En cage

L’échec social, ou plutôt la crainte de ce dernier, amènent certaines personnes à trouver refuge dans les religions. Il existe une multitude de religions mais au fond, après une longue réflexion, j’en suis venue à la conclusion qu’elles sont toutes semblables. Seul leur habit diffère.

Parmi toutes ces idéologies, on trouve de petits groupes appelés "sectes", ensemble que je considère comme une sous-espèce de la religion. L’enseignement est similaire mais plus concentré, et les adeptes possèdent une place bien plus importante.

Après plusieurs déceptions de vie, mes parents ont fait le choix d’intégrer une secte. J’en tairai le nom par souci d’anonymat. Les nombreux interdits dictés par la secte leur donnèrent l’occasion de mieux exercer leur tyrannie sur mes frères et moi. J’étais la cadette, j’ai pris le choix d’observer à distance et de juger par moi-même ce qui était le mieux pour moi.

J’avais 5 ans lorsqu’ils ont décidé d’intégrer ce culte. Seize ans après, je me souviens encore de ce jour qui laisse en moi un sentiment de haine profond.
Durant mon enfance mes parents étaient constamment dans un dilemme face à la liberté qu’ils pouvaient nous donner. Tantôt privée de fréquenter une personne parce qu’elle n’était "pas assez bien", tantôt bataillant pour avoir un semblant de vie sociale - conditionnée et surveillée -, j’ai fait le choix de m’enfermer dans ma chambre et de rêver ma liberté. J’étais une très bonne élève, ce fut ma chance, j’appréciais en particulier l’enseignement scientifique sans pour autant être mauvaise dans les matières littéraires. J’étais assez perfectionniste et désirais utiliser mon savoir pour changer le monde. L’univers de la médecine me faisait rêver, et je relisais inlassablement cette bande dessinée "Les femmes en blancs" qui présentait de façon caricaturale le monde hospitalier. Devenir médecin, tel était mon rêve, et j’étais consciente que cela nécessitait beaucoup d’années d’études, de travail et d’investissement. Mais je n’y aurais renoncé pour rien au monde.
Mes parents se sont toujours montrés insensibles face à mes bons résultats, pour eux, que je devienne médecin ou caissière avait peu d’importance, pourvu que je reste dans la secte.

Lors de mes années lycée, les choses sont devenues compliquées. Avec l’adolescence surgissent les questions existentielles et les doutes. La secte avait pleinement conscience de ce qui représentait un problème pour elle, cherchant par tous les moyens à influencer les jeunes pour qu’ils fassent carrière dans ses rangs. D’où de nombreuses propagandes contre les longues études, contre les autres jeunes, ceux qui ne fréquentent pas la secte. Ceux-là sont décrits comme des personnes immorales qu’il faut éviter. Mes parents, ayant en tête le souvenir de leur histoire - je ne m’attarderai pas sur leur passé sombre - étaient en conflit avec leurs exigences. Ils nous permettaient de faire des sorties, mais nous conditionnaient pour que nous limitions nos fréquentations. Il arrivait parfois qu’ils nous donnent des coups pour des raisons aussi anodines que le fait d’avoir passé l’après-midi à jouer aux jeux-vidéos chez le voisin.

J’ai toujours haï l’attitude de ma sœur aînée qui, pour moi, a contribué à la "bêtise" de mes parents en menant une double vie. Elle se faisait passer pour pieuse mais vivait selon des principes totalement opposés à la secte. Mon frère, lui, s’est rebellé dès le départ en montrant qu’il n’approuvait pas ce mode de vie. Il a reçu beaucoup de coups, et même, une fois, un verre sur la tête. Il a finalement quitté le foyer à l’âge de 18 ans grâce à la bienveillance de ma sœur qui a dénoncé l’un de ses actes de rébellion. Pour ma part, je mourrais d’envie de me sauver, de fuir l’oppression familiale, ou alors je craignais que mes parents me mettent dehors et que mon rêve d’étudier la médecine ne se réalisât jamais.

Un beau jour, je suis tombée amoureuse d’un jeune homme. Evidemment, il n’appartenait pas à la secte et entretenir une relation amoureuse avec un non adepte était proscrit. Je lui avouais toute la vérité sur ma vie. Je vécus avec lui un amour clandestin. Ma mère finit par l’apprendre par le biais d’un membre de la secte, me punit, me cribla de reproches et de menaces. Je parvenais tout de même à conserver notre lien secret pour un temps. Jusqu’au jour où le garçon craqua. Malgré ma peine, je compris.

Le jour où j’obtins mon bac fut l’un des plus beaux jours de ma vie. Le matin j’avais reçu mon permis, l’après-midi c’était le bac. Mon espoir d’être libre un jour me contenait encore. Je débutais ma première année de médecine, qui fut très dense, et malgré mes efforts, je redoublais. Quitter le domicile familial était une urgence, je trouvais rapidement un prétexte. J’entrepris une seconde première année à l’université, mais le désir de toucher enfin la réalité était plus fort. Je décidais de travailler.

C’est ainsi seulement, que j’ai pu m’affranchir de la secte. Dans un premier temps, mes parents se sont exténués à m’harceler au téléphone, puis ils se sont plus ou moins conformés à ma décision. J’ai acquis diverses expériences : j’ai découvert les difficultés de la vie active que je préfère cent fois à l’enfermement que j’avais vécu chez mes parents. Suite à mes recherches, j’ai finalement trouvé un moyen de reprendre mes études scientifiques. Actuellement, je suis toujours étudiante et semi-indépendante. Mon quotidien se résume à mes études et à mon développement personnel. Je reste très professionnelle avec les quelques personnes que je rencontre et préfère ne pas aller plus loin dans mes relations. Une grande méfiance vis-à-vis de l’inconnu me limite. L’amour ? Plus le temps passe moins j’y crois. Avec mes parents, la relation s’est améliorée et j’arrive à m’imposer davantage. Pour l’instant ma priorité est de m’épanouir professionnellement. Ensuite, selon mes moyens, je dois soigner mes blessures psychologiques, pour créer la possibilité d’une vie privée.