Remplir le temps

Arthur a la cinquantaine et vit dans son village natal, au bord de la mer. Il désigne lui-même sa façon de vivre comme "adjacente" : adjacente à la mienne, à la vôtre, à celle de ses semblables, voisine, proche, mais séparée. A l’occasion de son service militaire, il a découvert la lecture et la littérature, devenant, en peu de temps, un grand amateur de Beckett, Kafka, Michaux, Cioran, Proust, Rousseau, et d’autres. Cette rencontre a été si importante qu’il lui est soudain apparu impossible de travailler, au sens courant où on l’entend.

Je ne dirais pas travail, ni occupation. 
Je dirais que je n’ai pas d’occupation, mais beaucoup de préoccupations. Les préoccupations se trouvent avant l’occupation.
Il s’agit de remplir le temps. J’ai l’habitude de me lever tous les jours à peu près à la même heure, vers les 4h44. Ça fait un peu maniaque, c’est pour aligner 4, 4, 4 : trois fois 4 ; c’est simple, j’aime bien ces chiffres. 
Hiver comme été. Je ne mets pas de réveil. Je suis habitué à me réveiller autour de cette heure-là. Avec quelques minutes d’avance ou de retard mais je sors du lit à cette heure précise. Quelquefois je suis réveillé avant. Et j’attends mon heure de lever en écoutant France Inter, la rediffusion d’émissions de la journée précédente que j’ai déjà écoutées - je réécoute avec peut-être un tout petit peu plus d’attention que pendant le jour où, quand j’écoute la radio, je suis occupé à bricoler, à réparer mon vélo, à jardiner. Je vérifie si, quand j’écoutais la radio en faisant autre chose, j’étais bien attentif.

J’écoute notamment l’émission de Matthieu Vidar, « La tête au Carré ». C’est une émission scientifique. Je l’écoute pratiquement deux fois mais peut-être pas toujours en entier, parce que quand je fais autre chose, je suis loin du transistor, et l’heure à laquelle je me réveille ne correspondra pas forcément à l’heure du début de la rediffusion qui est 4h05. Je la prends en route. Quand je tombe sur la rediffusion, en réécoutant, je me dis, hier à ce moment précis, je faisais exactement cette chose-là. La rediffusion finit à 5h02. Le jour s’amorce comme ça. Grâce à la rediffusion, je réajuste le moment du jour nouveau au moment du jour précédent ; je retrouve le moment précis de l’activité que j’avais. C’est ce que j’appelle le « 4, 4, 4 » : il y a des moments qui se mettent en ligne, qui coïncident. Je n’y avais pas pensé avant et pourtant c’est cela : la recherche de la coïncidence. Comme un fil qui passerait par trois trous qui correspondent.

Après je descends, parce que je dors dans la mansarde au deuxième étage. Je descends et j’ai tout un rituel : je sors la chatte qui passe ses nuits à l’intérieur ; toilette, café, et j’écoute encore la radio. Toujours France Inter. Jamais France Culture ! Je n’ai rien contre France Culture mais ce n’est pas dans mes habitudes. On s’attache aux animateurs. Si on écoute une radio c’est qu’on se sent bien avec les animateurs, avec leur façon de penser, et qu’ils nous intéressent. Tout ça me prend une heure.

Quelquefois quand je descends, je suis un peu dans le cirage. A la première émission de France Inter, « Un jour tout neuf », l’animatrice, Brigitte Patient, pose des questions, il s’agit de retrouver une expression de la langue française. En général, au moment où elle pose la question je n’écoute même pas, je suis ailleurs. Et puis quand elle donne la réponse je me dis, tiens, la radio était allumée mais je n’ai même pas entendu la question, je rêvais déjà, j’étais déjà ailleurs. Mais là c’est explicable : c’est tôt.

Après je remonte dans ma mansarde vers les 6h05, 6h10. Je m’assois sur mon lit, le dos contre la cloison, l’oreiller calé derrière le dos. Je ne me mets pas dans mon lit, je suis sur mon lit. Et je recopie. Je recopie tous les jours, pratiquement 364 jours par an. Ça peut arriver que je manque à la tâche, si par exemple j’ai un retard au réveil, mais c’est rare. Et ça commence un peu à m’agacer parce que je recopie systématiquement presque tout ce que je lis. Je me demande si ce n’est pas devenu une habitude plus qu’un intérêt majeur pour ce que je lis. C’est un plaisir mais je peux faire plus de deux mois avec le même livre en le lisant deux heures par jour. Ces jours-ci je ne lis pas plus de deux pages en deux heures. Parce que je recopie.

Je suis toujours dans les mêmes lectures depuis une dizaine d’années. Je recopie uniquement des livres que je classerais en gros dans la psychologie : psychologie, psychanalyse, et certains livres de psychiatrie. Quand je lisais d’autres sortes de livres, de la littérature, cela m’arrivait de recopier si je tombais sur une phrase très belle ou une pensée profonde, mais c’était rarissime. Là c’est devenu vraiment une manie, j’aimerais bien lire un peu plus. Le but de recopier au départ c’était de mieux m’imprégner des théories, des pensées de l’auteur. Je croyais par le recopiage comprendre plus facilement et surtout m’assurer que cette lecture laisse plus de traces en moi. Après plusieurs années de recopiage, je ne suis pas sûr que ce soit efficace. Je crois qu’il ne me reste pas plus de traces que si je m’en tenais à la lecture. Je ne peux pas savoir. Ça se dépose peut-être en moi et ça ressort, mais involontairement. Il m’est arrivé de relire les notes que j’avais prises. Quand c’est recopié c’est quand même condensé. Cela fait 70, 80 % du livre ; quand je repère une redite dans le livre, je ne recopie pas.

Non seulement je recopie, mais en recopiant, j’ajoute des exemples tirés de ma vie personnelle, des situations correspondant à ce qu’a écrit l’auteur, que j’ai retrouvées chez d’autres personnes.

 Je ne prends pas cela comme un travail. Si je le considérais ainsi, je ne le ferais pas. C’est pratiquement un plaisir, certainement un très grand intérêt. Ce très grand intérêt fait mon plaisir. Voilà. Donc ça va me prendre deux heures, deux heures dix. Je m’arrête, je pense aux exemples que j’introduis dans les copies : j’écris les prénoms des gens qui m’ont parlé, des gens qui pourraient correspondre à ce genre de situation. Je garde les vrais prénoms. Mais personne ne lit mes notes. Cela n’a d’intérêt que pour moi. Quelquefois je fais des associations de prénoms. Je vais contracter deux prénoms en un pour condenser mes associations. Je vais faire une seule personne avec deux, parce qu’elles se ressemblent. Je connais une mère et sa fille. La mère s’appelle Christiane et la fille Sonia. Et dans mon carnet - plus exactement un cahier de 300 pages à petits carreaux - elles deviennent « Soniane ». Je me repère comme ça. Quelquefois les prénoms, comment dirais-je, ce ne sont pas des acronymes, mais c’est réduit. Une dame qui s’appelle Brigitte est devenue « Bdz », c’est un code personnel, le « dz » pour le nom de sa ville. Il y a une certaine tendresse pour les prénoms que je cite, et surtout une grande interrogation sur ces personnes.

Ce sont majoritairement des femmes. À 97 %. Il arrive que ce soit des hommes mais c’est très très rare. Ce sont surtout les femmes, non pas qui m’interrogent, mais qui m’intéressent. L’interrogation sur les hommes n’est pas très développée chez moi ! Etant un homme j’ai l’impression que les autres hommes fonctionnent tous comme moi. Ce qui n’est sûrement pas vrai. Mais je n’ai pas cette impression de mystère que j’ai avec les femmes. Je ne dirais pas que l’homme pour moi est un mystère, et le mystère masculin, s’il existe, ne m’intéresse pas du tout. Mais le mystère féminin oui. Il reste toujours aussi grand.

Souvent je pense que tout ce que j’ai lu, c’est peut-être complètement à côté. Ce n’est pas la réalité, ce n’est pas la vérité ; cela peut aller jusqu’à l’erreur. C’est un aspect partiel de ce que pourrait être une réponse à ce mystère. Mais les réponses que ces textes m’apportent m’aident dans cette interrogation sur le mystère. Comment dirais-je ? Avec ces textes, en y réfléchissant, j’ai une réponse. Je n’ai pas la certitude qu’elle corresponde à quelque chose de vrai, je sais qu’elle n’est pas entière, que c’est un petit élément. Parce que là je parle de psychologie, mais je sais que la psychologie n’est qu’une approche parmi tant d’autres. Je n’ai pas de connaissances en neurosciences, par exemple, il doit y avoir des perspectives qui doivent être très éclairantes. Je n’ai pas de connaissances en primatologie, sur le comportement des singes, bonobos, orang-outang... Or je pense qu’il y a beaucoup à apprendre d’eux. En mythologie et religions non plus. Donc mon approche m’offre seulement un petit point de vue, mais je ne vais pas commencer à recopier des notes sur les singes. Et pourtant, je le devrais !

Cette occupation de l’esprit me prend deux heures. Je n’écris que le matin. Cela ne remplit pas toutes mes réflexions de la journée, mais il y a peut-être des éléments de lecture, auxquels je vais repenser, qui vont occuper ma journée. Je ne vais pas chercher à les retrouver mais ils vont surgir. 
La journée, ce sera pour marcher, pour faire du vélo, jardiner, sortir, faire des courses. Parce que je n’ai pas de voiture, cela me prend du temps. J’ai besoin de sortir de chez moi. C’est un plaisir également. Lire quatre heures ce serait trop.
Le reste de la journée est une activité qui ne laissera pas de traces. Comment vais-je dire ? Ce n’est pas qu’elle ne laissera pas de traces, elle n’est pas moins importante mais différente. J’ai autant besoin d’elle, peut-être plus besoin d’elle. C’est une façon d’occuper le temps, l’espace, mon corps, l’esprit, c’est une façon d’être au monde, une façon d’être.

C’est là que je rencontre les gens, qui sont souvent les mêmes. Parce que ce sont toujours dans les mêmes endroits que je marche. Je sais qui je peux rencontrer en marchant. Si je vais dans tel endroit à pied ou à vélo, j’ai des chances de rencontrer telle personne. Mais je n’y pense pas à l’avance. 

Ce qui va déterminer mon orientation c’est la météo – pluie, soleil, vent. Et les sites préhistoriques. J’aime bien m’y rendre. Je regarde le sol, je trouve des petits éclats de silex que j’aime ramasser. Et quelquefois, quand les éclats sont moins intéressants pour moi, je vais les remettre là où je les ai trouvés. Je les rends à leur créateur. En les prenant je les avais séparés de l’endroit où ils avaient été fabriqués. Peut-être s’en souviennent-ils ? Je n’en sais rien. C’est un intérêt, c’est l’émotion de retrouver un petit outil de silex de deux, trois centimètres qui a été fabriqué il y a cinq, six mille ans et qui n’a été tenu par aucune autre main que la mienne depuis cinq ou six mille ans. Ça me touche. J’ai l’impression de toucher le temps par l’intermédiaire de l’objet. De cette façon je peux me dire que je touche du doigt le temps, ou que je touche le doigt du temps ; ce n’est pas si facile.

Sur le vélo je suis tout seul et dans les endroits où je vais il y a très peu de monde. Sur la côte je rencontre peu de monde ; mais je n’y vais pas pour rencontrer du monde. J’y vais parce que c’est très beau, parce que j’aime ces endroits. J’aime les bords de mer pour l’immensité, c’est « a-limité », la limite se dissout en elle-même. Il n’y a rien qui s’oppose à moi dans ces endroits, j’ai l’impression d’une liberté plus grande.

Je ne me promène pas tous les jours. Quand il y a trop de vent, le vélo ce n’est pas agréable. Je vais aussi à pied. Si je vais à pied, je vais plutôt vers le bois. Pour m’abriter du vent. Les jours où il pleut je suis vraiment malheureux. Cela m’arrive de m’ennuyer, quand je ne peux pas sortir. L’enfermement, même dans ma maison, je n’aime pas ça. J’ai besoin d’être dehors. Mais quand il fait trop mauvais, la confrontation deviendrait violente, contrariante, contraignante. Non. Il faut que ça reste agréable. Je dirais supportable. Une petite bruine ou un grain, ça n’empêche pas de sortir. Mais une grosse pluie continue, pour avoir une saucée, non !

Mes pensées sont aléatoires. Une pensée, une phrase, un mot, me reviendra en tête. Je vais tourner autour de cette phrase, de cette pensée dans ma tête. Mais ce ne sera pas un effort, la pensée en orbite autour de ce mot, cela se fera tout seul. Parfois ça me fait réécrire. Je ne réécris pas dans mes grands cahiers du matin ; pour réécrire, j’ai des petits carnets. J’en suis à mon huitième ou neuvième. Je réécris la pensée qui aura tournicoté dans ma tête. Cela m’arrive quelquefois, si je suis au rez-de chaussée, de remonter en vitesse pour réécrire parce que je sais que la pensée ne reviendra plus. Je n’emmène pas les carnets avec moi, ils restent près de mon lit. 
Mais là, ces temps-ci, je n’écris plus. C’est un travail, non ce n’est pas un travail, mais c’est un moment d’accumulation. Je sais que dans un certain temps, que je ne suis pas capable d’évaluer, ce que j’ai lu va ressortir en notes, en pensées très brèves, d’une ligne, deux lignes une dizaine de lignes maximum. Jamais plus. Ce sera discontinu. Il y a un travail de digestion de ce que j’ai lu.

L’après-midi, c’est très réglementé, enfin, quadrillé par les heures. Après le repas, je jardine une heure et demi, deux heures ; j’ai fait ce que j’avais à faire. Au-delà cela deviendrait déplaisant. De même que pour la lecture et la copie, dépasser cette durée créerait une lassitude, une fatigue. Après le jardinage je passe au vélo ou à la marche. Cela va durer une heure ou deux.
J’ai toujours été comme ça. Me concentrer, faire la même chose pendant plusieurs heures m’est pénible. Si on découpe les huit heures du temps de travail en petits morceaux, je peux les faire, mais c’est un découpage du temps entièrement différent de la norme. 

Ce n’est pas la lecture qui est le plus important. C’est la vie extérieure, la vie au dehors. La vie quand je suis occupé à faire des choses dehors. Elle est plus la importante, mais elle ne laisse aucune empreinte. Je dirais qu’elle me traverse. Je n’arrive pas à l’expliquer. Et je n’ai pas le besoin, le désir d’en garder des traces. Ces moments se suffisent à eux-mêmes. 
Or ce que j’appelle la vie intellectuelle (je n’aime pas ce mot, ça fait un peu trop sérieux), là oui, peut-être qu’on doit garder des traces. Mais ces traces ne doivent pas concerner ma vie du dehors. C’est comme s’il y avait une séparation ; il y a le dedans et le dehors.

Quand je suis dehors, les autres me voient, mais moi je ne les vois pas forcément. Des automobilistes m’ont dit : on te voit partout. C’est tout simple à expliquer, eux on ne les voit pas parce qu’ils sont enfermés dans leur voiture, mais ils vont remarquer le piéton. Je suis très visible, très vu, très en vue !
Je déambule, j’ai une déambulation hygiénique. Elle m’est nécessaire, vitale, et plaisante.

Dernièrement je me suis rendu compte que quand quelqu’un me parlait, je retenais les traits essentiels de sa conversation. Je vais extraire involontairement les choses importantes. Je suis attentif, cela se fait automatiquement. Ou bien ça va rentrer en connexion avec ce que j’ai lu, mes lectures vont éclairer des détails donnés par les gens, ça va faire résonnance, confluer vers ce que j’ai en tête. Il y a un travail de l’inconscient qui va se faire, lié à l’importance des détails, selon mon filtre (je dois avoir un filtre, on va l’appeler comme ça, un filtre que je ne cherche pas à utiliser). 

Le soir je rentre chez moi vers 18h, 18h30. L’hiver, je rentre avec la nuit. Les endroits où je vais ne sont pas éclairés : le bois, la côte. Ma vie est réglée sur la nuit et le jour. Je mange, je monte dans la chambre, je regarde une demi-heure de télé. La télé n’a pas du tout le rôle de la radio. Elle a un rôle distractif, elle n’est pas là pour susciter la réflexion, mais pour produire de la distraction. J’aime bien la télé bête. Et après je remets la radio, de 21h30 à 22h, mais je m’endors. Et la radio marche. Cela m’arrive de m’endormir avec la radio allumée, et je sais que quand la radio est restée allumée, au réveil ma tête n’est pas pareille. L’esprit est plus embrouillé.

Je me couche tôt, je dors tôt. Mais quand on se lève à 4h44... Et si ça m’arrive de me réveiller la nuit, j’écoute encore la radio. D’où l’importance des voix. Je n’aime pas la musique. Je n’ai pas besoin de musique. Si je l’entends trop longtemps, elle me dérange. Pour moi la musique a quelque chose d’excessif. Une chanson par-ci par-là d’accord. Mais je n’ai pas besoin de musique. Les bruits du monde me suffisent, les bruits de la nature, du vent, de la mer, de la circulation au loin, ça me suffit. De ma maison, qui est pourtant à trois kilomètres de la mer, j’entends les vagues, j’entends même les bruits des galets, le ressac, les gros galets, la nuit et le matin, suivant les vents.

Je ne veux pas sortir de mon ordinaire. Je n’aime pas l’extraordinaire. Je n’en ai pas besoin. J’aime ce qui est répétitif. Ce répétitif, je le vis sans intention de le construire. Il s’est construit de lui-même tout doucement. J’ai besoin de l’ordonner dans le temps. C’est toujours un problème de temps. L’espace et le temps, la limite et l’illimité.
Je donne parfois un coup de main à la boulangerie. Quand je bricole je le fais gratuitement, quand je donne un coup de main c’est pour avoir un peu d’argent et pour rendre un peu service, à certains moments de l’année. Ça a de moins en moins d’importance, je peux me passer de l’argent. Ce n’est plus une obligation. 
Je veux disposer de tout le temps possible, de toute ma vie, sans la moindre contrainte. Je n’aime pas le mot contrainte, l’idée de choses imposées de l’extérieur. Disposer de tout le temps possible donc, tout en étant dans une routine. Cela peut paraître paradoxal, mais c’est ainsi.

La perception qu’on a de moi, je n’en sais rien. Je peux connaître la perception que j’ai des autres, mais c’est tout. Il y a peut-être de la jalousie chez certains. Du moment que je ne le perçois pas comme agressif... Ça vient du fait que je ne connais pas beaucoup de monde. Si j’ai une façon de vivre qui est un peu dérangeante, on ne me le signale pas. Je ne l’ai pas ressenti.
En y repensant, ce que j’ai envie de souligner, c’est l’importance du dehors. Etre dehors. La séparation, non, ce n’est pas une séparation. L’extérieur est plus indispensable que la vie intellectuelle. 
Les animaux se rapprochent plus de cette vie.

La psychanalyse, je ne veux pas en faire non plus un emblème, j’en parle de moins en moins. Plus je recopie, moins j’en parle, ça me cloue le bec. 
Les livres qui ne sont pas de la psychanalyse mais que m’offrent mes amis, je les lis par politesse mais en dehors de ça, non. J’ai plusieurs livres qui m’attendent, des romans de Stefan Zweig. J’ai des livres offerts par une amie qui est traductrice du chinois, j’en ai quatre ou cinq qui m’attendent, mais je n’éprouve pas le besoin de les lire encore.

Cela fait plaisir d’extraire ce qu’il y a de significatif, d’important chez les uns pour les transmettre à d’autres, mais c’est superficiel. Je pense que les personnes sont plus complexes et plus intéressantes que cela. L’approche la plus intéressante, je la trouve dans la psychanalyse. C’est toujours les mystères de l’être. La psychanalyse essaie de les expliquer. Je veux comprendre, j’essaye du moins. La psychanalyse explique notre mode affectif, l’apprentissage affectif, l’éducation affective, de quoi sera faite une personne.

Je ne sais pas si derrière tout cela il n’y a pas cette préoccupation, cette recherche sur la femme. La femme, ce continent noir, c’est le mystère, la forêt vierge. Un insondable, perçu par certains.
Ce qui me contrarierait aujourd’hui ce serait de ne pas pouvoir sortir. Il me faut la vie extérieure. Il me faut être dehors. J’ai affaire à l’ennui. Quand il pleut.
J’attends le moment où il ne pleuvra plus.