L'Accident

Il est 5h30, il l’emmène à la gare, ils montent tous deux dans la voiture et discutent en chemin. Arrivés à la gare, un dernier baiser, elle descend de la voiture, il est difficile de se quitter ainsi – elle disparaît dans la gare, il rentre seul.
Il est maintenant 6 h, il retourne s’allonger dans son lit et pense à elle, à quel point il l’aime.

Nous sommes mercredi et il attend déjà de la croiser à 12h car elle a seulement deux heures de cours à donner et revient aussitôt à la maison, à 13h. Il entendra ses talons frapper le sol, avec cette démarche aussi franche que féminine.

Il se remémore ce voyage à Venise dont ils reviennent. À 25 et 26 ans, ils ont tant de choses à vivre. De là-bas, ils se sont envoyés une carte à eux-mêmes, pour se rappeler de ces journées d’insouciance et de légèreté. Puis il part travailler. Demi-journée d’hiver ordinaire.

Il rentre à l’appartement pour déjeuner et passe prendre le courrier dans la boîte aux lettres. Leur lettre est bien arrivée. Aussitôt, il prend son téléphone et s’empresse de l’appeler pour lui dire : « C’est moi. » « Oui ? » « Ça va ? » « Oui, je suis en voiture, une copine me dépose à Grenoble dans une demi-heure. » « D’accord. Tu sais la lettre de Venise, nous l’avons reçue ce matin. » « C’est trop beau, je t’aime, j’arrive. »

Un bruit qui s’étend, des cris, puis le silence. Non il l’entend encore : des sons, une respiration encombrée, des gémissements. Où est-elle ? Avec qui ? Que s’est-il passé ? A-t-elle eu un accident ? Est-elle en vie ?

Il appela gendarmerie et parla avec un gendarme peu compréhensif qui se contente de noter son numéro. Il retourne vite à son travail et évoque cette situation sur laquelle il ne sait rien. Son patron l’aide à reprendre la recherche auprès des hôpitaux, des pompiers et des gendarmes. Plusieurs accidents ont eu lieu dans la région mais aucune identité ne peut être communiquée par téléphone.

Son téléphone sonne, enfin, après trois heures d’attente. C’est le gendarme de ce matin, il n’a pas le droit de divulguer l’identité de la victime mais indique une localité : celle-ci coïncide avec le trajet de sa femme. Il insiste, lui explique qu’ils sont mariés civilement depuis peu et qu’il est possible que sa carte d’identité ne soit pas encore à jour. Il indique le nom de jeune fille de sa femme. « Oui monsieur, effectivement il s’agit bien d’elle, elle est actuellement évacuée par le SAMU sur l’hôpital de Chambéry, vous pouvez y aller. » et précise que l’accident est assez grave. L’inconcevable est confirmé.

Il monte immédiatement dans sa voiture et parcourt les nombreux kilomètres dans un mélange de peur, de peine et d’incompréhension. Une fois arrivé, il est pris en charge par les infirmières jusqu’au lit de sa femme, dans une « salle de déchoquage ». Il ne sait que pleurer.
Sa femme est couverte de sang, de plaies, de bouts de verre. Des sortes d’attelles soutiennent des parties de son corps. Son regard est insupportable tant il est triste. Une plaie assez longue et profonde à l’œil donne l’impression que celui-ci est allongé – son regard est difficilement soutenable car le blanc des yeux est complètement injecté de sang et a viré au rouge. Il s’agit d’un hématome dans l’œil.

Le bilan tombe. La liste est longue : plusieurs côtes, omoplate, cheville et bassin cassés ; fémur, clavicule et humérus cassés et déplacés, traumatisme crânien avec perte de connaissance, contusion pulmonaire avec insuffisance respiratoire, hématome au foie sous haute surveillance. Du sang, toujours du sang, qui empêche de trouver certaines autres blessures, il en sort du nez, de la bouche. Il en a même découvert une nouvelle dans ses cheveux.

Elle a été transfusée lors du trajet et l’ambulance a dû s’arrêter pour la réanimer en chemin.
Son état n’est pas jugé stable, ce qui rend toute opération impossible. Le personnel médical la mettra sous médicaments et transfusion pour stopper la douleur. Elle sera sous oxygène et une lampe rouge sur son doigt lui permettra de connaître son taux de saturation, seul indicateur d’état de santé compréhensible pour lui. Il est maintenant 23h, on lui dit de rentrer, qu’on l’appellera en cas de changement d’état de sa femme.
Il a repris la route en pleurant. À l’hôpital, on lui avait remis un sac de vêtements découpés lors de la désincarcération. Il a déposé l’ensemble dans le tambour de la machine à laver.
Il appelle toutes les heures l’hôpital pour être tenu informé de l’état de sa femme.

Le lendemain matin, sur son lit d’hôpital, elle lui dit : « Ça ne va pas, je me sens partir, fais quelque chose. Si je ne m’en sors pas : je t’ai aimé. » Elle a passé neuf heures en salle opératoire.

La guérison s’est étalée sur plusieurs années avec des opérations réussies et des échecs. Il a fallu comprendre les possibilités d’avant ne seraient pas toutes retrouvées. Il a fallu qu’il l’assiste pour réapprendre à manger, à marcher. Tout cela a pris des mois, voire des années. Ensemble, ils ont connu de longs mois d’hôpital. Il a dû l’aider dans des situations de tous les jours : la toilette, les transferts dans la voiture. Il a dû apprendre à vivre avec un fauteuil roulant chez eux, se faire aux regards des autres – le tout ponctué par de nouvelles opérations pendant des années.

Il a fini par s’effondrer. Grande dépression. Il ne sait toujours pas comment vivre avec ça, comment accepter cette situation : c’est plutôt cette douleur qui a choisi de vivre avec lui.
Ses mécanismes ont changé. Sa conception des choses et les outils qui étaient en sa possession pour faire face à la vie ne fonctionnent plus.

Il y a un avant, un pendant et un maintenant. Il y a des souvenirs vécus ensemble qu’ils n’ont plus en commun du fait du traumatisme crânien.
Ensemble, ils essaient de fabriquer de nouveaux bons moments.

Dans leur histoire, au fond, rien n’a réellement changé : il attend encore désespérément sa femme qui va rentrer, ce bruit de talon frappant le sol d’un pas décidé.