La renaissance d'un chalet

Mariée en 1946 avec un instituteur passionné de montagne et de ski, je n’avais, à 23 ans, aucune formation professionnelle, aucune idée précise sur l’avenir. J’étais prête à suivre mon mari dans ses entreprises.
Lorsqu’il me fit part de son intention de louer un chalet pour y emmener des élèves aux sports d’hiver, ce fut moi qui jouai un rôle déterminant dans le choix de la station. Car, bien que les conditions aient été très précaires (j’étais cachée et menacée par les dangers de la résistance), j’avais un souvenir étincelant de l’hiver passé au Grand-Bornand. J’orientais notre choix vers cette région de la Haute-Savoie.

En avril 1949, une lettre d’un ami nous parvint, elle disait notamment ceci : « Je me suis mis en quête d’un chalet pour ton projet des vacances de neige. Tu pourras disposer de quinze places au chalet des Spatules situé à La Clusaz au Crêt du Merle, au pied de la chaîne des Aravis. »
Avec ces quelques mots, les dés étaient jetés et mon avenir lancé sur une piste – c’est le mot approprié - absolument inattendue qui durerait quarante années.
Mais il y avait encore un long chemin à parcourir avant d’atteindre notre but. Il fallait d’abord créer une association, lui donner des statuts, former un bureau, la faire paraître au J.O et lui trouver une raison sociale. Sans un brin d’imagination, l’association « Jeunesse en montagne » vit le jour en décembre 1949, peu avant notre premier stage. Cette préparation mangeait tout notre temps libre, car en ces temps déjà lointains, voyager en groupe n’était pas chose facile.
Je me souviens des queues de plusieurs heures que je fis à la gare de Lyon pour obtenir une fiche d’admission, sans laquelle point de billets… D’une deuxième attente, celle-là interminable car nombreux étaient les prétendants et rares les places et les trains. Je me sentis victorieuse quand, enfin, je sortis de la gare avec en main un billet collectif, légèrement réduit, qui nous accordait huit places pour dix enfants.

Publicité

Il fallait alors aborder la partie promotionnelle de notre projet. J’en étais l’entière responsable. Sur la vieille Underwood de location, je rassemblais ce qui me restait de doigté pour réaliser ce que nous appelions « la circulaire ». J’avais conçu un petit texte engageant les parents à nous confier leurs enfants ; je pourrais citer de mémoire : « site imprenable sur la chaîne des Aravis, air pur, pistes à la porte du chalet, la vie collective, l’atmosphère fraternelle ».
Le dernier acte de mon œuvre imprimée : mettre le fragile stencil revu et corrigé au collodion sur le rouleau encreur, tourner la manivelle et voir sortir ma prose. C’était pour moi une victoire colossale. Dès le mois de novembre, je postais ces prospectus en espérant réunir au moins quinze participants, ce qui fit naître chez moi une attirance inhabituelle pour la boîte aux lettres et un goût prononcé pour le bulletin météo. Six degrés à Paris et de la pluie nous comblaient de joie et engendraient la phrase célèbre en famille : « Ca, c’est de la neige en montagne. »
Mon mari était un instituteur apprécié des élèves et de leurs parents grâce à son dynamisme, sa gaîté et son sens des responsabilités. Nous eûmes rapidement au complet notre petit groupe de douze jeunes gens d’une quinzaine d’années, à peine sortis de la guerre, donc habitués aux conditions spartiates que nous proposions.

Préparation au départ

En ce noël 1949, le ravitaillement était encore soumis au rationnement, mais en réunissant tous les tickets nous étions assurés de repas confortables, agrémentés des cadeaux que des parents attentifs nous avaient offerts. Je développais mes talents de cuisinière, par intuition sans doute, ignorant que mon avenir en cuisine serait long. Je faisais confiance aux conseils de ma grand-mère experte à cuisiner du « bon « et du « pas cher ».
Je vis alors durant des semaines mon mari récolter sur les marchés des cartons de bananes (les plus solides disait-il) pour emballer tout ce que nous devions emporter ; couvertures, vaisselle et batterie de cuisine, l’outillage nécessaire à d’éventuelles réparations, médicaments de première nécessité, et tout ce qui était soigneusement noté sur des fiches de papier fixées au mur, avec en gros caractères : le sigle NPO (ne pas oublier).
Une huitaine de jours avant le départ, nous allions à « l’enregistrement » expédier notre matériel, augmenté des lits de camps prêtés par la mairie de St Mandé où mon mari Henri enseignait, et des skis fournis par le Ministère des sports.
Les transports ferroviaires étant encore un peu anarchiques, notre hantise de ne pas retrouver nos trésors à Annecy troublait quelque peu notre voyage.

Une pancarte « JEUNESSE EN MONTAGNE », clouée sur un long bâton de bois, permettait le rassemblement du groupe à 19 h30 au pied de la tour de l’horloge.
Nous étions au complet. Notre petit groupe s’ébranla. Fiers de notre priorité, nous investissions nos places et Henri toujours inventif transformait les compartiments en dortoir de fortune. Tandis qu’Henri et moi prenions notre poste de garde dans le couloir, nous échangions des regards un peu inquiets, révélant la soudaine prise de conscience de nos responsabilités.
Au petit matin, après sept heures de voyage une voix nasillarde annonça : « Annecy, dix minutes d’arrêt ! ». Tandis que mon mari allait récupérer nos colis, j’emmenais les enfants se restaurer au buffet de la gare en attendant le car qui devait franchir les trente-cinq kilomètres qui nous séparaient de La Clusaz, dernière étape de notre voyage.

Le village

Le jour pointait. Henri partit aux renseignements quant à la position géographique du chalet des Spatules. On lui indiqua : « par là-haut », un doigt pointé sur rien, ainsi que les coordonnées d’un monsieur Marcel possédant un camion GMC (Général Motor Car) surplus des troupes américaines dont les ridelles portaient en grosses lettres rouges : Relais du Crêt du Merle.
Nous étions sauvés. Marcel le chauffeur, homme sec au visage buriné, nous intima de nous installer sur les banquettes latérales et nous étions partis sur une route sinueuse, à peine goudronnée, vers les hauteurs. Nous avions déjà dépassé cinq ou six chalets et je sentis monter en moi une immense inquiétude. La montée dura encore un quart d’heure qui me sembla interminable.

Après avoir traversé un petit-bois, le chemin s’acheva sur un immense terre-plein où un superbe chalet tout neuf trônait en maître des lieux. Un homme sortit de la maison et s’approcha de nous au pas lent des montagnards : notre chauffeur dit : « c’est mon frère Arthur, l’hôtel est à lui. » « Alors, c’est vous les Parisiens ? » Nous demanda t-il, « votre chalet, c’est en-dessous », et il indiqua un vieux chalet d’alpage cinquante mètres plus bas. Nous commencions à attaquer la descente dans la neige quand il ajouta : « Je monterai le reste de vos colis demain matin avec la jeep. Je descends au village tous les matins à huit heures… J’ai le téléphone si vous avez besoin. »

A l’intérieur du chalet il faisait la même température que dehors. Les enfants se réchauffaient à coup de boules de neige. Nous avons alors formé avec trois grands garçons, Riri, Dédé et Pierrot, une solide équipe qui remplit les paillasses que je cousais de mes doigts gourds. Pendant ce temps, Henri plaçait aux endroits stratégiques des « lampes pigeons » ancêtres des lumigaz, il installait sur les bas flancs les matelas odorants, de la paille fraîche que le propriétaire nous avait apportée.

Le repas se réduisit à des biscuits de soldat et du sucre de raisin, seule friandise en vente libre. Une marmite de neige nous fournit à peine de quoi boire un ersatz de café à la saccharine. Le soir, après avoir pelleté la neige jusqu’à la source nous avions assez d’eau pour la toilette et le repas du lendemain. La cuisinière, dont le tuyau se dressait vers le ciel par une cheminée à claire voie, tirait suffisamment pour nous réchauffer et que je puisse cuisiner. Le lendemain, tandis que les garçons et Henri sillonnaient les pistes, je m’efforçais de rendre les lieux aussi vivables que possible. J’inspectais les placards, y trouvais quelques ustensiles de cuisine, et oh merveille ! Une toile cirée qui recouvrant les tables à tréteaux donnait à la salle un air de fête. Je m’habituais aux caprices du fourneau et mon second repas méritait la mention passable. La semaine passa très vite, fatigué par les exploits sportifs, le groupe ne réclamait jamais de veillée longue. Il y en eût cependant quelques unes, où assis en rond dans la cuisine près du feu, nous nous passions à tour de rôle une boîte de lait condensé sucré en guise de pousse-café.

Noël

A notre deuxième séjour nous savions où nous allions. Notre effectif s’était accru de quelques unités. Arthur nous attendait sur la terrasse. Il nous accompagna jusqu’au bord de la pente et comme nous amorcions la descente, nous dit : « ce tantôt je tirerai un fil électrique de mon compteur à chez vous. Voici quelques douilles et des ampoules, essayez d’avoir un peu d’éclairage. »

Nous étions confondus de cette solidarité qui n’était pas de mise dans nos grandes cités. Le soir, le dîner fut servi sous une pâle lumière qui disparaissait un moment, nous indiquant que notre voisin utilisait son frigidaire.
La corvée d’eau que les jeunes appelaient « plaisir d’eau » s’organisa. Les toilettes sur le balcon, faites d’une planche percée au-dessus d’une latrine, offraient une vue imprenable sur la chaîne des Aravis.
Malgré le confort quasi inexistant de ce chalet de bois où subsistait encore l’odeur des écuries, des bouses de vaches et des feux de bois, le soir, enfouis dans nos duvets américains, je rêvais aux améliorations que nous pourrions y apporter si nous en étions propriétaires.

Pâques

Henri n’avait pas l’habitude de fréquenter ses collègues en dehors de l’école. Il arriva pourtant un jour où il proposa à un de ses stagiaires, Raymond et sa fiancée Paule, de venir au chalet partager la troisième expédition de notre aventure.
Tandis qu’autour de nous, mon père mis à part, personne ne possédait de voiture, Raymond était propriétaire d’une camionnette Hispano-Suiza équipée au gazogène dans laquelle il entreprit de nous véhiculer jusqu’à La Clusaz.
Quelle épopée ! Dix-sept heures de route entrecoupées du ramassage de bois pour la chaudière. Le brouillard contraignait le chauffeur à conduire la tête à la portière, laissant les passagers grelottant et affamés.

La bonne humeur revint cependant quand, après une difficile traversée du col de Cerdon, une erreur d’itinéraire nous arrêta devant un café d’où nous aperçûmes les sommets enneigés du Jura. À part Henri et moi, aucun de nos compagnons n’avait chaussé les skis. Pourtant, le seul moyen de gagner notre chalet était le téléski. Ma mémoire est encore fraîche (le mot est de rigueur) de cette image de nous, pantins désarticulés accrochés à la sellette gelée, avec la seule ambition d’arriver au sommet faute de finir à pied, le sac-à-dos pesant sur les épaules dans la neige profonde. Après un ou deux essais infructueux nous arrivâmes à destination.

La Clusaz devint très vite pour nous un sujet perpétuel de conversation : une idée fixe nous taraudait, il fallait acheter ce chalet. Mais qui nous prêterait de l’argent avec comme seules garanties notre courage et notre volonté de réussir ? C’est sans doute cette obstination qui émut Monsieur L., le directeur de l’école, où professait Henri. Il nous avait rendu visite durant l’été, et son fils, architecte, avait jugé le chalet en bon état. Mon beau-père et lui nous prêtèrent alors la somme de l’apport nécessaire. À l’achat.
Le propriétaire fut long à convaincre mais nous accorda finalement son accord.
Nous savions qu’il nous faudrait travailler beaucoup pour faire face à nos dettes, de ce fait, nous étions encore plus motivés.
Nous avions rendez-vous pour la promesse de vente en février 1951.

Pâques revint vite, nous étions ce jour-là attablés au milieu des enfants quand un homme entra par l’unique porte de la cuisine et se présenta : « André V. Inspecteur pour la jeunesse ». Vint le moment où après l’ersatz de café, il décida de visiter les lieux. Parfois il souriait, hochait la tête, regardait avec bienveillance les enfants partir au ski, jetait des regards sur la pile de cuvettes destinées à la toilette, sur le petit coin de la salle où nous avions dressé des paravents que les jeunes baptisèrent aussitôt « le zizizoloir ». J’attendais l’instant où il demanderait à voir les sanitaires. Je savais que ceux-ci seraient certainement jugés incompatibles avec les lois les plus élémentaires de l’hygiène par ce représentant l’autorité. Il concéda qu’une planche de bois percée d’un trou au-dessus d’une latrine sur un balcon en plein nord, sans eau courante devrait rapidement laisser place à quelque chose de plus conventionnel, à l’intérieur. Cette première réaction n’impliquait pas d’interdiction immédiate.

Le courant électrique était prioritaire et nous avions la chance qu’il nous soit distribué par une Régie inter communale car EDF n’alimentait pas les lieux isolés ; elle nous promit un poteau de ciment qui relierait l’hôtel au chalet à condition qu’Arthur accepte de défigurer une partie de sa façade avec la pose d’un « potelet » de porcelaine. Il accepta.

Le 20 mai 1951 le prix du chalet avait été fixé, après bien des hésitations, à six cent mille francs anciens, ce qui doit correspondre à une dizaine de milliers d’euros. Pour cette somme Notre vendeur s’engageait à restaurer le premier niveau et à divers travaux de première nécessité. Cette dépense restait pour nous un problème difficile à résoudre. Mais, la chance nous poursuivant, le propriétaire nous proposa l’élaboration d’un règlement échelonné sans limitation de dates, simplement authentifié par l’émission de « billets ». Il fut entendu qu’à chaque séjour nous nous acquitterions d’une partie de la somme due sans date d’échéance fixe et… sans agios, jugés à l’époque malhonnêtes.

L’achat

Alors propriétaires, plus question de rêver, il fallait s’atteler à la tâche pour rentabiliser au mieux et faire face à nos dettes. Ainsi débuta ma carrière commerciale et pédagogique, au cours de laquelle j’ai glané une foule d’expériences humaines, pratiques, psychologiques, sociales, et acquis la certitude qu’Henri et moi formions une équipe complémentaire et indissociable à la réussite de cette entreprise.
Élever une famille nombreuse avec un maigre salaire d’instituteur - devant en plus payer une pension alimentaire pour les deux filles de son premier mariage -, n’était pas chose facile. Et il m’était impossible de travailler à l’extérieur comme je le faisais avant mon mariage car je devais être disponible pour seconder mon mari au chalet pendant toutes les vacances scolaires, été comme hiver. J’ai donc été femme au foyer avec cinq enfants, et travailleuse intérimaire pendant 40 ans (jusqu’à mes 64 ans) durant toutes les vacances scolaires, sans jamais être déclarée, ce qui me prive aujourd’hui d’une retraite à mon nom.

Très vite, compte tenu du peu d’organismes offrant des séjours d’hiver nous eûmes assez de parents confiants pour assurer à notre petite maison un effectif suffisant.
Nous avions noué avec nos amis Paule et Raymond des relations d’amitié et nous formions tous les quatre une solide équipe durant les colonies de vacances. Nous poussions, mon amie et moi, le mimétisme jusqu’à être enceintes en même temps. Nous accomplissions de nombreuses tâches ingrates et parfois difficiles car nous étions encore loin d’un confort satisfaisant.

Paule et moi, assistées de Danièle, la fille aînée d’Henri, assurions la lessive au bachal, la vaisselle à l’eau tiédasse largement additionnée de « Teepool » (dégraissant puissant venu d‘Amérique), la cuisine et la lingerie. La gaîté de notre trio surnommé les « wassingues en folie » (serpillières en langage savoyard) aurait fait le bonheur d’un publiciste souhaitant vanter le travail par la joie.
L’inspecteur était revenu et constatant nos efforts de modernisation avait donné accord à l’ouverture de notre Association, sous réserve de continuer les travaux.
Les résultats financiers de ces deux premières années furent modestes mais suffisants pour honorer une partie des « billets » et financer les travaux en cours. Nous devenions experts dans l’art d’obtenir de part et d’autre toutes sortes de choses que notre budget nous interdisait. Les éditeurs sensibles à mes requêtes emplirent notre bibliothèque de livres pour enfant, de dictionnaires et autres.
La ville de Saint-Mandé où Henri enseignait nous fournit des sacs de couchage, des couverts en fer étamé et surtout nous confia durant des années la direction des vacances d’été pour les enfants de la commune. Nous étions devenus experts en l’art de « mendigoter » au nom d’une cause qui nous semblait très méritoire. Ma seconde fille vint au monde juste à temps et fut des nôtres pour inaugurer notre première colonie d’été au chalet.

Les mois passaient, partagés entre l’école pour Henri, et pour moi les tâches d’une mère de famille et la préparation active des séjours d’hiver et d’été de plus en plus populaires auprès de nos jeunes pensionnaires. Leurs parents et la municipalité nous confiaient les enfants en toute confiance.
J’eus la chance de pouvoir, dès la première année, (j’avais 28 ans, et une énergie dévorante) d’exercer les tâches multiples de publiciste, de cuisinière, d’économe, de lingère, d’infirmière des « petits bobos », et parfois de mère putative auprès des enfants qui nous étaient confiés.
Nous avions réussi à réunir autour de notre activité un certain nombre de parents bienveillants qui de bouche-à-oreille avaient constitué une source de recrutement solide et quelques uns devinrent de véritables amis.
Un jour d’été, nous avons réceptionné la fosse septique. Dans le grand trou creusé devant la porte des toilettes, il fallait faire entrer cet énorme cylindre de ciment perforé. Le transport de la fameuse fosse qui enfin mettrait un terme (ainsi le croyait-on) à nos ennuis d’écoulement nécessitait le secours de ce qu’en Savoie on appelle « le Bovet », indispensable à cette époque pour transporter de lourdes charges dans la pente et dans la neige.

La Toussaint nous vit à nouveau au chalet pour y admirer dans ce que nous osions appeler « la salle de bain », une longue auge de zinc au-dessus de laquelle un mince tuyau de cuivre alimentait une douzaine de robinets et deux cabines de douches. C’est avec ce confort suffisant que nous avons inauguré notre première colonie de vacances officielle.
La mairie de Saint Mandé nous confiait pour deux sessions de trente jours une vingtaine d’enfants, filles et garçons âgés en moyenne d’une douzaine d’années. Nous avions, pour être plus à l’aise, monté une grande tente des surplus de l’armée pour y coucher les garçons, tandis que les filles profitaient du dortoir dans le chalet.

1952

Les deux ou trois années suivantes virent des changements appréciables. Les planchers de sapins brunis par tant de passages furent recouverts de linoléum clair, les croisées agrandies partout où il était possible de faire pénétrer la lumière du jour.
Avec trois enfants, la gestion de l’économat, le secrétariat, la cuisine, l’entretien, nous abandonnions, Paule et moi, avec reconnaissance à nos hommes la comptabilité et les bricolages incessants que nécessitait une maison collective isolée où il fallait être à la fois plombier, électricien, maçon et animateur.
J’adorais cette activité, la présence d’enfants autour de moi, l’art de cuisiner pour eux et la qualité sans faille de notre petite équipe.
Notre fils, troisième rejeton de la famille nous insuffla un renouveau d’ambition. Il fallait absolument agrandir le chalet !
Pour pallier le manque de place nous louâmes un petit chalet d’alpage situé cinquante mètres plus bas pour y faire dormir les « grands », ceux de seize ans, avec un moniteur. Ils avaient baptisé ce lieu « Le bouc » tant l’odeur des chèvres qui y passaient l’été imprégnait murs et sols.
Cette solution n’était pas la meilleure, mais la confiance des parents qui nous suppliaient de faire une petite place à leurs garçons conforta nos désirs d’extension et nous incita à échafauder des nouveaux projets.

Construire

À nouveau, plans, devis, catalogues défilèrent sur notre table. Que de longues colonnes de chiffres revus et corrigés pour espérer atteindre le maximum de nos désirs !
Nous pouvions financer deux bâtisses, l’une perpendiculaire au chalet initial et l’autre face à l’entrée où nous installerions une réserve pour l’alimentation et l’indispensable atelier qui fut dès sa mise en service quelques mois plus tard le « Retirato » de mon mari qui y passait le plus clair de son temps.
C’est donc au son des pelleteuses, des bétonneuses, des vibreuses que j’eus en pension une huitaine d’hommes aussi solides au travail qu’à table. Ils nous parlaient alors de leur façon de vivre, prenant un plaisir évident à l’intérêt que nous leur portions. De notre côté, nous étions curieux de découvrir ce milieu rural inconnu, et cette rencontre fit beaucoup dans notre intégration future.
Le chantier terminé, notre tâche personnelle devint plus précise.
Il fallait mettre des étagères au-dessus des lits, amener la lumière autrement que par un fil et une douille, et surtout installer dans le nouveau bâtiment l’infirmerie dont je rêvais. Sommaire mais confortable, cette petite pièce à deux lits était dotée d’une sonnette qui retentissait dans notre chambre. Dans ce qui deviendrait les dortoirs, le sol fut carrelé et les murs de ciment recouverts de ce qu’on appelait là-bas des voliges, petites lames de bois emboîtées les unes dans les autres qui rendaient le mur plus chaleureux.

Au fur et à mesure que du matériel arrivait aux Spatules une nouvelle nécessité se fit jour. Le bovet était certes très utile, mais pourquoi pas un engin motorisé ? Une route entre le crêt du Merle et notre maison devenait impérative.
Une fois encore, Arthur, conseiller municipal et entrepreneur de travaux publics a facilité nos premiers rapports officiels avec la mairie. Le terrain n’était pas constructible. Les tractations furent longues et coriaces. Nous aurions l’autorisation d’aménager un chemin empierré respectant l’évacuation des eaux de pluie, à condition que nous achetions le terrain sous les nouvelles constructions et qu’après notre départ, ce chemin revienne à la commune.
Les travaux continuaient et nous vîmes enfin s’installer une vraie salle bains, douze lavabos remplacèrent l’auge de zinc, deux douches, un cumulus, et la disparition des waters à la turque au profit de cuvettes à abattants.
Les dortoirs neufs semblaient indignes des vieux lits de camps de nos débuts et réclamaient sans appel des vrais lits de bois et des matelas de qualité.
Nous fîmes alors des achats à petit budget. Des dessus-de-lit pour que les dortoirs soient plus intimes, des rideaux pour les fenêtres. Henri était très habile à fabriquer des luminaires. Des tabourets individuels remplacèrent les bancs.
Durant deux ou trois ans, les séjours d’hiver et d’été se poursuivirent sans grands changements afin d’apurer notre situation financière. Certes, tout n’était pas encore parfait et la fosse soi-disant sceptique nous valut à plusieurs reprises des vidanges impromptues. La pompe dont l’interrupteur était dans notre chambre fut souvent le sujet d’interrogations inquiètes.

Pourtant notre dynamisme ne s’éteignait pas et les visites annuelles à la Foire de Paris favorisaient quelques entorses à nos budgets prévisionnels. J’aurais acheté tout ce qui se faisait pour les cuisines collectives : broyeurs, mixers, batteurs, merveilleuses marmites d’inox, et sortait souvent frustrée tant le matériel technique, chasse-neige, chaînes, clous pour la voiture, et j’en passe, avait la priorité.
Dans les années 60, Paule et Raymond nantis aussi de trois enfants eurent l’occasion de diriger à leur tour une colonie plus importante que la nôtre. Notre petite entreprise ne pouvait plus payer le salaire que valait leur travail si précieux. Leur départ fut pour nous une véritable épreuve.
Privée de la connivence avec mon amie, de notre entente sans faille malgré nos six bambins, j’eus l’impression « d’aller au travail ». Mais cette tâche me plaisait toujours et je m’habituais à rencontrer des collaborateurs éphémères aux méthodes pédagogiques qui ne s’adaptaient pas toujours aux nôtres, plus familiales, qui nous valaient la confiance des parents.
Nous arrivions enfin à un équilibre plus stable de notre budget et, devant cette absence d’échéances à venir l’envie nous vint de franchir une nouvelle étape. Notre maison était trop petite ! L’atelier devait s’étendre et comprendre un séchoir pour les chaussures et les vêtements d’hiver et une grande pièce que l’on appela « le salon » qui devint salle de ping-pong, de réunions, de jeux et permit un peu plus d’activités.
Puis le raccordement au tout récent tout-à-l’égout devenait impératif. Cette innovation nous soulagea d’un grand souci et…les traites furent de nouveau à l’ordre du jour.
Notre recrutement le plus important était celui des séjours d’hiver.

En 1961 j’eus mon cinquième et dernier enfant, un bébé prématuré de 1400 grammes, une petite fille qui brava à son tour les Alpes et le chalet.
Près de 10 ans avaient passé, et les années d’après 68 bousculèrent l’attitude de nos jeunes pensionnaires. Nous n’avions plus l’inconscience des années 50. Je souffrais de ce nouveau climat refusant toute forme d’autorité. Je n’avais plus la même ardeur et ma consolation étaient les séjours d’été où l’âge moyen des pensionnaires était plus jeune, des enfants moins à « l’avant-garde » et plus spontanés.

Saint Laurent du Pont 1974

Ce fut alors qu’un événement tragique ravagea une discothèque, faisant plus de cent jeunes victimes. Il sonna la fin de notre carrière dans les colonies de vacances, imposant une réglementation sévère pour les établissements hébergeant des mineurs.
Le chalet était loin de toutes les normes nouvelles et une visite sécuritaire engendra une interdiction de recevoir des enfants. À nouveau, penchés sur les récents règlements, nous cherchâmes une solution qui nous permettrait de rester à La Clusaz.
Henri avait cinquante-sept ans et droit à la retraite, moi quarante-huit et notre énergie était toujours intacte.
Nous avons alors décidé de rompre avec notre vie quotidienne, de quitter la ville et d’aller habiter à La Clusaz toute l’année pour y recevoir non des enfants, mais des groupes d’adultes durant tout l’hiver.

Durant quelques mois de démarches pour loger les enfants restants à Paris, préparer un déménagement définitif et réintégrer notre précieux chalet, nous avions eu le temps de réfléchir. Nous ne partions pas les mains vides comme en 1949. Un capital d’amis, d’associations sportives, de deux ou trois comités d’entreprises nous suffisait pour recruter une vingtaine de stagiaires durant toutes les saisons d’hiver et d’été.

« Les Spatules 1500 » succédèrent à l’association « Jeunesse en Montagne », ses statuts informaient de sa mission à faire connaître la moyenne montagne et les sports y afférant.
Quelques jours plus tard, déambulant dans le chalet vide, la vérité nous apparut incontournable : le temps des cow-boys avait vécu et jamais des grandes personnes n’accepteraient les dortoirs, les tables sur tréteaux, les toiles cirées et les tabourets.
Nous avions liquidé notre précédente activité avec un bilan positif mais pas excédentaire. Nous nous retrouvions comme quinze ans plus tôt confrontés à une réhabilitation de la maison et à de nouveaux emprunts. Ce fut plus facile grâce à l’amitié de certains de nos amis et les facilités bancaires plus compréhensives en ces temps des trente glorieuses.
À nouveau, comptes, devis, plans, mais heureusement cette fois pas de bétonneuses seulement des menuisiers qui transformèrent les dortoirs en petites chambres ressemblant davantage à des cabines de bateau qu’à des chambres d’hôtel.
Nous étions fin prêts pour attaquer une activité qui m’était, je m’en aperçus très vite, absolument inconnue.

La Clusaz était devenue une station renommée mais très familiale où aucun immeuble bétonné ne gâchait le paysage. Les pistes traversaient des bois, et un cahier des charges rigoureux protégeait l’aspect authentique de la station. Nous avions tant crapahuté dans la neige, souvent chargés et par n’importe quel temps que je n’imaginais pas que pour des citadins, même sportifs, arriver de nuit dans un chalet enfoui l’hiver sous la neige après cinq kilomètres de route glissante aux virages rapprochés (mon mari les avaient comptés et je crois qu’il y en avait une vingtaine) pouvait décourager certains amateurs de sports. Heureusement, dès la porte franchie nos hôtes étaient revigorés par une bonne odeur de vin chaud, l’accueil qu’Henri et moi savions rendre amical, la situation du chalet où l’on pouvait commencer à skier dès la porte ouverte, le calme et la rusticité même de la maison. Cela faisait passer pour moi le moment délicat où je devais montrer les chambres dont chaque fois j’essayais de minimiser (si c’était possible) l’exiguïté par le peu de temps qu’on y passait.

Je n’avais dans ma vie pas eu de contacts professionnels avec des adultes. Je passais sans transition de l’état de protectrice de jeunes enfants à celui d’être jaugée, et mon orgueil en était un peu blessé. Nos premiers stagiaires furent des adhérents sportifs, des enseignants, que mon mari avait plaisir à rencontrer. Le résultat fut probant car ils revinrent trois fois par an jusqu’à la fin de nos activités quinze ans plus tard. D’autres petits groupes vinrent peu à peu élargir notre environnement. Des employés de banque, des sportifs d’EDF, des particuliers qui comme à nos débuts venaient par le bouche-à-oreille. Bientôt nous refusâmes du monde, mais plus question cette fois d’agrandissements, il ne restait plus qu’à entretenir les bâtiments et terminer notre vie entre ses murs.

J’avançais en âge, la soixantaine me guettait, un peu de lassitude me gagnait. Ce métier d’hôtelière me charmait moins que durant le temps des colos. Pourtant il fallait continuer quelques années pour « digérer » les frais du toit neuf, au grand plaisir de mon mari qui se sentait dans ce genre de vie comme un poisson dans l’eau.
Nous étions repartis pour plus de six ans. Je compensais la fatigue des séjours d’hiver par le plaisir que me procurait la saison d’été. Des familles entières venaient chez nous comme on vient chez des amis.
Tout était plus facile, on accédait au chalet en voiture, on organisait excursions, baignades et navigation sur le lac d’Annecy grâce au dériveur dont nous avions fait l’acquisition. Une petite unité de vingt-cinq personnes permettait à chacun de vivre à son rythme, les couche-tard jouaient aux cartes, les sportifs partaient à l’aube pour atteindre les sommets. Le petit-déjeuner s’étalait, les uns prêts pour un tournoi de ping-pong, les autres flânant en robe de chambre jusque tard dans la matinée.
Nous organisions dans le pré des pique-niques dont je crois encore humer l’odeur des saucisses grillées.
Nous formions une petite communauté où parfois les pensionnaires concoctaient pour tous leurs plats préférés de l’aïoli des Marseillais, aux quiches lorraines des Alsaciens. J’appris à cuisiner la flamiche des nordistes et la galette bourbonnaise des auvergnats.

Vendre

Dix ans, c’est bien, mais si j’aimais toujours ma profession, je sentais parfois une lassitude physique et même quelque désir de cuisiner pour deux dans un appartement parisien.
Une importante opération amenuisa encore mes forces, mais me permit encore trois années d’activité. Ce n’est qu’en 1988 que, pour la première fois, j’envisageai de « rendre mon tablier ». Ce fut une lutte sourde entre mon époux et moi, la première grave depuis longtemps. Heureusement, une deuxième arthroplastie obligea mon infatigable compagnon à renoncer à cette vie en altitude.

Trouver un acquéreur s’avérait délicat. Nous avions depuis toujours pensé que l’on ne pourrait jamais vendre. En dehors d’une route carrossable l’hiver, agrandi de deux corps de bâtiments sans permis de construire, le chalet ne répondait absolument plus aux normes de sécurité. Un atout majeur cependant pouvait lui conférer une valeur marchande : son emplacement au milieu des pistes.
Les acheteurs n’abondaient pas, ou ils voulaient abattre le bâtiment et payer le prix du terrain. Ce fut une période difficile. Puis de jeunes amis décidèrent de poursuivre notre parcours et nous achetèrent le chalet.
La vente eut lieu en Octobre 1989, quarante ans après notre première acquisition. Ce chalet avait procuré à mon mari à la retraite un deuxième souffle et il y avait trouvé une reconnaissance et une notable popularité.
Pour moi c’était plus ambigu, je n’ai jamais eu le goût de la propriété et la fatigue était plus forte que les regrets. Il était temps pour moi de tourner la page.