snuffy et moi, on était dans la douche du fond. Lorsque j’ai vu ce qu’il se passait, je suis rentré dans la cabine. Snuffy est alors sorti, il a couru la tête baissée. J’ai profité qu’il soit filmé pour m’échapper à mon tour. J’ai longé les murs, une main sur le sexe, l’autre sur les fesses. Je passais le plus discrètement possible derrière le père Martin lorsqu’une main m’a attrapé.
« Où tu cours comme ça ? » Il m’a balancé dans la salle des douches en disant :
« Tu veux courir ? Alors cours gamin, vas-y, cours ! Cours ! Lève les bras ! Ne te cache pas ! » J’étais seul avec lui, les autres étaient remontés en cavalant dans les dortoirs. Il a posé sa caméra et m’a collé dans une cabine. Il a commencé par me toucher le sexe, il avait ouvert sa braguette et m’a pressé le visage sur sa bite toute tendue, il cherchait à m’enfoncer un doigt. Je serrais les dents, je serrais les fesses comme je pouvais lorsque j’ai senti la peau de mon anus se fendre. Fulgurance de la douleur. Je l’ai mordu au bras de toutes mes forces, j’ai entendu sa chair se rompre sous mes dents. Le goût écœurant de son sang se mêlant à ma salive m’a donné la nausée.

J’ai vomi toute la nuit.

Les parents, en visionnant la scène des douches, se sont amusés et lorsque ma mère, déçue de ne pas m’y avoir vu, m’a demandé pourquoi, je n’ai pas su lui répondre. Le juge est coupable, le maître ignorant. Va te faire foutre. J’avais 10 ans et je ne croyais plus en rien. Il restait le secret, le mensonge. Mensonge du système, mensonge sur lequel on avait construit notre Histoire, mensonge sur lequel je me construisais. On était en mars 1981, Mitterrand allait se faire élire deux mois plus tard, je me souviens, c’était la liesse.