Le Fil rouge

En 1989, j’étais formatrice, un métier que nous étions quelques-uns à expérimenter. Nous nous efforcions d’accompagner des gens vers l’emploi – direction déjà floue.
J’avais écrit un module pédagogique nommé « Le fil rouge », réminiscence du fil d’Ariane et de mes racines politiques. Le concept : donner la parole à celles et ceux qui ne l’ont plus ; la leur rendre pour qu’ils redeviennent visibles, et qu’ainsi la route vers l’emploi débouche quelque part entre notoriété et travail assuré.

Je n’en étais pas à ma première action « fil rouge », la précédente m’avait amenée à monter une exposition avec des 16-25 ans sortis trop tôt du système scolaire et récupérés pantelants dans le filet d’une Mission Locale. Isadora : exposition à propos de la vie de la danseuse Duncan. Vie de femme douloureuse à laquelle Fatiha, Leila, Olivier et chacun des quinze jeunes occupés à sortir du filet de la précarité, s’identifièrent. Réussite ! La ville et le département achètent, il faut des sous... ! L’association loi 1901 naît d’une idée et des gens qui veulent la porter.
Les jeunes s’en retournent malgré l’heure de gloire. Je fais mon métier, je dois continuer et lâcher leurs mains.... Au revoir, c’était bien.

Je suis formatrice, j’aime faire des images, je suis de gauche, j’aime dénoncer les misères et tenter de leur apporter mes solutions. Je m’ennuie dans la province champenoise.

Hubert est un vieux monsieur catholique de race et de cœur, survivant en résistance, directeur bénévole du centre de loisirs sans hébergement – un deux pièces en rez-de-chaussée dans lequel deux éducateurs et une poignée de bénévoles s’occupent à lutter contre les blessures ouvertes des gens, petits et grands. Il m’invite à les rencontrer car il se passe des choses très noires dans ce quartier. « On veut nous raser ! » « Comment ça vous raser ? » « On veut raser le quartier et foutre les habitants dehors et on veut y rester. Il y a des gars ici sans emploi qui pourraient retrousser leurs manches et rénover ! »

En 1988, la loi instituant le RMI, l’ancêtre du RSA, avait été votée, des sous, des gros, étaient distribués pour que les pauvres aient de quoi subsister. « Des actions d’insertion » gueulait la droite à l’Assemblée ; des actions pour prouver que tout se gagne, qu’il faut suer !

Alors Hubert me dit qu’un « fil rouge » serait le bienvenu ici. Je vis aussitôt l’opportunité de faire mousser mes idées ; des habitants sauvent leur quartier !
En moins d’un an, un stage d’insertion fut financé. Cette fois, le Fil rouge serait un film écrit, tourné et acté par quinze bénéficiaires du RMI sélectionnés de plus de 25 ans. Le sujet : leur quartier, leurs existences, leur communauté singulière. Nous avons beaucoup travaillé, nous nous sommes écoutés, confiés. Nous avons alertés les petits et grands bonnets locaux et nationaux même. Même un député, un de ceux qui s’étaient bagarré pour le RMI. Il nous a même conviés dans l’hémicycle pour nous raconter son épopée.

Bref, aux alentours du 14 juillet 1989 notre travail était présenté à un parterre de journalistes, élus, syndiqués – un film pour sauvegarder le quartier.
Il y eut un adjoint au maire de notre bonne vieille ville qui droit dans l’œil de la caméra concluait : « Peut-être faudrait-il songer à rapprocher les gens de ce quartier de leur principale source d’énergie... La forêt. »

Scénario : premier plan sur fond noir, la voix de Jean-Pierre, atteint d’un cancer du larynx qui disait : « Le RMI c’est pas la troisième classe mais presque. » Le quartier fut au fil du temps réhabilité en logements pour étudiants, les gens du dernier Fil rouge furent délogés et moi j’ai renoncé à poursuivre dans ce métier. Plus tard j’ai appris les morts des délogés, l’une après l’autre. Plus tard, j’ai compris.
Nous avions tant espéré, confiants, enjoués, fiers, redoutables ! Nous, gens ordinaires.