J’ai arrêté de chercher (...)

Tous les matins, c’est le même rituel.
Je ne me lève que pour boire du chocolat chaud dans une tasse à bord ébréché, comme à peu près tout ce qui traîne chez nous : objets rafistolés, meubles bancals – un joyeux bordel propre et douillet qui reflète l’esprit de ma famille.
Mon père se lève chaque jour aux aurores pour accomplir son rôle de chef de famille : remplir le bec de son unique oisillon, s’assurer que le nid tient toujours debout, et rentrer se mettre les pieds sous la table. Je l’admire en secret, car sa pudeur et ses silences tiennent à distance mes pulsions effusives : il est électricien. Il a de la magie au bout des doigts et grâce à lui les gens peuvent avoir chaud, être propres et regarder la télé – ce qui n’est pas rien.

Ma mère s’est toujours laissé bringuebaler d’un boulot à un autre : ouvrière dans une usine de confiserie (période bénie où elle me rapportait quotidiennement bonbons et chocolats), femme de ménage, plongeuse, employée d’auto-école, etc. Alternant entre temps de plus ou moins longues périodes de chômage.
Je me souviens que mon enfance était douce et sucrée, même si on courait toujours après l’argent. Je pense qu’après « Je t’aime », la phrase que j’ai le plus entendue a été « On est à découvert. » Un écho résonnant dans un gouffre financier.
Pour arrondir les fins de mois, ma mère tirait les cartes. Elle possédait des dons un peu étranges : intuitions, rêves prémonitoires, apparitions, etc. Il n’était pas rare chez moi, d’entendre parler de fantômes et de revenants. Déjà ma grand-mère, d’origine tzigane, avant un penchant particulier pour l’ésotérisme.

Un jour ma mère m’a révélé que j’étais venue au monde à minuit pile. Une heure mystérieuse, secrète, pleine de promesses. Elle m’a dit que c’était un signe, que j’aurais une vie spéciale et qu’une bonne étoile veillait sur moi. J’ai cristallisé mon rêve : je voulais devenir actrice.

A 8 ans, perchée sur les talons de ma mère, maquillée comme une call-girl du Boulevard de Clichy, je répétais face au miroir mon discours des César. César, Oscar, Golden Globes, Pulitzer (oui, même celui-là) : je raflais toutes les mises, remportais toutes les victoires. Les années passaient tranquillement, j’attendais patiemment le jour où je pourrai devenir superstar. Je prenais mon mal en patience, récitant des poèmes à voix haute pour apprendre à articuler et à poser ma voix, répétant inlassablement les scènes de la seule pièce de théâtre que contenait ma bibliothèque : l’Avare de Molière.

Jusqu’au jour où, brutalement, deux cataclysmes sont venus renverser la petite barque sur laquelle je voguais, faisant de ma vie – ce petit fleuve tranquille - un courant dont la surface bouillonnait et dans laquelle je tentais péniblement de maintenir ma tête hors de l’eau.
Mes deux sœurs sont nées, à un an d’intervalle. Finie l’enfance dorée : je n’étais plus le centre de l’attention, et il nous a fallu cohabiter à 5 dans notre minuscule maison où l’intimité était devenu un privilège obsolète.

Un jour une amie de ma mère lui a dérobé une carte de crédit dont elle ne se servait pas. « L’amie », que mes parents hébergeaient car son mari l’avait mise à la porte, est tout simplement allée se servir dans les caisses, pourtant loin d’être remplies, de mes parents. Ce serpent qui vivait sous le même toit que nous, qui nous regardait droit dans les yeux chaque matin en buvant son café, en prenant à la même table que nous les repas qu’on lui offrait, en se couchant le soir dans le lit qu’on lui prêtait, allait chaque après-midi vider le compte commun au distributeur de billets. Un jour le banquier a appelé : mes parents affichaient un découvert de 8 000 euros. Une période extrêmement difficile a suivi. : un procès (perdu), des intérêts qui s’accumulent, une dette de 15 000 euros à rembourser, finalement.

Saignés à blanc par la banque, mes parents, et je ne m’en suis pas rendu compte à l’époque, ont réussi l’exploit de réaliser mon plus grand désir : à 18 ans, ils m’ont envoyée dans une école de théâtre. 325 euros par mois, 3250 euros à l’année, voilà ce que leur coûtait mon ambition. J’ai trouvé un job de jeune fille au pair chez une directrice de collège naturiste, qui me versait un petit salaire en plus de l’hébergement. Ils n’avaient donc pas besoin de me payer de loyer.
C’est dans cette école de théâtre, qui est toujours l’une des plus connues de Paris, que j’ai découvert le véritable sens de l’expression « classe sociale ». Il y avait les élèves qui, comme moi, cumulaient les cours et un job, cavalant d’un bout à l’autre de la ville, devant caser leurs répétitions très tôt le matin ou très tard le soir. Et il y avait les autres : les filles et les fils de bonne famille, qui alternaient entre cafés, restaurants, clubs privés et boîtes branchées. Ils arrivaient le matin les yeux cernés d’avoir trop fait la fête, pendant que je devais m’occuper d’un gosse autiste. Mais je n’avais pas le temps d’être jalouse.

Je devais faire face à un problème « de poids » : j’étais boulotte. « Appétissante », m’a dit un jour le directeur de mon école. Je ne le voyais franchement pas de cet œil quand je planquais mes formes replètes sous des pulls noirs informes, jonglant entre les deux jeans que je possédais, les lavant et les relavant jusqu’à l’usure. Trop fauchée pour en racheter, et surtout mal à l’aise dans les boutiques de vêtements. Je voulais devenir actrice, mais j’étais à mille lieux d’avoir le corps de l’emploi.
Cependant j’étais persuadée que le cinéma avait de la place pour tout le monde, et que le talent pouvait éclipser le physique. Mais j’avais tort.
Je pensais que mes complexes disparaîtraient avec le temps et que ma volonté serait tellement forte que je pourrais briser mes propres barrières. Je pensais qu’un jour, le regard d’un agent ou d’un directeur de casting se poserait sur moi et qu’il dirait en me voyant « C’est elle. » J’avais tellement tort.

Mes naïves illusions volèrent en éclat dès mon premier jour de cours, quand j’ai rencontré les autres élèves. Les filles. De mon âge. Fines, belles, mieux habillées. La véritable grâce. Je réalisais qu’il existait un monde où chacun avait une particularité. Un style, le truc. Devant la grandeur de la concurrence, mes convictions se brisèrent aussi facilement qu’une allumette qu’on craque.
La venue de deux Russes en particulier, jolies comme des poupées et qui roulaient des r comme des paysannes franc-comtoises, m’acheva. Elles possédaient ce qu’il me semblait que je ne pourrais jamais posséder : cette capacité inexplicable, qui relève quasiment du mysticisme, à séduire et charmer leur entourage comme par enchantement.

Au-delà de mon rapport avec mon physique, je devais faire face à un autre obstacle.
Moi qui n’avais jamais fait de théâtre avant, je me rendis vite compte que monter sur scène était une véritable source d’angoisse. Je me sentais faible. Déshabillée jusqu’aux tréfonds de mon intimité. Mise à la merci des attaques et des perfidies, exposée à la critique et au jugement de l’autre.
Mon professeur pourtant était bienveillant. Il pensait que, comme on n’avait jamais rencontré ni Juliette ni Phèdre, elles pouvaient bien ressembler à n’importe qui, et il m’autorisait tous les rôles. Les mois passaient, et je commençais à apprivoiser la lumière. Je me fis des amis, des vrais, les mêmes que j’ai encore aujourd’hui. La terreur du plateau me tordait toujours le ventre, mais je la bravais pour goûter à la joie de me glisser dans une autre peau que la mienne.

Un jour cependant, une voix au téléphone s’est chargée de me rappeler que je ne rentrais pas dans le moule. On m’appela pour une figuration : mon premier tournage, un film d’époque en costume. J’allais porter une grande robe avec un cerceau dessous, me faire coiffer et maquiller. « Finalement on n’a pas besoin de vous. On n’a plus de costume. On ne va pas vous faire venir si vous ne rentrez dans rien ! » La cruauté des mots ne faisaient que révéler la réalité dans toute son évidence : on ne voulait pas de moi.

La deuxième claque vint de ma prof de cinéma, une réalisatrice ratée dont le film (un navet avec Hippolyte Girardot) n’est resté que deux semaines à l’affiche, et seulement dans quelques salles. L’aigreur devait la ronger jusqu’à l’os sous son masque de gentillesse, car elle dézinguait les filles une par une, chaque fois qu’elle le pouvait. Elle dit à l’une qu’elle n’avait pas de personnalité, à l’autre qu’elle devrait se faire refaire les dents, à une telle qu’elle manquait d’élégance. Pour ma part, j’ai eu droit à « Tu es comme un steak sans sel, sans poivre, sans moutarde et sans ketchup. Tu es fade, Déborah, tu es fade. » Comment ne pas la croire ?
J’ai tout de même continué mes études, mais la peur était revenue. Je ne venais en classe que parce que mes parents se saignaient aux quatre veines pour me payer ces foutus cours dont j’avais rêvé toute mon adolescence, et que je ne voulais pas les décevoir.

Puis j’ai commencé à maigrir. Je ne calmais plus mon angoisse en engouffrant des pains au chocolat pour l’étouffer. Je ne me bourrais plus de Palmitos jusqu’à m’en écœurer. Je ne me gavais plus au point d’aller vomir. J’arrêtais les paninis à la pause déjeuner. Je stoppais mon étude comparative sur les meilleurs cheesecakes de Paris. Je fondais de jour en jour, mais la peur restait là, tapie au fond de moi.
Elle était là quand je passais des examens, des castings, quand je parlais à un réalisateur ou à un metteur-en-scène – même quand j’arrivais à décrocher un rôle. Elle me susurrait des horreurs à l’oreille : « Ils vont se rendre compte à quel point tu es nulle, ils vont te virer du projet. » Elle me rongeait de l’intérieur jusqu’à m’en filer des aigreurs d’estomac. Dès que je mettais un pied sur un plateau, ou que j’arrivais sur un tournage, je commençais à m’observer, à me juger et à m’auto-sabrer. Je souffrais en permanence. Je ne prenais même plus de plaisir à jouer. Je me trouvais laide et engoncée, tellement laide comparée aux autres jeunes comédiennes que je côtoyais. On est tellement nombreux. Les jeunes acteurs sont partout, et la réalité est dure et cruelle : il n’y a pas de place pour tout le monde.
Mais je m’acharnais encore. Je me raccrochais désespérément à ce rêve qui me filait entre les doigts.

Une fois mon école terminée, j’arrivai sur le marché du travail. Je n’avais plus le cadre rassurant de l’école pour me servir de filet, plus de rythme assuré par les cours, plus d’obligations. J’étais désormais pleinement responsable de ma carrière.
Je réalisais très vite qu’en fait, être comédien, c’est aussi être commercial. Il faut savoir se vendre, sourire même si tu n’en as pas envie, être sans cesse en représentation. Il faut aller aux bonnes soirées pour rencontrer les bonnes personnes, faire semblant de ne rien attendre d’elles pour ne pas avoir l’air d’une crevarde opportuniste, alors que c’était exactement comme ça que je me sentais. J’enchaînais les castings pour des courts-métrages ou des créations théâtrales relativement mal écrits et non-rémunérés. Je ne décrochais de rôles que dans des clips ou des films d’étudiants que je ne pouvais même pas utiliser pour ma bande démo tant ils étaient mauvais. Je devais infatigablement traquer les annonces, sachant que celles qui sont vraiment intéressantes, pour les vrais rôles, ne sont accessibles qu’aux agents. Je n’avais pas d’agent. Je ne connaissais personne, j’étais une nobody. Mais sous la pression masochiste que je m’imposais, je persévérais.

J’ai quand même connu mon court quart d’heure de gloire. J’avais décroché un rôle dans un clip qui, pour une fois, avait un vrai scénario et des personnages travaillés. Je jouais l’un des principaux, celui d’une jeune fille mal dans sa peau qui subissait le regard des autres (où s’arrête la réalité, où commence la fiction ? ) On me voyait beaucoup à l’écran, et le clip est resté quelques mois à la télé. Des gens me reconnaissaient dans la rue, de temps en temps, et certaines personnes venaient m’aborder pour me parler du clip et me poser des questions sur l’artiste. Elles étaient contentes et repartaient avec une bonne anecdote à raconter. Et moi je me sentais un peu célèbre...

J’ai connu de beaux et inoubliables frissons. Mais, aussi intenses qu’ils ont pu être, ils n’ont pas suffi à compenser toute la douleur et la tristesse que je ressentais. Ils étaient comme les shoots d’une drogue euphorisante mais destructrice qui commençait à me consumer un peu plus chaque jour, qui m’usait et m’épuisait. Je m’écœurais de toutes ces heures perdues sur le net à passer les annonces au peigne fin, à envoyer des e-mails sans réponse, à poster des photos et des CV destinés à des directeurs de casting, et que j’imaginais noyés dans la masse de toutes les autres candidatures qu’ils devaient recevoir. Mon courrier perdu dans une marée de lettres, chacune porteuse de l’espoir de celui qui l’envoyait. J’appelais les boîtes de production afin de savoir quels étaient leurs films en préparation, s’ils avaient des rôles à distribuer. Je gardais mon téléphone en permanence à l’œil, pour ne louper aucun appel. Il n’a jamais sonné, ou très rarement. Je me suis épuisée. Je vivotais entre deux petits boulots. J’en ai exercé des ingrats et des incongrus : vendeuse en boulangerie, habilleuse sur les défilés de mode, caissière, assistante d’un professeur d’anglais aveugle au lycée Henri IV, etc.

Un jour je me suis retrouvée trop essoufflée et j’en ai eu marre de courir. Mon rêve brillait encore de sa flemme discrète, comme une étoile mourante, sa lumière émettant quelques sursauts faiblards entre mes doigts. Puis j’ai lâché prise. J’ai décidé que tout ce cirque était terminé et que j’avais besoin de m’éloigner de ce monde qui n’était pas fait pour moi. Ou que je n’étais pas faite pour lui, je ne sais pas vraiment. J’ai retiré mes pions quand j’ai réalisé que ce milieu ne me convenait pas. Le monde du spectacle est un endroit particulier où s’appliquent inconsciemment les mêmes lois que celles de la jungle : seuls les forts survivent. Les faibles crèvent. L’instinct de survie en sauve certains, qui savent prendre la fuite quand il en est encore temps.
J’ai arrêté de chercher la lumière, me réfugiant dans le confort chaleureux et enveloppant de l’ombre. J’ai découvert que j’étais bien plus épanouie en attirant le regard ailleurs que sur moi. Sur mes mots, par exemple. J’ai commencé à écrire : pour des blogs, pour des journaux, pour des web-magazines. Je ne garde pas d’amertume.
Je ressens parfois un petit pincement quand je vais voir mes amis jouer dans une pièce. Ou quand je vois les grandes affiches de films qui habillent le cinéma Gaumont, près de l’Opéra. Quand je lis le nom d’une actrice qui porte le même prénom que moi, qui interprète les rôles qui auraient pu être les miens. Mais le théâtre est toujours vivant, et je sais qu’à tout moment, je peux y retourner. Sans pression. Uniquement pour le plaisir. Simplement pour faire ce que des acteurs sont censés faire : jouer.